‹ Dante hérétiqueChapitre 31 sur 37 · DE DANTE · texte numérisé non relu

DE DANTE

Le livre que nous venons d'analyser fournit la preuve évidente que, s'il n'y avait été contraint par la nécessité, Dante aurait su allier la netteté de l'expression à la grandeur des idées. Dans la Monarchie, en eiïet, la limpidité du style du publiciste, la clarté de son argumentation, laissent hors de doute qu'un motif puissant, mystérieux de sa nature, réduisit le poëte, rimant en langue vulgaire, l'amant et le philosophe, trois qualifications qui se résumaient à cette époque dans celle de sectaire, à adopter une phraséalogie obscure et compliquée, plus propre à voiler la pensée qu'à la faire briller aux yeux. Ce motif, nous croyons l'avoir suffisamment signalé, en montrant Dante en profonde dissidence religieuse et politique avec l'Église romaine, comme partisan des doctrines gnostico-manichéennes adoptées par les albigeois, et affilié très-probablement à l'ordre aboli des Templiers. Il n'y a donc pas à se demander comment, en présence des dangers qui le menaçaient à ce titre, il a pu avoir recours à la dissimulation et à l'artifice. On pourrait être surpris plutôt, son secret une fois dévoilé, qu'il ait si bien et si longtemps réussi à faire illusion. Mais pour peu qu'on réfléchisse que ceux qui partageaient ses opinions étaient intéressés à ne pas lever le voile, afin de ne pas se trahir eux-mêmes ; que ceux qui les détestaient et dont les yeux parvenaient à le percer étaient plus portés encore à l'épaissir, pour ne pas propager des idées pernicieuses, et à prendre au pied de la lettre tout ce que ses écrits contenaient de favorable, en apparence,

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à la foi catholique, ainsi qu'à la conslitulion de l'Kglise romaine, on comprendra que celle Minerve obscure, comme l'appelle Boccace, soit restée, durant des siècles, environnée de ténèbres.

Et cependant, ce n'est pas faute de gens empressés à les sonder. En effet, on remplirait une immense bibliothèque rien qu'avec les livres consacrés, dans toutes les langues connues, à expliquer, traduire ou commenter les œuvres de Dante : les Italiens, comme de raison, ont fourni la masse des commentateurs. Les passer tous en revue serait une lâche aussi laborieuse qu'inutile. Beaucoup n'ont fait qu'éplucher des mots, comparer des manuscrits , rétablir le texte, dans les passages où il avait été altéré par les copisies, et ne se sont attachés qu'à l'explication du sens littéral. Certains, comme Boccace, en communauté de doctrines avec le poêle (1), ont lon-

(1) Tous ses ouvrages en font foi : son Filocopo ou l'Ouvrier, terme maçonnique, où il voit la lumière dans le temple de Naples, à la première heure du jour, au mois d'avril, le soleil dans le signe du Bélier j son Amorosa visione, dans laquelle l'Espérance est blanche, la Charité rouge et la Foi noire, portant de plus une urne surmontée d'une tête de loup, d'oîi l'onde se dirigeant au nord cause toute sorte de maux ; son Nin/ale d'Ameto, dont nous avons parlé ; sou Urbano, nom dérivé d'Urbs, sous-cntendu Romœ , où ce fils de Frédéric I^r et de la Secte , désignée sous le nom de Sylvestre, fille elle-même d'une serve ou esclave de Rome, est le porirait vivant de Speculo, sous le nom duquel il va traiter de la paix avec le soudan de liabylone (le pape) dont il épouse la fille Lucrèce (de lucrum), qui Iui«pporle en dot deux perles d'Orient (les deux clefs du langage sectaire), etc. ; où l'on peut suivre, en un mot. toutes les vicissitudes de la secte; son Décaméron, enfin, où, durant dix journées, sept dames mystiques, par rapport aux sept têtes et aux dix cornes de l'Apocalypse, asant chacune un nom significatif comme Neipliile^ amie du nouveau , se rencontrant dans Sainte-3Iaric'N0vyEi.hE, fuient Florence empestée, pour sauver Icw vie, et, dans unjardin délicieux où s'exhalent les arômes de VOrient, se racontent des nouvelles dont nous ne citerons que les suivantes : la septième de la troisième journée, dans laquelle Tedaldo des Elisei, sorte d'anagramme de Daniis. d'Aldoghieri , explique comment s'est opéré le travestissement du poëte, de sectaire en catholique et de 'vivant en mort ; Griselidis, figure de la secte sous ses deux aspects d'ombre et de lumière, de blanche et noire, selon le temps et le lieu, couleurs dont le mélange produit le gris • les aventures de cette infortunée retraçant les indignités dont l'empereur Charles IV, désigné sous le nom de Gauthier, sous-entendu LollarJ, seigneur de Saint-Luce (de Lumière), se rendit coupable envers l'hérésie qui comptait sur lui ; la fiancée du roi de Garbe, fille du soudan de Babylone, Frire Puccio, Féronde et le Diable en Enfer ; ces trois nouvelles

guemcnl écrit, pour ne livrer à la curiosité des profanes c(ne ce qu'ils pouvaient connaître sans inconvénient. iMais il en est aussi qui, à différentes époques, soit qu'ils fussent initiés aux mystères de la secte anticatholique , soit par la seule pénétration de leur esprit, sont parvenus à dégager la pensée cachée avec tant d'habileté, de l'enveloppe fallacieuse qui la recelait. Encore ceux-là, effrayés do leur découverte, se sont-ils gardés de la manifester et de donner les preuves à l'appui ; ils se sont bornés à faire entendre timidement qu'ils apercevaient, sous ce pompeux étalage catholique, tout autre chose que ce que la foule se complaisait à y voir, et leurs expHcations timides, leurs demi-mots, leurs rélicences purent seules mettre sur la voie ceux qui avaient à cœur d'étudier ce qu'il y avait, en réalité, au fond de cet amour si rempli de mystères de Dante pour Béatrice.

