PRÉCIS HISTORIQUE
L'Église catholique était, au moyen âge, la pierre angulaire de l'édifice social; après avoir sauvé la civilisation européenne, arrachée par elle à la barbarie , elle avait reconstitué l'ordre et s'était fait obéir des peuples et des rois; le pontife, son chef, était reconnu par tous comme le représentant du principe d'autorité dans sa plus haute expression. Lorsque l'empire romain vint à s'écrouler sous le choc redoublé des hordes envahissantes, les populations, réduites à se défendre , à s'administrer elles-mêmes , faute de chefs et de magistrats , se pressèrent autour de leurs évêques , cju'ils investirent de tous les pouvoirs , et les pasteurs , se dévouant pour leur troupeau, qui se confiait en eux, suppléèrent au gouvernement qui n'était plus; les conquérants eux-mêmes subirent l'influence de ces hommes pieux et les laissèrent investis de la double autorité que la force des choses avait mise entre leurs mains; puis, l'ordre hiérarchique, depuis longtemps établi dans l'Éghse, imprima à la nouvelle organisation sociale l'unité, en la concentrant dans son chef visible. Dès le"V^ siècle, elle se présente « comme une société indépendante, constituée , interposée entre les maîtres du monde , les possesseurs du pouvoir temporel d'une part et les peuples de l'autre , servant de lien entre eux et agissant sur tous (1). » Celte action était légitime,
(1) Guizot, Histoire de la civilisation en France, p. ^33.
car elle était exercée par les plus dignes et les plus éclairés , et elle avait de plus pour elle le consentement de l'immense majorité ; aussi alla-t-elle se fortifiant et s'étendant, à une époque où il n'existait aucun autre pouvoir véritablement constitué. Mais si les pontifes romains étaient devenus ainsi « les conseillers, les arbitres, les juges des princes, tant au temporel qu'au spirituel, juges dont il était souvent dangereux de méconnaître les sentences , » on peut dire , avec un écrivain catholique , que de leur part il n'y avait pas usurpation (1) , car aucun droit légitime n'était lésé ni méconnu. L'Église chrétienne était d'ailleurs en ce temps « la société la plus populaire, la plus accessible , la plus ouverte à tous les talents , à toutes les nobles ambitions de la nature humaine (2). » Tous les efforts des papes, tout ce qu'ils avaient de lumières, de volonté et d'énergie fut employé par eux à améliorer le sort de l'humanité , à protéger les faibles contre la violence des forts, à rendre justice à chacun; aussi, M. Cousin a-t-il pu proclamer avec vérité que « le christianisme a fait dans cette période tout ce qui s'y est fait de bon et de grand (3). » Grégoire YII est la plus éclatante personnification du pouvoir pontifical au moyen âge. « Sous lui, dit M. Michelet, dont le témoignage ne saurait être suspect, l'Église était la hberté, et elle soutint ce caractère jusque sous Alexandre lïl, le chef de la Ligue lombarde (U). » Si ses successeurs, effrayés de l'agitation qui commençait à se manifester dans les esprits, s'efforcèrent d'arrêter un mouvement qui devenait menaçant non-seulement pour le dogme , mais encore pour l'ordre social, c'est qu'ils voyaient trop bien que dans les idées qui cherchaient à se faire jour se trouvaient en germe le désordre et l'anarchie , et que , pour me servir des expressions du même écrivain , « il y perçait surtout un sentiment audacieux de la puissance morale et de la grandeur de l'homme. Innocent III sembla réussir dans cette tâche, Boniface VIII y succomba (5). »
Mais il ne faut pas croire que les papes n'eussent à combattre que les prétentions plus ou moins hautaines des princes', jaloux de con-
(1) Balmès, Le Protestantisme comp. au Cathol., i. III, p.
(2) Guizot, Histoire de la cifiiisation, p. 133, lùid.^ p. 149.
(3) Cours de l'IdsLoire de la philosophie , 1829.
(4) Histoire de France, 1833, p. 392. — (5) lùid., p. 893.
quérir leur indépendance, ils avaient à déployer toute leur vigilance et toute leur énergie pour comprimer les doctrines hérétiques qui, tantôt ouvertement et tantôt dans l'ombre, s'efforçaient de se propager.
