CONCLUSION
II est temps de terminer ce travail aride, et cependant après avoir indiqué, au début, comment se forma le langage mystérieux de la secte d'Amour, puis comment Dante lui imprima, de son f^^ceau souverain, le caractère dogmatique, peut-être paraîtra-t-il nécessaire, en finissant, de faire connaître sommairement ce qu'il devint après lui. Il ne serait pas difficile de composer un gros livre sur ce sujet ; mais cjuelques pages suffiront à ce qu'il convient d'en exposer ici.
Il est des œuvres dont la supériorité est telle, c[ue le génie même s'arrête devant l'impossibilité de les imiter. A plus forte raison, l'esprit et le talent, quelque élevés qu'ils soient. Il n'y aurait donc rieu que de naturel dans ce fait que Dante n'aurait pas eu d'imitateurs. Mais un autre motif empêcha que son exemple fût suivi ; à savoir l'effet produit par la Comédie elle-même, dont le sens interne fut pénétré, nous l'avons vu, du vivant de son auteur et mit ses restes en péril, au moment même où parmi les siens, en grand nombre, on s'obstinait encore à voir dans son poëme la glorification de l'ennemi. Les plus clairvoyants n'étaient pas non plus sansrcconnaîlie que cette magnifique création opérait en résultat contre son but, grâce à la tolérance aussi sage qu'habile dont l'autorité ecclésiastique usait à son égard. On prit donc le parti d'en revenir au langage éroiique, qui d'ailleurs n'avait jamais été abandonné, et le chantre de Laure
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succéda au diantre de Héatrice (l). Ue son coté, l'amant de Fiametta, qui appelle à plusieurs reprises les Templiers, notre armée, la nostra se/liera (2), Boccace déployait tous les artifices de cette langue mystérieuse dans ses volumineux écrits, où le platonisme n'apparaissait par éclairs que pour faire place à un cynisme éhonlé. On ne le connaît guère aujourd'hui que par son Décameron, où tout est symbolique; mais qu'on ouvre le livre intitulé Commedia dcUc iiinfe florentine , on y trouvera sept nymphes entreprenant de dégrossir le berger Admète, et le faisant, à cet effet, passer par sept degrés, pour voir la lumière une et triple du troisième ciel. Dépouillé de ses misérables vêtements, c'est-à-dire de l'enveloppe du vieil homme, il reçoit le baptême dans une fontaine, cérémonie à laquelle coopèrent Lia et Fiametta substituée à Rachel.
Peu de temps après, l'évêque Frezzi, car trop souvent l'Église a eu à s'affliger de compter des ennemis dans son sein, composait son QuadrireggiOj, ou cours de la vie humaine : on l'y voit se vouer au culte de V amour, sous le patronage de la déesse du troisième ciel, au moment de la conjonction du Soleil et des Gémeaux. Dans le cours de cette Vie Nouvelle, nous apprenons que l'amour et la volonté ne font qu'un, Amore e volontà sono una cosa. A l'exemple de Dante, l'auteur parcourt l'enfer, sous la conduite de Minerve; celleci lui apprend que Satan a le gouvernement du monde mortel et des royaumes de la terre, ha il governo del mortal mondo e delli regni vostri, qu'il réside avec les géants, comme leur maître et seigneur,
(1) Non-seulement l'Aniotir eut ses p -êtes , ses hommes eoiitemplalifs , mais il 0!it aussi ses hommes d'aclion. Qu'il nous suffise de rappeler Cola Rien/i, l'ami de Pétrarque, installant triomphalement à Kome Je gouveineraent de I'Esprit- Saiiït , et se proposant de constiUier une république italienne dont elle aurait été h ca[)itale, république qui devait embrasser tout l'ancien enipiic rumait), Ti'ibun du peuple , Rienzi s'intitulait Suiritits Sancli Milfs, Orhis toranim yfmator, et disait agir sous l'inspiralion de l'Amour et de l'Esprit, Pétrarque applaudissait à ses succès , à ses plans de régénération, A[)rcs sa chute , le Chevalier de l'Esprit- Saint était excommunié comme palarbi , ou manichéen , car c'est tout un , par le cardinal de Ceccano, qui , jugeant par les actes, ne se laissait pas abuser pâlies mots et avait compris au mieux la tendance de ces spiritualisles un moment victorieux,
(2) Voyez à la fin des Casï degll uomlnî i/lustii , où il les désigne à plusieurs reprises en disant les nôtres , / nostri , par opposition aux anciens martyrs.