Parmi ceux qui ont le mieux compris la Comédie et dans quel esprit elle fut conçue, il faut compter en première ligne cet ami de Dante, son commentateur anonyme que nous avons eu occasion de citer plus d'une fois, et dont les annotations, dans leur apparente bonhomie , font souvent jaillir la lumière sur d'importants passages du

en rapport avec les trois cantiques de Dante, quoiqu'on soit loin de s'en douter. MaisBoccace, c'est l'hérésie en gaieté.

On pourra voir encore, si ce n'est pas assez, comment V amoureuse Flammette, que Tirabosclii déclare un être fictif, s'entend avec Pampliilc (ami du grand Tout) pour jouer ceux qui les gênent en passant pour Grecs' comment elle parvient, en se servant de noms convenables, à causer publiquement z.\ç.(t son amant, qui ne veut pas employer le feux latin ; comment, procédant à des ruses plus subtiles, a piîi sott'di cose, elle se fait comprendre de lui à l'aide de signes de la main et des yeux, con atti diversl délia mano e del l'iso, ce qui les amuse beaucoup et les fait rire de la simplicité des auditeurs. On sera moins étonné alors que Boccace ait écrit que le a sens de ses nouvelles était honnête pour ceux qui les comprenaient. » Or, parmi ceux-là, il faut compter, à coup sûr, le wicléfiste Cliaucer, qu'on n'entend plus, et Milton, qui avait visité le Tasse dans sa prison. Qu'on ne soit pas surpris qu'ils n'aient pas révélé le secret de tant de fielions quand le protestantisme triomphait en Angleterre ; c'eût été livrer aux plus grands dangers leurs alliés d'Italie. Loin de les trahir, ils se sont complu à employer le même langage et les mêmes allégories.

Il pourrait bien me prendre fantaisie de donner une traduction explicative des nouvelles les plus remarquables du Décaméron, ne fût-ce que pour les faire comprendre des Italiens,

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poëmc. Ainsi pour lui Lucie est une idée de l'intelligence de Dante, ne (lifTérant pas de rintclligcnce divine {Parad. XXXII). Il nous déclare, de la manière la plus formelle, que son auteur faisait usage d'un langage de convention , lorsqu'il trace cette déclaration au chant X de l'Enfer : « Moi, qui écris ceci, j'ai entendu affirmer à Dante que jamais la contrainte du vers ne l'avait amené à dire autre chose que ce qu'il était dans son intention d'exprimer, mais que maintes fois, et souvent, il donnait aux mots, dans ses vers, un sens dijfcrent de celui qu'on leur attribuait ordinairement. » Voici le texte : Moite e spesse volte facea li l'ocaboli dire, nelle sue rime, altro che quello cIC erano appo gli altri dicitori usati d'exprimere. Le même commentateur confond volontairement, dans ses annotations sur les chants XXXI du Purgatoire et XXX du Paradis, Béatrice et le Christ, en disant indifféremment, en apparence, il ou elle, ce qui ne laisse pas d'être significatif. Après lui, vient Landino, auteur des Disquisitiones Camaldulenses, dans lesquelles il n'hésite pas à dire qu'à ses yeux « Dante a traité le même sujet que Virgile à l'aide d'une fiction différente, » c'est-à-dire que la Comédie se rattache aux mystères d'une initiation ; aussi dans son commentaire cite-t-il Macrobe pour expliquer la pensée du poète catholique. Au quinzième siècle, 31ario Filelfo écrit une vie de Dante, dans laquelle il soutient que sa Béatrice, sur laquelle se taisent absolument les premiers commentateurs du poète, n'est qu'une figure et n'a jamais existé comme femme réelle, sous le nom de Portinari ou tout autre. Jacopo Mazzoni s'exprime ainsi dans sa défense de la Divine Comédie, au sujet des quatre lettres B. I. C. E. , généralement entendues comme une abréviation du nom de Béatrice : « Le lecteur me pardonnera si je lui parais trop obscur sur ce passage, mais je ne puis ni ne dois m'expliquer plus clairement, piii ckiaraniente non posso e non devo dire, » et il ajoue que « Dante a voulu , dans ces quatre initiales, exprimer uu secret pythagorique ; « mais il n'hésite pas à affirmer que le titre même du poème a une signification secrète; établissant avec Suidas, Théophraste, etc., que Comédie équivaut à blâme, médisance, satire. A la fin du dernier siècle, le chanoine Dionisi, qui avait passé sa vie à étudier Dante, traitait de fadaises les amours de Dante pour une dame Pietra, pour la Montanina, pour une Gentucca, Il déclarait que « la partie interne , mystique et la

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plus précieuse de son poëme restait à découvrir, comme nn trésor caché, » mais gardait par devers lui les renseignomenls qui pouvaient conduire à cette découverte.

