‹ Dante hérétiqueChapitre 34 sur 37 · ARNAUD DANIEL · texte numérisé non relu

ARNAUD DANIEL

Ce troubadour qu'on a vu figurer dans le Purgatoire, vivait de 1150 à 1220. Fauriel dit de lui, comme aussi de Pierre d'Auvergne, ce docteur cité par Dante dans son Vidgare eloqiiium, qu'il était « dépourvu d'imagination et de sentiment. » (ï. ii , pag. k\.) Nous allons essayer de rendre intelligibles deux fragments de ses poésies, réputées très-obscures.

« Je refuserais Tempire de Rome, je ne voudrais pas qu'on me fît ]mpe, car je ne puis trouver le bonheur qu'auprès de celle qui me brûle l'âme (et qui n'a rien de commun avec le chef de l'Église romaine) : Quand j'admire sa blonde chevelure, et son beau cdrps jeune et blanc (celui de la lumineuse philosophie), je suis plus heureux que si l'on me donnait Lucerne. (De lux, Lucerna, la lumière terrestre de la Rome des papes, en opposition à la lumière céleste de la raison philosophique, au soleil albigeois.)

« Hélas ! je suis ce Daniel qui aime le vent (s'attaquant aux plus hautes cimes, comme Cacciaguida nous l'a dit), qui chasse le lièvre avec le bœuf (qui pour lui plus que pour Dante, n'ont pas le pied fendu), et nage contre le courant (du cathohcisme et des croyances du vulgaire).

Cette pièce, commençant par ces mots : ISo volk de Roma i'Emperi, est sous le n" 2701. Mss. du Roi. La suivante, sous le n« 7225. A. D.

(1) M. Muilard-Brélulles puîjliaal en ce moment, sous ie patronage éclairé de M. le duc de Luynes, les actes diplomatiques du rè^ue de Frédéric II, l'importance de ces deux pièces qui ptuvent en éclairclr fpielques myslèics^ ne saurait lui éthapper.

SiîTiNE î Lo fermj-oler quel cor m'intra.

« Le ferme vouloir qui m'entre au cœur ne peut arracher le bec ni l'ongle du mal dùo.nt (le prédicateur orthodoxe, abbé de Citeaux probablement), qui perd à 7nal dire son âme. Et puisque je ne l'ose battre avec bâton ni verges, du moins avec adresse, là où i! n'y aura point d'oncle {papa, signifiant père, les oncles étaient les autres dignitaires de rÉghse), je jouirai joyeusement dans le verger (d'amour) ou dans la chambre (loge, temple, conventicule). Lorsqu'il me souvient de la chambre où je sais que n'entre, pour me perdre, nul homme du monde (catholique, nul sujet principis miindi), tous alors me sont plus que neveu ni oncle (attendu que là tous lui étaient frères), je n'ai membre qui ne nie frémisse ni ongle, comme fait l'enfant devant la verge (et comme Dante en pensant à dame Piétt;, tant j'ai peur d'être proche de son âme (que mon amené soit sœur de la sienne ; l'anima sua , cit è tua è mia sirocchia , dit Virgile à Siace, en pailnnt de Dante. (Purg. chap. XXL)

Il est difficile de concevoir comment Fauriel, qui avait tant étudié la littérature provençale, et qui explique si bien que, pour les troubadours, l'amour est le principe suprême de toute vertu, d'où dérive droiture, valeur, courtoisie, soûlas et joie, n'ait pas pénétré que la gaie science, à laquelle présidait cet amour, s'acquérait par une initiation, lorsqu'il cite le fragment suivant d'une ancienne composition :

« Il y a quatre degrés (grades) en amour : le premier est celui de feïijnaire, hésitant (aspirant) ; le second, celui de precjaire (postulant' ; le troisième, celui iVentemleire (auditeur) ; et le quatrième, celui de drutz (ami, initié). Celui qui a bon vouloir d'aimer une dame et la va souvent courtiser, mais sans oser lui parler, celui-là est un feignaire, timide. Mais si la dame lui fait tant d'honneur et tant l'encourage qu'il ose lui conter sa peine, il est alors justement nommé pregaire. Puis, si à parler et à prier il fait si bien qu'elle le retienne et lui donne cordons, gants ou ceinture (ornements et bijoux du grade, encore en usage), le voilà élevé au grade d'entendeire. Si enfin il p'aîl à la dame d'accorder par un baiser {psculum fraterni-

tatis) son amour à son loy^l entendeii^e , elle en a fait son dnitz (servant, initié).

Tels sont, en ciïet, les quatre grades de la vie active ; quant aux trois autres, relatifs à la vie contemplative, nous ne savons s'il en est rien dit. Une fois arrivé au quatrième grade, le dnitz était enrôlé sous la loi d'amoîtr, il devait servage à la dame-lumière, sauf à la baptiser comme il lui convenait. De dame, domna, dérivé de domina, les Provençaux avaient fait le verbe domnei, servir la dame, verbe traduit en langue d'oil par domnoy, et en italien par donneare, que Dante ne manque pas d'employer. Mais Fauriel, convaincu de l'existence d'un amour tout chevaleresque au milieu de populations toutes sensuelles, n'a rien vu au delà, quoique grandement étonné de la monotonie et des abstractions platoniques de ces soupirants éternels. (Voyez sur ces grades et sur le domnoy les pages 502 et 514 du ■

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