L'Église n'avait cessé d'être en lutte avec elles depuis son établissement ; car « les premières hérésies s'élevèrent dans son sein immédiatement après la mort des apôtres (1). » Aux Basilide , aux Valentin, aux Carpocrate et à toute la famille des gnostiques , qui continua de subsister dans ses nombreuses ramifications , vinrent bientôt se joindre et Manès, et Arius, et Nestorius, et Pelage. Les manichéenâ surtout se perpétuèrent sous différents litres jusqu'au xi^ siècle, époque à laquelle Héribert et Lisoy se rendaient célèbres par leur obstination et leur fanatisme , puis dans le xii®, s'aventurant hors de leurs conciliabules, on les voyait s'associer avec les Cotîereaux, et s'assurer la protection des seigneurs du Toulousain. A la fin du xir siècle, l'abbé Joachim, surnommé le prophète, se faisait l'apôtre delà religion de l'Esprit, et bienîôt une grande partie de l'ordre des Franciscains, nouvellement fondé , était entraînée dans l'hérésie gnostique sous le nom de spiritualistes.
Il n'y a pas à s'étonner de voir tant d'hérésies se succéder en foule depuis les premiers temps chrétiens jusqu'à l'ère de la Réformation. Dans mi état social où le principe d'autorité était théocralique , l'opposition ne pouvait guère se manifester que sous cette forme; pour miner l'édifice, il lui fallait s'attaquer à sa base, c'està-dire au dogme, et procéder au renversement de l'ordre politique et religieux établi, par la négation de son principe. C'était là la marche logique, rationnelle, et les oppositions n'ont jamais failli à la suivre. Le but final des dissidents étant de constituer une société nouvelle, leurs premiers efforts devaient se diriger contre la puissance qui dominait alors. « De là, dit M. Cousin, la nécessité que la première révolution, moderne fût une révolution religieuse. » Mais il se trompe lorsqu'il signale , comme premiers antécédents de cette révolution, la tentative d'une réforme légale au concile de Bâle, puis l'affaire des hussites, et dit «que l'esprit nouveau, c'est-à-dire l'es-
(1) Voy. Etudes philosophiques sur le Clirisîiarùime, par A. Nicolas. 7"^ éd., t. IV, p. 118.
r- ^ — prit (roxair.rn c! de librrU', a fail son apparition dans le monde vers le xvr siècle (1). » On ne tardera pas à le reconnaître.
Au XIII'' siècle éclate dans le Languedoc et la Provence, avec des symptômes menaçants, un de ces soulèvements de l'esprit humain, qui, selon la remarque de Macauley (2), se renouvellent de siècle en siècle, jusqu'aux prédications de Luther. Cette agitation était amenée par les Croisades, qui, entreprises dans un bien autre but, avaient mis en rapport l'Europe avec la Grèce sophistique, avec l'Orient musulman et panthéiste. La métapliysique d'Arisiote était arrivée de Constantinople, et ses commentateurs arabes étaient traduits en Castille et en Italie. (' L'Église n'ayant jamais condamné aucune méthode (;3) , m et ses principaux docteurs ayant adopté celle des péripatéticicns , on jurait tout haut par Aristote, mais tout bas on se déclarait pour les Arabes et les Juifs, c'est-à-dire pour le panthéisme d'xVverroès, et pour les subtilités de la Kabbale.
Le philosopbisme, le républicanisme et l'industrialisme attaquaient ensemble ou isolément l'autorité souveraine du Saint-Siège et l'ordre établi. Un immense mouvement religieux se manifestait sur deux points à la fois : le rationalisme vaudois dans les Alpes, le mysticisme allemand sur le Rhin et dans les Pays-Bas, où se renouvelaient sans cesse les révoltes des ouvriers, des tisserands et autres gens de métier de Gand, de Bruges, d'Ypres, contre leur comte^ leur évêque et le clergé. D'un autre côté, les montagnards piémontais et dauphinois, dirigés par un rationalisme grossier, repoussaient les symboles et les images , la croix et les mystères. Les sectateurs de Pierre de Bruys, dont la prétention était de reproduire l'Église primitive dans sa pureté et sa pauvreté , avaient été réprimés un instant , puis s'étaient bientôt reformés à Lyon vers 1170, sous le marchand Vaud ou Valdus. En Italie , ils avaient eu pour chef Arnaud de Brescia qui, resté maître de Rome pendant dix ans, y donna le spectacle de la révolte du raisonnement triomphant de l'autorité.