Pour Biscioni, <> la Béatrice du Dante n'est point une femme réelle La Vie Nouvelle est un traité d'amour purement intellectuel, et roule tout entière sur une allégorie... C'est un traité philosophique dans lequel l'auteur a caché avec art, sous l'apparence d'idées juvéniles, les pensées profondes et toutes viriles dont il est rempli. » Enfin, Gaspard Gozzi nous fait comprendre , à mots couverts, cfu'il ne se faisait pas illusion au sujet de la pensée intime du grand mystagogue florentin. « Dante , dit-il , a entendu traiter des biens et des maiix que les hommes ont à rencontrer en ce monde et non dans l'autre. » Il affirme, en s'appuyant de sa lettre au Scaliger, cfiie sa Comédie est toute allégorique, et que l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis traitent de l'état des âmes lorsqu'elles sont encore encore enfermées dans le corps , mentre che sono nel corpo loro. Il se récrie sur le courage avec lequel le poëte gibelin savait, même par ses réticences, signaler les calamités de son temps et eu accuser hautement qui en était rauteur,-^Ai la colpa ne avea rinfacciare. Selon lui « tout, dans la Comédie est art et malices poétiques du commencement jusqu'à la fin. ^ Que de vérités, s'écrie-t-il , à faire jaillir de la Comédie, SI l'attention se portait sur l'époque à laquelle Dante feignit d'avoir commencé son voya^ allégorique, sur son désir d'arriver à une vie active dans la république , sur les causes de sa sortie de Florence, si l'on étudiait bien surtout sa Vie Nouvelle, le Banqnet et ses autres ouvrages î ^> Enfin il invite le lecteur à remarquer la circonstance dans laquelle Dante feint de se trouver au dernier chant du Purgatoire ; les personnages qui chantent le psaume Venertint gentes , qu'Une fait qu'indiquer, et à lire ce psaume en entier (1).

Ce n'étaient encore là , toutefois , que des indications fugitives qui pouvaient donner à réfléchir, sans mettre complètement sur la voie. Mais, en 1825, M. Rossetti publiait à Londres, sur l'Enfer de Dante, un ouvrage d'une haute portée , intitulé Commentaire analytique. Presque en même temps , Hugues Foscolo faisait paraître quelques pages annonçant des études explicatives sur la Comédie, pages dans

(1) Voy. Spiegazione delUi tavola di Cebete et Dlfcsa di Dante.

lesquelles il signalait Dante comme un sectaire animé des seniiments les plus hostiles contre l'i-^glisc romaine et aspirant à établir un culte nouveau sur les ruines du catholicisme. IMais une mort prémalurée l'empeclia de fournir les preuves à l'appui de sa thèse. Peu après, M. Vecchioni, président de la cour suprême de justice, à Naples, y mettait sous presse un savant travail sur la Comédie, dans lequel il se proposait d'établir que « la sagesse primitive remonte au sacerdoce égyptien, qui en conserva soigneusement le dépôt et l'entoura du plus profond mystère, n'en transmettant les enseignements qu'à des initiés, à l'aide d'un langage dont la signification secrète échappait aux profanes; que ce langage conventionnel, passé dans les sanctuaires de la Grèce avec les mystères , fut employé par les premiers poètes , tels qu'Orphée , Homère , puis adopté par les philosophes, notamment par Platon, et que les règles en étaient enseignées par les grammairiens ; que cette manière de parler et d'écrire se conserva jusqu'au temps de Dante, de Pclrai-c/iœ et de Boccace, qui en firent usage dans leurs ouvrages ; enfin , que la Divine Comédie fut composée par son auteur à l'imitation des poètes les plus illustres de l'antiquité, et qu'elle est conduite comme une Talété, c'est-à-dire comme une initiation aux mystères. »

M. Vecchioni n'avait encore publié qu'une introduction à un livre d'un si grand intérêt, lorsqu'une haute volonté, devant laquelle il dut s'incliner dans un pays où la magistrature ne jouit pas de la garantie de l'inamovibilité , le contraignit de renoncer à la tâche enprise. Il est d'autant plus à regretter qu'il en ait été ainsi, que dans la pensée de cet écrivain, Dante se serait inspiré des vérités du dogme catholique. Or il aurait été assez curieux de voir comment il serait arrivé à démontrer pourquoi et dans quel but , n'ayant rien à redouter d'aucune puissance spirituelle ou temporelle pour l'émission de doctrines orthodoxes, en tout conformes aux enseignements pubUcs de l'Église romaine, Dante aurait été amené à employer dans son grand poëme un langage mystérieux dont un petit nombre d'initiés auraient eu seul la clef; pourquoi et dans quel but il se serait imposé, volontairement et sans nécessité, des entraves telles que son génie, malgré toute sa rude vigueur, pouvait en être écrasé (1).