sta corne signore colli giganti, et siège, sceptre en main, dans une grande cité, au milieu du monde où il a été conduit par lV«ri'c^ l'orgueil et Cavarice. Il faut beaucoup d'argent pour se faire ouvrir les portes de l'Enfer, où domine Mammon, en l'absence du monarque empêché sur la terre. Le disciple de Minerve y pénètre toutefois, et il y rencontre Circé, maudite magicienne, qui change l'homme en brute, puis les Furies, qui menacent de le changer en pierre, et le temple de Pluton est fondé sur la pierre ; ailleurs se présentent des diables occupés à disposer des filets et à tendre des pièges : sur leur front sont inscrites les lettres I. P. P. (pères inquisiteurs). Pour ne pas tomber entre leurs griffes, il faut ne pencher ni à droite ni à gauche, ce qui indique le langage à double sens destiné à donner satisfaction des deux côtés. Lorsqu'il est admis en présence de Satan, il le voit triomphant et glorieux se montrer à lui sous un aspect vénérable, le front ceint de trois couronnes , tre belle corone avea in fe^m; mais lAlinerve le lui fait regarder à travers le cristal de son égide, et Satan lui apparaît alors sous la forme d'un monstre affreux. De l'enfer, empire de la haine, il passe dans le royaume de l'Amour, où il trouve une mystérieuse demeure « entourée sept fois de hautes murailles, » où sont les sept nymphes étoiles qu'il appelle des reines, sette reine... si trovan li... e viostran sette scienze o setie arti. Une autre reine est là « resplendissante comme le soleil au milieu du jour, splende quanto il sol a mezzo giorno; r. elle a des yeux rayonnants plus nombreux que ceux d'Argus, fidgida cCocchi assai ^ viepiii che Argo , et son noble visage est aussi beau que celui du soleil , ed ha del sole il nobil viso adorno. Ou voit que c'est identiquement la même dame que Béatrice, la même que la Laure de Pétrarque, celle dont il dit dans l'ouvrage qu'il m\\\\\[diSecretum meum^ qu'elle est mulier inenarrabilis claritatis et luminis, formaque NON SATis AB HOMIMBUS INTELLECTA, et qu'il l'a décrite ailleurs mirabili artificio, arguta circunilocutione.
Vient enfin, vers la moitié du XVP siècle, P. Ange Manzolli, qui, sous le pseudonyme de Marcellus Palingenius, anagramme de ses noms, publia son Zodiaque de la vie humaine, inspiré évidemment par ce poëme sacré, dont « le sujet est l'homme. » L'allégorie y est encore plus transparente que dans le Quadrireggio. Il déclare ouvertement que les poètes donnent le nom de Dis et de Pluton à celui
que le Christ et saint Paul appellent le 'prince de ce monde; que si la tutelle des brebis est confiée aux loups, la faute en est à celui qu'on nomme Platon et Fortune, mais qu'il vaut mieux appeler Sarcotheiis, Dieu de chair. C'en est assez sur cette œuvre de haine et d'iniquité, dans laquelle on retrouve Geryon et Lucifer, sous des traits qui ne permettent pas de s'y méprendre. Nous ne ferons mention que pour mémoire de la tragi-comédie intitulée la Ceccaria e la Inminaria, imprimée à Venise en 1533, fiction dans laquelle trois aveugles recouvrent la lumière en mourant de la vie du corps par V opération de l' Amour ; de la Comédie nouvelle ou Temple d'amour, Venise, 152Zi, dédiée aux solerti lettori ; du livre intitulé : Clii Cindovina è savio, Venise, 15^iO, adressé à la noble assemblée; du BartimeOj, aveugle de Jéricho, dédié à ceux qui cheminent assis; ce catalogue pourrait se prolonger à l'infini (1).