Dans le Nord, Amaury de Bène, près Chartres, et son disciple David de Dinant se mettaient , vers la fin du xir siècle , à prê-
(1) Histoire de la philosophie . Cours de 1829, p. 8,
(2) Histoire de la papauté pendant les sM^et-x.w^ siècles, par Ranke.
(3) Foj. Kalmès, t. III, p. 342.
cher une sorte de panthéisme mystique, puisé dans les écrits de Scut Erigène, reflet altéré des sectes hétérodoxes comprises sous le nom de cathares. Quelques-unes de leurs doctrines ont, en effet, une ressemblance frappante avec celles des hérétiques d'Orléans de 1022, que M. C. Schmidt rattache sans hésiter à l'église cathare (1) ; d'autres ne sont que le pur joachimisme.
L'abbé Joachini et Amaury de Bène enseignaient « trois époques successives, savoir : le règne du Père, celui du Fils et celui du Saint- Esprit -, le règne du Père ayant duré tout le temps de la loi de Moïse : celui du Fils 1200 ans après sou apparition sur la terre, période des cérémonies et des sacrements; enfm celui du Saint-Esprit, commençant au xiir siècle, dans lequel toutes les prescriptions antérieures devaient cesser, pour ne laisser subsister d'autre rehgion que la pure adoration de l'àme (2). '> D'autres enfin relèvent évidemment do, ScotÉrigène (3).
Il y avait au xiiV siècle deux centres, qu'on peut désigner comme les deux foyers de l'averroïsme, l'école franciscaine, dérivant de l'abbé Joachim, et fondée par Alexandre de Haies, et l'Université do Paris (U)* « La famille de saint François ne cessait de produire d'ardents esprits qui maintenaient que la réforme franciscaine n'avait pas donné tous ses résultats, et que l'apparition du séraphique François n'était ni plus ni moins que l'avènement d'un second christianisme et d'un second Christ , semblable en tout au premier, supérieur même par la pauvreté. De là ces mouvements démocratiques et communistes se rattachant presque tous à l'esprit franciscain, et ultérieurement au vieux levain du catharisme, du joachimisme, et de l'Évangile éternel : tiers ordre de Saint-François, Beghards, Loilards , Bizoques, Fratricelles , Frères spirituels. Humiliés et Pauvres de Lyon. De là cette longue série de hardis penseurs , presque tous fort hosiiles à la cour de Rome, que l'Ordre ne cessa de produire : Jean d'Olive, Dans Scot, Okkam, Marsiie de Padoue (5). » L'école
(1) Histoire des Cathares ou Alhig-eols, t. I^ p. 28; t. llj p. loi, 287.
(2) Universal Biograpliy .
(3j Ai\rruès et l'Ai'crruïs'ne, par E. Reuaii. Paris, 1832, p. 177.
(4) Voy. Hauréaii. Phibs. scol.j î. I, p. ''i75 et siiiv. ; r, II, p, 215, 217.
^5) K. Ilenaa, op. cit., p. 207.
mystique , qui se rattache par tant de traits à Técole franciscaine philosophique, faisait elle-mêoie un assez grand usage de la psychologie arabe. Maître Ekhart notamment , au xiv* siècle, employait volontiers les hypothèses de l'intellect actif et passif à la démonstration de ses théories d'union avec Dieu (1). C'est surtout à Garlande, et dans la rue du Fouarre, qu'il faut chercher le foyer des erreurs averroïstiques condamnées si souvent dans le cours du xiii^ siècle (2), et dont les représentants étaient notamment Guillaume de Saint- Amour, Géraud d'Abbeville , Simon de Tournai , et ce docte Siger qui siilogisait d'importantes vérités , invidiosi veri. Parmi les propositions condamnées en 1277, par sentence d'Etienne Tempier, évêque de Paris, nous ne citerons que les suivantes : Anima separata non est aiterabilis secundum philosophiam , iicet secundum FiDEM ALTERETUR.' — Qiiocl mundus ejf JETERNUS. — Quod sermones Tkeologi sunt fundati IN FABULIS. — Quod fabutœ et falsa sunt in lege cliristiana^ SICUT ET IN ALIIS. — Quod iex christiana impedit addiscere. — Quod sapientcs mundi sunt PHILOSOPHI tantum. — Qîiod non est curanduni de fide, si dicatur esse aliquid hcereticum (3).