(1) On annonce que M, de Lamennais s'ocoupe d'une Iradiiclion de la Comédie,

M. Rossetli restait seul pour soutenir la thèse qu'il avait été le premier à mettre en avant, le seul à appuyer de preuves. Il ne tarda pas à faire voir qu'il était en état de s'en tirer victoiicusement, en mettant au jour un livre intitulé : De l'Esprit antipapal qui produisit la réforme. Dans cet ouvrage, il entreprenait de démontrer qu'il existait, au moyen âge , une opposition fortement organisée contre l'autorité temporelle de l'Eglise romaine; que cette opposition constituait un parti politique se recrutant dans l'ombre au moyen d'initiations mystérieuses et employant un langage conventionnel pour la propagation de ses doctrines ; que Dante appartenait à ce parti, comme aussi la plupart des grands écrivains de l'Italie; enfin, qu'il avait fait usage dans son poënie et dans ses autres compositions de cette langue mystérieuse dont l'amour platonique , véritable mystification , avait d'abord été la base.

Ces deux ouvrages de 3Î. Rosselti furent accueillis avec faveur par les uns , avec colère par les autres , avec un sentiment de défiance et d'incrédulité par le plus grand nombre. Ce qui est vrai éprouve toujours beaucoup plus de peine à être admis que ce qui est faux et même absurde ; le temps et la possession militaient en faveur de l'orthodoxie de Dante , de son amour si pur et si constant pour Béatrice. On aime assez les opinions toutes faites et généralement acceptées; aussi est-on très-disposé à repousser celles qui exigent du travail et de nouvelles études ; on a fait son siège , et l'on s'en tient là; puisl'amour-propre se révolte contre celui qui prétend vous démontrer que vous avez été pris pour dupe et qu'il a su y voir plus clair que vous dans ce que vous vous flattiez d'avoir étudié à fond. Enfin, il y aies gens pour qui Dante est un fétiche, qui, l'admirant et l'adorant sans le comprendre , crient au sacrilège contre quiconque ose attenter , de quelque manière que ce soit , à l'inviolabilité de leur idole. On conçoit le déchaînement de ceux-là contre M. Rosselti. S'il eut, entre autres, J. Meadelsoha pour approbateur en Allema« gne, il rencontra dans AT. Schlegel une vive opposition. En France M. Delécluze, catholique convaincu et critique très-compétent,

pciil-ètrc aura-t-il partagé l'opinion Je M. VeccUioiii. Nous serions surpris lonttfoii qu'avec tant de dodrine comme théologien et comme philosophe , le savant abl)é se fût égaré dans le dédale si bahileaicnt cosjslrnit p:»r la Miise hélér»)doxe,

s'était borné à élever des doutes sur les faits avancés par le commentateur italien, en demandant un supplément de preuves, et l'article qu'il publia en IH^li dans la Revue des Deux-Mondes, sous ce titre : Dante est-il hérétique? est un modèle de convenance. On n'en saurait dire autant de celui que fit paraître en 1836, dans le même recueil, M. W. Schlegel, et qui est intitulé : Dante, Pétrarque et Boccace. Il y prend un ton léger et sarcastique qui dissimule mal le vide des idées et la pauvreté de l'argumentation ; en effet, sans prendre la peine d'exposer le système contre lequel il s'élève , il se borne à de misérables chicanes de détail , niant les faits historiques les mieux établis et déclarant, de son autorité souveraine, que celui qu^il croit réfuter avec des armes si débiles est « un historien sans discernement et un littérateur dépourvudusentiment de la poésie. » Si toutes les critiques de M, Schlegel sont de cette force-là, il n'y a pas à s'étonner de le voir si maltraité par un de ses compatriotes, M. Ritter, dans son Histoire de la philosophie. Au surplus , la réponse de M. Rossetti fut des plus victorieuses, car elle ne laissa à son malencontreux adversaire que le choix entre l'aveu d'une légèreté approchant de l'ignorance, ou celui de la plus insigne mauvaise foi. Nous ne sachions pas que 31. W. Schlegel ait jugé à propos de répliquer.

Les deux premiers ouvrages de M. Rossetti étaient imprimés depuis plusieurs années, et une partie des faits que nous avons exposés dans cet ouvrage, des preuves que nous avons fournies à l'appui, des interprétations qui y sont données aux principales allégories du poëme de Dante , y formait un ensemble tel qu'il ne pouvait manquer d'éveiller l'attention. S'ils reposaient sur une erreur, elle était au moins consciencieuse, et, tout parodoxal qu'il peut être, ce travail , fruit de longues et savantes recherches, méritait au moins une réfutation sérieuse. Elle ne fut tentée par personne , à raison , sans doute , de sa difficulté.

Une œuvre remarquable fut mise sous presse en 1839 ; elle avait pour titre : Dante, ou la Philosophie catholique au treizième siècle^ et pour auteur Al. Ozanam, qui y révélait un talent de premier ordre. Il semble que nourri comme il l'était des saines doctrines, quoique son orthodoxie tourne peut-être un peu trop au romantisme , il ne convenait à personne mieux qu'à lui de prendre corps à corps M. Rossetti , d'analyser ses travaux , de rapporter ses preuves pour les ré-

fulcruneà une et réduire à néant sa théorie. Il n'en fut pas ainsi, et nous ne saurions trop le regretter. Son livre était, sans cloute, à peu près terminé lorsqu'il eut connaissance de ceux du docte Italien, et il se sentit peu soucieux, en entreprenant d'en combattre les conclusions, non-seulement de le recommencer ou de le remanier en grande partie , mais encore de donner de la publicité à un système qui ruinait le sien par la base :

Or, pour se tirer d'affaire, voilà comment il résuma la question sur laquelle il ne lui convenait pas d'engager la polémique.