L'école d'amour ne démentait donc pas son origine, mais Luther était proche, et elle allait redoublant d'audace, si elle déclinait sous le rapport du génie. Les Médicis étaient devenus tout-puissants à Florence, et cette famille, qui donnait trois papes à l'Église, et suivait dans sa politique celle de la cour de Rome, n'en était pas moins infectée d'un esprit philosophique fort opposé aux enseignements orthodoxes. En accueillant les doctes exilés de Byzance, et en se faisant les protecteurs des philosophes, dits platoniciens, inquiétés par l'Inquisition, ils firent de Florence une nouvelle Alexandrie. Ce fut sous le patronage de Côme et de Laurent que fut fondée la fameuse académie platonicienne, qui comptait parmi ses membres Pic de la Mirandole, Pohtien, les Pulci, et d'autres hardis penseurs. Divisée en trois classes ou sections , elle était présidée par le platonique Marsile Ficin, platonique évidemment à la manière de tant d'autres, dont nous avons mentionné les écrits, si l'on veut prendre la peine de chercher à comprendre les siens ; elle avait des séances pubUques et des réunions secrètes. L'académie florentine lui succéda ,
(1) Indiquons encore les ouvrages suivants: Dialogue d'Amour , par Léon Hébreu ; Dialogue d'Amour , par Sperone Speroni ; De la Nature d'Amour, par Mario Equicola ; Leçons d'Amour , par E. Varchi ; Capprici dtl Bottaio , par G. B, Gelli ; Silène , opuscule de Guillaume Vidal; puis la Dame imaginaire , deMagalotii, bien postérieure.
et compta (.'gaiement dans son sein des noms illustres, parmi lesquels nous ne citerons ici que celui de Michel-Ange Buonarolii. Vers le même temps, Pontano fondait à P^aples celle à laquelle il donna son nom ; il s'en formait une jusque dans les murs de Rome, sous les auspices de Pomponius Letus, de Plalina et de Campana ; elle n'y subsista pas longtemps (1). Ces réunions étaient nommées académies, pour rappeler l'école de Platon et l'amour platonique, leur enseigne.
Les écrivains maçons veulent voir dans ces académies de véritables loges, attendu notamment que, dans la sal!e des réunions de l'académie platonicienne, on voit encore, disent-ils, les murs couverts de sculptures et d'ornements maçonniques (2). Nous n'avons point à examiner cette question ; ce qu'il nous importe seulement de constater , c'est que le langage adopté dans ces corporations, leur langue officielle, était le jargon amoureux, comme on pourra s'en convaincre en parcourant les nombreux écrits émanés de leurs divers membres , parmi lesquels un discours de 31ichel-Ange mérite surtout une attention particulière (3).
Ainsi : « La renaissance de l'hellénisme qui s'annonçait h Padoue,
(1) Celle des Arcades existe encore, mais suit d'antros errements que Gravina son fondatem*; qu'on lise , en effet, la Ragionc poetlca de ce savant jurisconsulte, notamment le passage sur Pétrarque qui commence aiii^i : « La doctrine platonique ramène \ Amonv de la servitude des sens au gouvernement de la Raison ; ■» et l'on reconnaîtra com!)ien il était profondémcnl verso dans la connaissance du
angage d'amour. Aussi ne comprenait-il pas moins bien Dante dont il dit , dans le même ouvrage : « Il a voulu faire passer dans notre langue les anciens mystères dérivant de lieux et de temps très-éloignés , eu consacrant sa poésie à i'aide de la religion et de la théologie révélée , beaucoup plus digne que la religion naturelle des philosophes et des premiers poètes , desquels il a pris la substance de ses vers, donde prese egU In sostanza del srio poetore.
(2) J. Watson. Voy. Masonic essayisl. Page 238. Londres, 1797,
(3) /^ojez aussi son Canzonierc. Dans ce discours, sur Pélrai'tpie, prononcé dans une des séances de l'acadérFiie florentine , il s'expi-ime ainsi : « La foièt de la science amoureuse est si vaste et si emmêlée , intralcia/a , que celui-là qui s'y engage témérairement , sans une grande doctrine pour l'y guider , n'y peut faire long voyage sans s'égarer dans ses détours.» On a pu juger de la vérité de celle proposition.