Le XIIP siècle arrivait par toutes les voies à l'idée de rehgions comparées , c'est-à-dire à l'indifférence et au naturahsme , ce dont on ne trouve aucune trace dans les siècles précédents, et il est déplorable de voir le siècle de saint Louis signaler, au moyen âge , le réveil de l'incrédulité. On ne tolérerait pas aujourd'hui des ouvrages où se reproduiraient la licence et le mépris des choses saintes qu'affectaient Rutebeuf, les Romans de la Rose et du Renard, Enfin, il n'est pas un docteur qui, de nos jours, osât agiter en Sorbonne les impossibilia de Siger (4).
L'Italie avait vu un maître d'école de Ravenne proclamer que tout ce que disaient les poètes de l'antiquité était la vérité, et que c'était là ce qu'il fallait croire de préférence aux mystères chrétiens (5). Dès
(1) Ritter, Gesch. der Christ. Phïl.^ IV, Th. S., 513, 614. — E. Renan, op. cit.
(2) Eacon, Opus mojus, p. 14.
(3) Du Boulay, III, p. 4S3. E. Renan, op. cit., 218, 219. — (4) Ibid. (5) Rad. Glabcr, ap. Dom Bousquet, t. X.
1115, on trouve à Florence des épicuriens assez nombreux et forts pour former une faction redoutée et y provoquer des troubles sanglants (l).'Plus tard, le matérialisme y pénétrait, comme doctrine secrète dos gibelins, qui passaient généralement pour gens sans religion (2). Une secte pythagoricienne, disséminée dans les villes de la Fouille et de la Toscane, avait ses adeptes et ses mystères (3). Enfin, la Descente de saint Paul aux enfers parle avec terreur d'une société secrète qui avait juré la destruction du christianisme [k].
L'autorité souveraine étant alors sacerdotale, et celui qui en était le haut dépositaire réunissant les deux puissances temporelle et spirituelle, toute opposition se résumait nécessairement en hérésie. Or, ce que nous avons vu se passer de nos jours dans un monde tout politique, se produisait à bien plus forte raison dans un monde tout religieux ; car l'humanité est une et se répète sans cesse dans ses procédés. Les dissidents se croyaient-ils assez forts pour engager la lutte, et jugeaient-ils les circonstances favorables, ils se révoltaient avec audace. Étaient-ils faibles ou vaincus, ils se dérobaient dans l'ombre, dissimulaient leur foi et s'organisaient en associations secrètes. Plus la compression était énergique, plus la résistance, toute passive qu'elle devenait, déployait de ruse et d'habileté. Mais lorsqu'elle venait à éclater ouvertement, elle se manifestait d'autant plus terrible qu'elle était alimentée par un double fanatisme, par l'exaltation pohtique et par l'eiithousiasme religieux. De là cette cruelle nécessité de déployer contre elle des moyens de répression en rapport avec les ressources dont elle disposait, d'instituer des comités de recherches, lorsqu'elle se cachait, origine de l'inquisition, de proclamer des croisades lorsqu'elle dégénérait en rébellion déclarée.
L'opposition avec ses instincts de réforme et de révolution avait dans le Languedoc et la Provence un caractère mixte ; le mysticisme s'y alliant au rationalisme. Ce pays offrait un mélange de peuples où se confondaient les race ibérienne, gothique et romaine avec le sang
(1) Giov. Villani, Stor., \\h. IV. — Ozanam, Dan(e,'p^ 53.
(2) Beuvenulo d'Iraola , Msc. de la Bihî, imp., suppl. fr., \\°^ 4, l/i6,f*3 47,48.
(3) Ozauam, p. 52. — Brucker, Hist. crii., t. III, liv. ir, cb. o, citant "Vincent de Beauvais et Coloniesius.
(4) Ibid,, p. 47 et 345 de la 2« édition.
^ 8 — sarrasin et golliiquc. Il en résultait une Babel de crojances désignée par le nom d'Albigeois.
L'élément juif et arabe était considérable dans cette région, surtout le premier, les juifs étant le lien commercial entre les cbréliens de France et les mahométans d'Espagne. Ils cultivaient d'ailleurs comme ces derniers la médecine et les mathématiques.