« Après la destruction de l'hérésie albigeoise, ses cendres dispersées par toute la chrétienté y firent germer les sectes nombreuses qui, sous le nom de pastoureaux, de flagellants, de IVatricelles, préparèrent les voies des wiclefistes et des hussites , précurseurs euxmêmes de Luther et de Calvin. Plus prudente que ces sectes diverses, mais dominée par le même esprit antipapai , une association mystérieuse se serait formée, à laquelle Dante, Pétrarque et Boccace auraient prêté leurs serments et leur génie. Dès lors, tous leurs écrits recèleraient un sens énigmatique dont la clef est perdue. Les femmes célèbres qu'ils ont chantées, Béatrice, Laure, Fiammetta, seraient les figures de la liberté civile et ecclésiastique dont ils pensaient établir le règne ; la Divine Comédie , les Rimes et le Décaméroii seraient à la fois le Nouveau-Testament et la Charte constitutionnelle destinée à changer la face de l'Europe. Dante, particulièrement, se constituerait le chef de cet apostolat; il s'en ferait donner la mission spéciale dans une de ces visions où il se représente interrogé, applaudi, béni par les trois disciples privilégiés du Christ : Pierre, Jacques et Jean. Ainsi, le pauvre proscrit n'a pas trouvé dans sa couche funèbre le repos , qui , là du moins , attend le reste des mortels. On l'en a tiré pour le jeter, encore couvert de son linceul, dans l'arène des factions, pour en effrayer, comme d'un fantôme, les esprits vulgaires. Heureusement, des mains pieuses sont venues l'arracher à ces profanations. Foscolo a trouvé un adversaire victorieux dans Monti, son ancien rival, et, naguère encore. L'oracle de la critique allemande^ A. W. Schlegel, en réprouvant les parodoxes de M. Rossetti, a lavé pour toujours la flétrissure de déloyauté qu'ils imprimaient au front de ces trois grands hommes. »

C'est ainsi que le jeune écrivain trouvait moyen de décliner une 28,

responsabilité (langorouse. Il la rojotait tont entière sur l'oracle allemand, dont roulrecuidancc avait réprouvé, non réfuté, ce qu'il appelait des paradoxes, et s'était vu rudement réfuté lui-même; sur A. ^V. Schlegel, qui, vénérable d'une loge maçonnique, m'a-t-il été assuré, apercevait pciit-élro quelque inconvénient à ce que certains faits, certaines tendances de la secte antipapale fussent mis en lumière.

Que M. Ozanam, qui n'avait pas même lu Foscolo, puisqu'il lui attribue un commentaire sur la Divine Comédie , qu'il n'a fait que promettre, se fût élevé contre l'animosité dont M. Rossetli fait preuve à l'égard de Rome, dont il déclare, du reste, professer et révérer les dogmes, il aurait été dans son droit. Mais lorsqu'il alla jusqu'à dire que « le besoin de charmer les tristes loisirs de l'exil , et peut-être aussi quelque désir de payer généreusement l'hospitalité protestante, inspirèrent le nouveau système soutenu par M. Rossetti, non sans un vaste déploiement de science et d'imagination, » il se permit une insinuation peu charitable pour un écrivain catholique , et calomnia gratuitement un homme honorable (1).

Ces attaques hostiles, ces jugements prononcés ex cculiedra^ mais dénués de motifs, no découragèrent pas M. Rossetti, qui rentra en lice, en 1842, avec cinq gros volumes intitulés : le Mystère de L'amour platonique au moyen âge, dérivé des anciens mystères. Il y écrase ses adversaires sous la masse des preuves et des citations : littérature ancienne et moderne, Pères de l'Église, chroniqueurs et rimeurs du moyen âge, tant italiens que provençaux et français, il a tout fouillé, avec la patience studieuse du bénédictin, se flattant de convaincre ainsi les plus incrédules , et de réduire les opposants au silence. Or, il n'a que trop bien réussi : ses adversaires ont jugé que le meilleur parti à prendre avec un tel jouteur était de se taire, pour ne pas contribuer à la propagation de ses idées. C'était, en effet, le meilleur parti, s'ils n'avaient à lui opposer que des objections débiles

(1) Seule , !a vision du moine Albéiic, qu'il analyse, aurait du ouvrir les yeux de M. Ozanam. Elait-il donc si difficile dede\iner ce qu'était ce moine , né dans le village des Sept-Frcres {^3i\{s libéraux du triciiim et du quadrh'ium)^ ra\i en esprit à neuj ans, âge parfait du maçon, et favorisé de la vision de l'antre monde? Nous en dirons autant de la vision d'un prince Tarlaie , Tartarin , Cathare ou Palarin , le nom n'y fait rien , tiansporlé miraculeusement à la Cour du ciel.

ou des doléances seiiUineiitales sur le tort fuit à la niOuioire du digue et pieux Alighieri , eu lui imputant caiomnieusement d'avoir lait ce que firent , avant lui, Homère, Virgile et tant d'autres; autrement dit , d'avoir traité poéticjucmcnt , sous forme d'allégorie , des mystères de son temps, dans un langage compris des seuls initiés.