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à Venise oX dans le nord de l'Ilalie, par le retour au texte vrai d'Arisiote, se manifestait à Florence par un retour vers Platon. Venise, Padoue, Bologne, la Lombardic, représentent le réalisme, le rationalisme, l'esprit exact et positif, Florence et la Toscane représentent l'idéal dans l'art, le spiritualisme en philosophie... Certes, sous le rapport de la liberté de la pensée , Florence n'avait rien à envier à Venise. Nulle part, la licence d'opinion et l'irrévérence pour les choses saintes ne furent portées aussi loin durant le moyen âge. On y poussait le scepticisme aussi loin que possible. La pensée impie du parallèle des religions n'a jamais été exprimée aussi effrontément que dans la troisième nouvelle du Décaméron. Or, la réponse du juif à Saladin, qui dans le reste de l'Europe eût allumé des bûchers, n'excitait à Florence qu'un gracieux sourire. » Rien de plus vrai que ce tableau tracé par l'auteur de l'histoire de l'averroïsme; mais en y regardant d'un peu plus près, il reconnaîtra que la différence qu'il signale entre les doctrines philosophiques de ces deux parties de l'Italie, n'est pas aussi profonde qu'il le suppose, et que, diverses dans les formes et dans le langage, elles se confondent toutes deux, quant à leur essence, dans la doctrine des fidèles d'amour, dans celle de Dante, qui n'était pas aussi ennemi d'Averroès qu'il le paraissait dans son langage platonique, si nous en jugeons par la sanctification de Siger de Brabant. Il lui sera d'ailleurs facile de s'assurer que la plupart des productions, plus ou moins hostiles à la papauté, de ses spiritualistes platoniciens, ont été imprimées précisément a Venise, chez les pratiques averroïstes. ,
Ici se termine la tâche que je m'étais imposée. Cette triple accusalion formulée contre Dante, qui d'abord avait pu paraître si audacieuse, est désormais établie jusqu'à l'évidence sur tous les chefs ; car, à la masse écrasante des témoignages retentissant de toutes parts, sont venus se joindre les aveux, si longtemps incompris, de l'accusé. Nous attachant avec une patiente obstination aux traces révélatrices, et saisissant pour ainsi dire le coupable au corps, nous avons pu faire confesser maintes fois à Dante, sans avoir à le mettre à la torture, que l'objet de son culte était, non la lumière révélée, mais celle de la raison, mais la liberté philosophique; cjuc sa doctrine, appréciée à sa valeur réelle, constituait une sorte de panthéisme
humanitaire , el , partant , qu'il devait être rangé parmi les hérétiques.
Nous lui avons fait avouer, sans beaucoup de peine, qu'en voulant substituer violemment une monarchie universelle, d'essence temporelle, à une organisation théocratique, ayant pour elle une longue et glorieuse possession , il aspirait à renverser de fond en comble la constitution européenne, et, partant, qu'il était révolutionnaire.
Nous l'avons enfin contraint de proclamer qu'il se proposait pour but la ruine de l'Église catholique, l'aboUiion de la noblesse de race, la suppression de Thérédité des biens, fondée, selon lui, sur le vol et Tiniquité, un échange complet de sort et de position entre ceux qui possédaient et ceux qui gémissaient dans l'indigence; en un mot, un remaniement, une reconstitution totale de la société sur de nouvelles bases, en rapport tant avec ses théories politiques qu'avec ses doctrines prétendues religieuses. Nous l'avons ainsi convaincu de socialisme ; car il reste établi par pièces probantes, appuyées de son propre témoignage, que ses plans de régénération sociale, à l'exemple des programmes émanés de tous les réformateurs, libérateurs et sauveurs de la société, promettant tout lorsqu'ils n'ont rien, bien-être, sécurité, liberté, richesse, sauf à faire main-basse sur tout, pour eux et les leurs, lorsqu'ils ont une fois usurpé la puissance, ne différaient en rien de tant de fallacieuses utopies, pour lesquelles notre époque s'est montrée si déplorablement crédule.