Plusieurs choses ont contribué au succès de cette conjuration du silence. M. Rossettia écrit en italien, langue beaucoup moins répandue qu'on ne suppose; ses livres, imprimés en Angleterre, étaient d'un prix élevé; ils ne pouvaient pénétrer en Italie, où ils étaient à l'index ; leur masse compacte formait huit gros volumes in-8°, eu tout 3,163 pages. 31 faut dire aussi que l'auteur n'a pas su se faire un plan et le suivre méthodiquement. Ses preuves sont accumulées sans ordre ; il se perd dans les détails, il se répète, il tombe fréquemment dans la déclamation, et à force de vouloir tout dire à la fois, il jette l'esprit dans une confusion qui fait perdre de vue l'objet principal; enfin il se complaît dans les réticences, de là une véritable fatigue pour le lecteur. On a donc calculé qu'on aurait bon marché d'un auteur qu'on hrait peu et qui d'ailleurs ne pourrait être compris que d'un petit nombre de httérateurs; puis on s'est mis à répéter à l'envi qu'il n'y avait pas à s'arrêter au système d'interprétation de M. Rossetti, victorieusement réfuté par W. Schlegel et par Ozanam. Nous avons vu comment. Dernièrement encore, M. Drouilhet de Sigalas, écrivain facile et élégant, en traitant de C art en Italie, répétait comme un écho, sans se mettre davantage en peine de rien démontrer pour son compte, après de pareilles autorités n'ayant rien prouvé ellesmêmes : a Nous soutenons que l'on chercherait en vain des traces réelles d'hétérodoxie dans la Divine Comédie, et nous dirons que ce svstème qui fait de Dante un adeple de sociétés secrètes travaillant dans l'ombre à la ruine de la papauté, et qui réduit sa poésie à un misérable argot poUtique, nous disons c{ue ce système faux et absurde ne peut avoir une valeur sérieuse. )) Qu'en dit aujourd'hui M. de Sigalas?

Mais ne voilà-t-il pas que M. Dclécluze qui, le premier, avait élevé des doutes au sujet des opinions de M. Rossetti, publie à son tour, en 18^8, un hvre intitulé : Dante et la Poésie amoureuse, dans lequel il donne une traduction de la Vie Nouvelle et des chansons du poète floreutin, en suivant le texte aus^i hltéralementque possible ! L'auteur,

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convaincu de l'oriliodoxic du poëte, se récrie dans le cours de son travail SU)- l'obscurité des pensées et sur ce que certains passages présentent d'inintelligible, parce qu'il ne croit pas encore à ce langage à double sens dénoncé par M. Rossclti. Mais lorsqu'il a lu son traité sur l'amour platonique au moyen âge, il comprend qu'il s'est trompé de route et il fait suivre les études qu'il vient de terminer d'un chapitre intitulé : De la dernière interprétation des ouvrages de Dante. Catholique de bonne foi et critique consciencieux, il y esquisse rapidement le système proscritsi sommairement par V oracle de la critique allemande; il déduit quelques-unes des preuves historiques et littéraires à rapy)ui, preuves « dont il est assez difficile, dit-il, de se dissimuler l'évidence. » Il ajoute : « Boccace considéré comme gibelin, comme sectaire , comme antipapiste , comme écrivant l'argot de la science d^ amour, est peut-être, de tous les hommes avec lesquels il vient d'être associé, le plus curieux à étudier et celui dont les ouvrages ont fourni à M. Rossetti les bases les plus solides pour fonder son système.... Je ne saurais dissimuler qu'une masse énorme de poésies, de poèmes, de romans, d'églogues et de satires, composés en Italie depuis la fin du Xli^ siècle jusqu'à celle du xv% restés inintelligibles jusqu'ici, prennent un sens en les interprétant selon la méthode de M. Rossetti. » Enfin M. Delécluze, qui se récrie contre le dénigrement à l'aide duquel on a tenté de rabaisser des travaux estimables à ses yeux, et contre l'injuste reproche qu'on leur a fait de tendre à détruire ce qu'il y a de poétique dans les œuvres de Dante, résume son opinion en ces mots : « Sans adopter complètement les idées de M. Rossetti sur le but exclusivement politique qu'il donne à tous les écrits de Dante et des autres auteurs de son siècle , il est impossible de ne pas convenir, d'une part, qu'ils renferment un sens allégorique que personne n'a encore découvert ni saisi , et que, de toutes les clefs données jusqu'à présent pour entrer dans ce sanctuaire , celle qu'a forgée M. Rossetti est encore celle qui ouvre le plus de portes. »

Ainsi, de l'avis d'un critique éclairé, versé dans la connaissance de la littérature italienne , qui a pris la peine de lire et de vérifier, le secret de Dante est deviné en grande partie, seulement l'explication n'est pas assez nette, assez clairement formulée, assez saisissable en un mot pour être généralement adoptée. Elle laisse beaucoup de

points inexpliqués, quoique sur d'autres elle donne satisfaction à l'esprit.