Pareil labeur était rude, sans doute, à mener à fin, car ce n'était pas seulement un homme, un poëte, un philosophe, un publiciste qu'il s'agissait de traduire à la barre de l'impartiale postérité, c'était une époque tout entière de l'humanité. Je l'ai cependant entrepris sans me laisser effrayer par sa difficulté et encore moins par ce que la thèse en elle-même pourra soulever de colères. Les enfants s'irritent contre ceux qui brisent leurs jouets, les fous contre ceux qui leur parlent raison, les charlatans de toute couleur contre ceux qui les démasquent, et tous les hommes en général contre ceux qui leur disent la vérité. Quelle est la dernière chose que croit la foule? Celle qui est la plus vraie. Puis, lorsque vient le moment où la plupart se décident à la reconnaître pour telle, bon nombre de gens persistent encore à protester, en fermant les yeux, et malmènent qui veut les leur ouvrir. Je ne saurais donc m'attendre à voir accepter sans con-
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teste, et surtout sans mécontentement, la conclusion à laquelle je suis arrivé.
Le sentiment qui porte un esprit généreux h défendre la mémoire des grands hommes contre les attaques injustes dont elle peut devenir l'objet, est sans doute des plus respectables, mais la vérité ne l'est pas moins. Le premier devoir de ceux qui veulent prendre sous leur patronage ces augustes clients, est donc de prouver, par des arguments solides, qu'ils sont injustement accusés. Criera la calomnie n'est pas répondre, lorsqu'on n'a pas de bonnes raisons à alléguer pour établir que le fait dénoncé est faux ; et, d'ailleurs, ce n'est pas calomnier un homme, quelque grand et glorieux qu'il soit, que d'apprécier froidement, en dehors de tout intérêt de parti, ses actes ou ses écrits, en leur assignant leur valeur réelle, sans incriminer en rien ses intentions; en n'attribuant ses erreurs ni à la mauvaise foi, ni à des calculs d'intérêt privé, mais à l'entraînement de la passion et des circonstances, au fourvoiement de son esprit, à une fausse appréciation des hommes et des choses. Le génie ne préserve pas de l'erreur ni des fautes dans lesquelles elle peut faire tomber fatalement ceux qui en sont doués au plus haut degré. Loin de là, et nous en avons trop d'exemples, plus il s'élève dans son essor, plus, lorsqu'il vient à faire fausse route, il est exposé à se précipiter profondément.
Nul plus que nous n'admire ce génie si vaste du grand Alighieri, qui, embrassant tout l'ensemble des connaissances acquises de son temps au genre humain, a comme pressenti les plus importantes découvertes de la science moderne, et élevé, dans la Divine Comédie, un monument impérissable. Loin de nous donc la pensée d'avoir songé à dénigrer le poëte, à rabaisser le géant.
Mais nous avions bien le droit de rechercher quel but se proposait Dante et à quels moyens il avait eu recours pour l'atteindre. Que ce but soit louable aux yeux des uns et condamnable dans l'opinion des autres, nous n'y pouvons rien. Il s'agit seulement de savoir si c'est bien celui que nous avons signalé.
Nous croyons volontiers que les intentions du noble exilé florentin
étaient droites, loyales, inspirées par le plus pur patriotisme. Mais
quelles étaient-elles et comment se sont-elles manifestées? Quelles
conséquences leur réalisation aurait-elle amenées ? Voilà ce qu'il est
assurément bien permis d'cxamiiier. Qui pourrait s'aviser de révoquer en doute l'amour du chantre de lîéatrice pour cette ingrate Florence dont le souvenir venait l'attendrir au milieu des plus brûlantes éruptions de son courroux ? Qui pourrait douter du courage de ce grand proscrit, n'emportant dans son long exil que l'espoir d'un meilleur avenir ; consacrant tous ses efforts au triomphe d'une cause qu'il croyait fermement fondée en droit et en équité, et ne cessant de tonner contre les dépositaires d'un pouvoir alors formidable; poussant même l'audace jusqu'à l'attaquer, visage découvert, dans ce qu'il avait seulement de vulnérable pour la logique humaine ?
^ Qu'on n'ait donc pas à nous opposer le reproche banal d'attenter à la gloire de Dante, à dire que nous lui infligeons une flétrissure en le ravalant comme poëte, en l'accusant de lâcheté et d'hypocrisie : ce sont là des armes émoussées à l'avance. La poésie vit de fiction, l'allégorie est de son essence, et l'allégorie n'est qu'un mensonge; plus Dante aura donc su donner à ses mensonges l'aspect de la vérité, plus puissante et plus durable aura été l'illusion qu'il aura produite, plus il aura été poëte. Plus ensuite il aura eu d'obstacles, de difficultés à vaincre pour couvrir sa pensée d'un voile, pour ne donner à ce voile que la transparence strictement nécessaire, tellement qu'elle eût à se laisser entrevoir à des regards amis, tout en se dérobant à la foule, plus il y aura pour lui de gloire à en avoir triomphé, plus on sera bien fondé à le proclamer poëte par excellence.
Qu'il se fût donné pour partisan de la domination temporelle des papes lorsque dans sa conviction la souveraineté appartenait à l'empereur; pour guelfe, lorsqu'il était gibelin et qu'à ce titre, qui lui aurait valu les bonnes grâces et la confiance du gouvernement pontifical, il en eût obtenu dons, honneurs, fonctions publiques, il se serait rendu certes coupable d'hypocrisie et de lâcheté ; mais depuis quand ya-t-il couardise à employer tout ce qu'on possède d'habileté, d'adresse ou de génie pour éviter un péril contre lequel les forces humaines ne peuvent se mesurer? Qui s'est mis en peine de démontrer comment, duxiir au xiv^ siècle, un simple citoyen d'une république italienne, eût-il eu en partage tout l'héroïsme des temps passés et modernes, aurait eu à s'y prendre, avec quelque chance d'échapper à sa perle, pour arborer intrépidement le drapeau de l'hérésie et s'at-
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taquer, en matière de foi, à une autorité souveraine contre laquelle s'étaient brisés les puissants comtes de Toulouse et plusieurs empereurs ?
Tant que celte démonstration n'aura pas été faite, il faudra plaindre le chrétien dissident d'être tombé dans l'erreur ; mais non l'accuser de lâcheté pour n'avoir pas proclamé, au péril de sa vie, son opposi- w»ww"w**«;y tion à des doctrines qu^il lui était interdit même de discuter. Quant au publiciste et à l'homme d'État, on serait en vérité bien mal fondé à le taxer d'hypocrisie, car il n'a guère usé de réticence en tout ce qui concerne l'exercice de l'autorité temporelle, les institutions, la meilleure forme de gouvernement, et n'a pas laissé au contraire que de faire preuve d'une grande hardiesse en formulant ses théories.
Pour ce qui était du dogme, la dissimulation lui était impérieusement commandée et il n'a que trop bien obéi à la loi de la nécessité. Mais est-ce bien au temps où nous vivons qu'on songerait à faire un crime de la dissimulation à un homme politique, à lui reprocher d'avoir affiché des opinions qui n'étaient pas les siennes ou de les avoir désertées pour d'autres? d'avoir eu recours à l'artifice, à la déception pour arriver au triomphe de sa cause ? Il me semble voir la sombre figure du vieux chef de l'opposition anti-papale, tout à la fois poète, théologien, philosophe et diplomate, s'éclairer d'un sourire sardonique à cette étrange susceptibihté de nos casuistes modernes et l'entendre leur adresser quelques-uns de ces mots qui laissent une empreinte ineffaçable comme celle d'un fer brûlant. Mais je me garderai de les traduire en français, ne fût-ce que pour ne pas être soupçonné soit de les lui imputer à tort, soit de les mal interpréter; d'autant plus que je m'attends bien à n'être pas ménagé sur ce dernier chef.