Telle était aussi ma conviction depuis que les écrits du savant Napolitain m'étaient tombés sous les yeux. Aussi annonçais-je dès 1847 mon intention d'en donner un résunïé qui permettrait de juger en connaissance de cause s'il était bien vrai, comme l'avançait César Cantù dans son Histoire universelle^ dont j'avais entrepris la traduction, que « vouloir faire de Dante un hérésiarque fut un rêve ou plutôt un caprice de la part de Foscolo et de Rossetti (1). » Ce résumé s'est étendu à mesure que j'ai étudié une ciuestion dont nul ne saurait méconnaître l'importance sous le rapport littéraire, historique et philosophique. Il en est résulté ce livre, plus volumineux que je n'aurai voulu, dans lequel j'ai cherché à coordonner et à classer dans un ordre logique des matériaux jetés par trop à l'aventure. Aux découvertes de M. Rossetti, j'ai joint le produit de mes prcfpres recherches; car il n'avait pas tellement fouillé le terrain qu'on n'eût à y trouver encore maints filons précieux, et j'ai été largement récompensé de mon labeur par larichesse des résultais. Différant aveclui sur quelques interprétations de détail , et en donnant de nouvelles en très-grand nombre, j'arrive à conclure, comme lui, que tous les écrits de Dante, lorsqu'on les soumet à une analyse sévère, révèlent dans leur auteur un ennemi politique de la puissance exercée par le clief de l'Église catholic[ue. Mais je vais plus loin encore, car, lorsqu'il écrit que « l'école secrète de l'amour était toute politique et ne s'attaquait en rien au dogme (2), » je soutiens et je prouve que, d'origine et d'essence hétérodoxe, elle se proposait d'arriver à une révolution sociale par la corruption du dogme et le renversement de l'Église. Je soutiens et je prouve que Dante, aussi bien que tous ceux qui, avant ou après lui, professèrent les mêmes doctrines, a été l'ennemi constant, acharné de la religion catholique romaine; ennemi d'autant plus redoutable qu'il dissimulait ses agressions sous une apparente orthodoxie, et cela à l'aide d'un langage tellement combiné qu'il lui permettait, de son propre aveu, d'interpréter sa pensée dans des sens diamétralement opposés.

(1) Tome XII, p. 623, Voyez la note où j'annonce cette intention. (^)Amor Platon,, t. II, p. 670, Londres. 1840.

Il est un autre point sur lequel je suis eu complet désaccord avec M. Rossetli, et il est des plus graves. Imputant, sans doute à tort, i^ -^l^t-j-^f^à l'influence cléricale, l'exil qui Ta frappé et qui le condamne à - Â^éJ'^K- ^'"'' ses jours sur la terre étrangère, il nourrit contre Home une ani- / mosité égale à celle du vieu\ poêle gibelin , et cette rancune le rend

souvent injuste à son égard. Ainsi Home est, selon lui, la cause de tous les maux de l'Italie, son ambition, sa cupidité, son intolérance et ses ^^ persécutions ont l'ail d'elle le fléau de l'humanité. A l'en croire,

Rome eut tort de sévir contre ceux qui aspiraient à renverser son autoriié et s'élevaient contre ses dogmes; tandis que je soutiens, au contraire, qu'elle fut dans son droit en défendant la doctrine catholique et la constitution sociale, telle qu'elle avait été acceptée par le consentement général des fidèles. Il veut qu'elle se soit montrée per- ■ "— - "" sécutrice éternelle ; je prétends qu'elle n'a été que vigilante et prudemment sévère.dans l'inlérèt de la foi et de la société, qu'elle ne s'est montrée inexorable que lorsque le mal invétéré exigeait des remèdes énergiques, qu'en toute autre circonstance, elle a fait preuve de tolérance et d'une extrême modération : j'en trouve même un exemple frappant dans sa manière d'agir à l'égard de Dante et de ses r écrits. Les deux points de départ sont donc complètement opposés, mais qu'importe si nous arrivons à peu près à la même conclusion ?

En eflet, la question n'est pas de savoir si Dante eut raison ou tort de déclarer une guerre acharnée à la puissance pontificale, d'aspirer à une révolution religieuse, politique et sociale ; si les moyens qu'il mit eu usage pour arriver à la réalisation de ses projets, à cette vengeance qu'il demandait au ciel contre les bourreaux des Templiers, sont à approuver ou à condamner. Il s'agit uniquement de décider s'il a été véritablement hostile, non-seulement à certains chefs de l'Éghse, mais encore à l'Église elle-même et à sa doctrine ; si la dissidence politique ne se confondait pas chez lui avec la dissidence ref ligieuse ; si tous ses écrits, à l'exception d'un seul, dans lequel il avait ses motifs pour se mettre h la portée de chacun, sans nul danger sérieux à redouter, ne trahissent pas un langage conventionnel, destiné à donner le change sur ses intentions réelles ; si enfin l'interprétation donnée de ce langage ne rend pas clairs et intelligibles une foule de passages de ses diverses compositions , enveloppés jusqu'ici

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d'une obscurité impénétrable. Et c'est en quoi nous sommes perfaitemcnt d'accord, M. Rossetti et moi, sauf la dissidence signalée.

Pas plus que lui, je n'ai la prétention d'expliquer complètement dans ses mille détails toute l'œuvre du grand poëte gibelin ; mais la science des Champollion et des Rémusat u'est-elie pas aussi par moments réduite à T impuissance dans l'interprétation du langage hiéroglyphique ? on l'a vue même tomber dans de regrettables erreurs. A bien plus forte raison ai-je pu me tromper dans quelques explications secondaires. Je suis du reste convaincu de ne pas m'abuser quant au fond. J'aurais pu multiplier les preuves, car elles sont nombreuses, et la plus grande difficulté est de faire un choix entre elles ; mais j'ai cherché surtout la brièveté et la clarté, en m'abstenant de toute discussion épisodique, alln de ne pas distraire l'attention du sujet principal. Quelle tentation pourtant que celle qui me poussait à établir de même, preuves en main, la complicité de. Pétrarque, de Boccace, de i'Arioste, duïasse (1), de 31ichel-Ange, de Raphaël, et de tant d'autres , dans l'hostilité de Dante contre Rome! Mais il est juste que l'honneur de cette démonstration soit réservé à celui qui le premier a engagé la lutte et l'a soutenue avec autant de constance que de savoir.