Eh bien, j'avoue que c'est le genre de reproche auquel je serai le moins sensible, à la condition qu'on voudra bien me démontrer en quoi je me suis abusé. La preuve faite, je n'hésiterai pas a reconnaître mon erreur, car je n'ai écrit sous l'influence d'aucun intérêt, d'aucune passion. J'admire Dante comme un des génies les plus puissants auquel ait été départi le don de la poésie; mais mon admiration ne m'aveugle pas sur ses défauts, pas plus que l'éclat de ses images ne me fait prendre le change sur la pensée qui a présidé à leur création. J'aime l'Italie, cette terre féconde qui a enfanté deux littératures dont les trésors ont été un immense bienfait pour la civi-
lisation du monde, et qui a vu briller deux grands siècles où les beaux-arts ont resplendi dans tout leur éclat (1). J'aime ce pays béni du ciel où le sentiment du beau, sous ses formes les plus élevées, est comme inné dans les âmes, si bien que, là surtout, saisi par la pensée et reproduit par l'art, il s'est manifesté à toutes les époques sous ses aspects les plus variés. Je n'éprouve que sympathie pour les Italiens dont j'ai pu apprécier la bienveillante hospitalité et parmi lesquels j'ai trouvé, à quelque parti qu'ils appartinssent, de nobles cœurs et de vives intelligences. Je ne saurais donc avoir été mû par une intention hostile à leur égard, par le désir de les blesser en m'attaquant à une de leurs gloires. La plus grande preuve d'estime qu'on puisse donner à ses amis, c'est de leur dire la vérité ; ainsi fais-je et je suis convaincu qu'ils ne se méprendront pas sur le motif qui m'a dirigé.
Mais, encore une fois, ce motif fût-il aussi malveillant qu'on voudra le supposer, quelle influence cela peut-il exercer sur la solution d'une question de pure critique ? En quoi cela peut-il intéresser la gloire de Dante comme poëte ? Quand bien même il serait démontré qu'au lieu d'être un chrétien dissident , un logicien radical , aspirant , sous l'inspiration d'une conviction profonde et d'un patriotisme passionné, à la réforme de l'Église et de l'État, il faudrait reconnaître en lui un athée, un de ces hommes sans foi et sans honneur , qui , dans le misérable intérêt de leur égoïsme vaniteux , rêvent et machinent des révolutions, pour élever sur des ruines sanglantes l'édiûce de leur fortune, la Divine Comédie n'en serait pas moins une des œuvres les plus sublimes de l'esprit humain. Milton fut un révolutionnaire, il fit Tapologie du régicide , et ses doctrines religieuses ne s'éloignaient pas beaucoup de celles de Dante; cela n'empêche pas les catholiques les plus fervents de rendre hommage au génie poétique qui a produit le Paradis 'perdu.
Loin qu'il y ait à tirer quelque argument défavorable à la foi ca-
(1) Les encouragements dispensés aux beaux-arts et aux lettres par les pontifes et les maisons souveraines, à l'époque de la Réformation, sauvèrent l'Italie d'une révolution religieuse et sociale, en procurant un aliment aux esprits d'élite, du travail aux gens de labeur; car là où têtes et bras sont occupés, ^l'exercice du pouvoir est facile. De nos jours^ les monuments, datant de cette période, édifices, tableaux , bibliothèques, chefs-d'œuvre de sculpture, ont contribué plus qu'on ne pense à faire avorter la révolution italienne. i
tholique de ce que ces deux sublimes productions sont l'œuvre de deux poètes sectaires, on est contraint de reconnaître que la religion, qui en a fourni les éléments, dont les dogmes, même contestés ou répudiés, peut inspirer si puissamment le génie, est une religion toute divine, puisqu'elle a des trésors tels, que le contact même de l'erreur ne saurait en altérer le pur éclat, et que ses splendeurs, s'épandant comme un voile lumineux sur tout alliage hétérogène , le relèguent dans l'ombre pour ne laisser apparaître que ces éternelles vérités, dont la source est au ciel.
O vieil Alighieri, poète aux admirables visions, mais sombre sectaire et révolutionnaire endurci, toi, dont on ne saurait prononcer le nom sans réveiller toute une époque ; toi, qui de l'autorité de ton génie, as intronisé dans les régions empyrées tant d'élus, surpris de s'y trouver au sein de la gloire céleste, quel ne doit pas être, depuis cinq siècles , ton courroux , ta brûlante indignation , en te voyant à ton tour béatifié par tes ennemis abusés, comme l'un des docteurs de cette Église à laquelle tu avais juré une haine mortelle, prôné, célébré sur tous les tons , comme l'interprète éloquent et convaincu de ses dogmes et de ses mystères ! G'set là un supplice que tu avais omis dans ton Enfer. Mais ce supplice, si fécond en tortures pour une âme trempée comme la tienne, n'as-tu pas fait tout ce qu'il était en toi d'accomplir pour le mériter ?
Peut-être , il a duré assez longtemps pour l'expiation de tes erreurs; peut-être, aux yeux de l'éternelle justice, tant de splendides créations doivent-elles avoir racheté bien des torts, et te valoir enfin un allégement à tes souffrances. J'aurai donc bien mérité de toi en contribuant, pour ma faible part, à te faire reconnaître pour tel que tu fus et voulus être, en t'arrachant ce déguisement frauduleux qui aurait fini par s'incorporer avec toi , en te restituant ainsi ton véritable caractère , tes véritables traits.
Et vous, gracieuses images des Laure, des Lucie, des Flammette, des Angélique, des Léonore , pardonnez-moi d'avoir osé porter sur votre sœur aînée, sur l'admirable Béatrice, le marteau brutal de l'iconoclaste , au risque de vous entraîner dans une ruine commune. Le souffle glacé de la critique pourra bien déchirer vos voiles et disperser vos débris; il pourra vous anéantir comme femmes, comme anges terrestres; mais, quelle que soit sa violence,vous subsisterez à jamais,
comme l'œuvre immortelle de l'art et du génie. De même que les créations du ciseau antique , de même que les enfantements de la Muse païenne, vous vivrez ici-bas par tout ce qu'il apparaît en vous de beau , de bien , de vrai , et, des sublimes régions qu'elle habite, celle dont vous étiez destinées follement h usurper l'autel , laissant peut-être tomber sur vous un sourire , fermera les yeux sur l'argile impur dont vous fûtes formées.
PREUVES ilDDITIONNELLES.
-og>c-
Pour l'édification des incrédules , nous donnons ici le manifeste adrei^séàlasecte albigeoise et templière, par Frédéric II, sous forme de
DÉCLARATION AMOUREUSE A MADOXNA.
t< Puisque c'est ton bon plaisir, Amour, que j'aie à composer des vers, trovare,i(i ferai tout mon possible, ojinc mia possajiza , i^our mener la chose à bonne fin. J'ai voué mon cœur à vous aimer ^ madame, et mis tout mon espoir à vous plaire. El je ne me séparerai pas de voîis, dame de haut mérite, donna valente, car je vous aime chèrement. S'il vous est à gré que j'aie l'intelligence (de vos mystères), ch'io acjgia intendimento,ie vous devrai plus de valeur, valimento , belle dame , car mon cœur penche maintenant, vers vous , adesso a TOI s'inchina. (Est à vos pieds, si l'on veut.)
« Si je vous rends hommage , j'en ai bien raison dans l'espoir de ce bien si cher, si amoroso bene , dont je vais me flattant , ce qui me rend le cœur content et fait totit mon désir. J'ai été destiné à vous aimer, fui dato invoi amando , et à suivre votre volonté. Je vois ce qui se montre en vous, ii sembianii divoi^ sphère illuminée , chia-
rita spera, dont j'attends 7 oie entière ; et j'espère que mes services , lo meo servere , vous seront agréables , vous qui êtes la fleur , celle qui brille par-dessus les autres dames , dont vous dépassez les mérites, valorc.
« Oui, vous avez par-dessus les autres et mérite et toute science , tiitta conoscenza. Nul homme ne pourra évaluer votre prix , vostro pregio contare , tant vous êtes belle. Selon mon opinion , il n'est pas de dame qui ait tant de grandeur et de beauté , ni qui possède autant de doctrine , insegnamento , que vous , dame souveraine. Je suis encouragé par votre air bienveillant , cera umana , qui me fait me réjouir. Je puis bien en ressentir de la joie , madame , mais je m'en tiens encore plus honoré , piii conto mi ne tengo tuttavia. »