Yieillard septuagénaire aujourd'hui, M. Rossetti se trouve, comme Augustin Thierry, réduit à un état de cécité presque complet, et, comme lui, il n'en poursuit pas moins avec le même courage studieux le cours de ces travaux qui ont consumé sa vue , mais lui ont procuré du pain sur la terre étrangère, et lui ont permis d'élever honorablement sa nombreuse famille. Informé que je m'occupais

(1) Lisez son Discours sur le pcé'me héroïque j ses Conclusions amoureuses et ses Dialogues , notamment ceux qu'il a intitulés Forno ^ Ba^nl, Messaggiero^ eu rapport avec les tiois épreuves du /tw, de I'cam et de l'o//", et vous comprendrez peut-être quelles était nt les vapeurs noires , la fistule , qui lui valurent d'être enfermé , comme atteint de folie, par sin protecteur , qui échappa ainsi à ia nécessité de le livrer à rinquisili'U , dent la crainte poursuivit, toute sa vie, le clantre de la Jérusalem nom-eUe ; d'Olinde et Soplnonie. (Ce couple d'amants enlevant du Temple des mécréants l'image de la Vierge-Vérilé ; mù par une même volonié , conduit par une même pensée intelligente à une même mort, dans une même flamme ^ comme l'Ulysse et le Diomède de Dante, n'est, sachezle bien, que la contre-partie de Paul et Fraucesca do Rimini.)

d'un sujet auquel il avait voué son existence, il a bien voulu, au h/ti^- moment où je terminais ce livre, me confier un manuscrit dans le-

I quel il a condensé la matière de ses écrits précédents, en l'enrichis-

sant de nouveaux éléments de démonstration. Je me propose donc de publier la traduction qu'il m'a autorisé à en faire, et qui est prêle pour l'impression, lorsque les esprits seront suffisamment préparés, par une exposition générale et méthodique de son système d'interprétation, à le suivre dans ses doctes investigations et à en apprécier toute la valeur.

Dans cet ouvrage, qui formera un volume in-8" de 500 pages, l'auteur établit, à l'aide des écrivains de l'antiquité, des Pères de l'Église , des historiens ecclésiastiques , des chroniqueurs et des poètes, que l'école d'où dérive la rhétorique secrète de Dante remonte aux temps les plus reculés ; que la tradition d'un langage conventionnel, objet d'un enseignement mystérieux parmi ceux qui s'appelaient tantôt Pythagoriciens, tantôt amants platoniques, n'a jamais été interrompue en Itahe; que ce langage destiné à propager, en les dissimulant, des doctrines en opposition avec celles de l'Église orthodoxe, prit tour à tour le caractère philosophique, amoureux, dogmatique, hermétique, selon les temps et les lieux, pour échapper à la persécution. Il explique la nature du mysticisme de Dante et celle de l'amour platonique, ou religion de l'amour, en donnant les règles à suivre pour entendre la langue sectaire. Jetant un coup d'œil sur les ouvrages du chantre gibeUn, il démontre qu'ils ne deviennent intelligibles qu'en suivant son système d'interprétation, qu'il appuie d'une analyse explicative de deux lettres du poète, des annotations d'un commentateur contemporain sur ses églogues latines, et d'une appréciation critique de la poésie obscure de Guido Cavalcante, dont les vers, au dire de 3Iarsile Ficin, « renferment toute la science d'amour. » Enfin, il ajoute de nouvelles preuves à celles qu'il a données dans ses précédents ouvrages, à l'appui d'une assertion qui a trouvé plus d'un incrédule, à savoir que bon nombre des grands hommes de l'Italie, poètes, artistes et philosophes, mais surtout Pétrarque, se rattachaient par des hens plus ou moins étroits à l'association secrète qui aspirait à la ruine de l'Église, ou tout au moins à une réforme religieuse.

Ce livre viendra donc en aide à la tâche que j'ai entreprise ; il

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suppléera aux développements dans lesquels je me suis abstenu d'entrer, dans la crainte de m'étendre à l'excès, et apportera ainsi le sceau de l'évidence à ma démonstration, si elle pouvait encore laisser des doutes dans quelques esprits : c'est ainsi cjue le vieil athlète viendra, par un dernier effort, décider la victoire en faveur de la cause pour laquelle il a combattu sans relâche. Heureux, pour ma part, si j'ai pu contribuer en quelque chose à faire rendre enfin une justice bien tardive à ce vétéran de la littérature, et à le venger des dédains, des sarcasmes injurieux, dont l'ignorance, la prévention, l'esprit de parti, la mauvaise foi même, n'ont cessé de se faire des armes contre lui ! Puisse cette justice lui prouver que les vrais catholiques sont toujours prêts à ouvrir les yeux à la vérité, sans acception des opinions politiques ou rehgieuses de ceux par qui elle leur est signalée !

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