Depuis les Croisades, le Haut-Languedoc était tourné vers l'Orient, et les comtes de Toulouse étaient comtes de Tripoli ; un commerce actif rapprochant par mer les trois croyances, chrétienne, juive et mahométane, il en résultait quelque chose de pis que l'indifférence en matière de foi , un déplorable syncrétisme de doctrines et de croyances ; enfin, les mœurs et la foi équivoques des chrétiens de Terre-Sainte, corrompus par le voisinage des infidèles, avaient influé d'une manière notable sur les provinces du Midi. Toulouse, leur capitale, était une véritable république sous la suzeraineté d'un comte, la plus riche de la chrétienté et possesseur de vastes domaines. Les croyances de l'Orient y avaient pénétré, et, en même temps, ses mœurs, car Raymond VI avait un harem, et le comte de Cominges gardait près de lui trois épouses à la fois, malgré tous les interdits lancés contre lui.
Le manichéisme avait éclaté de bonne heure en Espagne, au moyen âge ; mais il avait sans doute été rapporté de Bulgarie (1) et de Constantinople , où les pauliciens étaient nombreux, dans le midi de la France, à en juger par le nom de bulgares donné aux hérétiques, désignés aussi par ceux de cathares, de tartarins et de patarins. Le doute le plus complet règne sur leurs doctrines précises, attendu qu'ils se gardaient de les formuler par écrit, et que les historiens contemporains leur attribuent des opinions contradictoires. Mais il est certain qu'ils avaient une église organisée, avec ses initiations mystérieuses, sa hiérarchie et ses cérémonies, d^où les profanes étaient exclus; les fidèles y étaient divisés en trois classes ou grades : les auditeurs ou néophytes, les aboyants on initiés et les parfaits ou
[]) Selon Pierre de Sicile, ils aur;iieiit pris ce liom à ia siiik; d'nnc missiou des p3uliciens en Bulgirie, mission conroniiée du plus grand succès. P^oy. (!nn!u, Bisf. iiiiiv., t. XI, p. 115, et aii>si la noie de M. Huillard-Brcholes snr la leUre d'Y\on de >arbonnc, dins sa Iradmiioa de '\latli!eu Pâlis , au
bons hommes, c'est-à-dire les chefs, parmi lesquels on élisait les évéqucs et les diacres (1), L'inquisiteur Ranicri, écrivain contemporain de l'empereur Frédéric, qui avait renié l'erreur, déclare que « dans toutes les villes de Lombardie et de Provence, dans d'autres royaumes et parmi d'autres nations, il y a plus d'écoles pour les hérétiques que pour les théologiens, et plus d'auditeurs pa:iarins que de catholiques. Leurs apôtres prêchent dans les marchés, dans les champs, dans les maisons particulières. Il n'est presque pas de pays où cette secte ne se trouve et ne pullule (2). »
Les cathares , dit Matter, dont naguère ou ne voulait plus rattacher l'origine aux manichéens, remontent en dernière analyse jusqu'aux gnosliques, et peut-être vont-ils plus haut (3). Le même auteur, après avoir dit plus loin que la secte manichéenne se raainiint constanunent en Orient et en Occident, tantôt en secret, tantôt publiquement, et reparut souvent au moyeu âge, tantôt en Italie, tantôt en France, tantôt dans d'autres pays, ajoute : « On a cru quelquefois que le moyen âge s'est trompé lorsqu'il a donné le nom de manichéens aux théosophes et aux sectaires qui ont essayé de temps à autre de substituer leurs incohérentes spéculations aux dogmes et aux institutions de l'Église, un examen approfondi fait voir que ce furent réellement des éléments de manichéisme qui produisirent ces mouvements (U). »
Toulouse était la Pvome des hérétiques, c'était de là que partait la direction à laquelle obéissaient dans les diverses contrées de l'Europe, et notamment en Italie, les déserteurs du catholicisme, et cela est si vrai qu'en 1167 un concile y fut tenu , au bourg Saint-Féhx , sous la présidence d'un pape, Nicétas de Gonstantiuople, où assistaient entres autres Robert d'Epernon (de Spernone), évêque de la France du nord et les évêques de la Lombardie, de Carcassonne, d'Alby, d'Aran (5).
(1) P'ox. Michelel, Histoire de France, p. 401, 4£0^ et Guizot, Hisluiie générale de la civilisation en France^ \). 297.
(2) Hislory of tlie crusades against lue Albiorenses. Londres, 1826.
(3) Histoire criciqiie du Gnosticisme , t. II, p. 213, en note. — Yoy. Acti concilii -V/c^e«/,ap. Harduinum, t. ir, p. 326; et MonetcV, Adv. cathares, éd. lliccini, c. I, p. 218. — (4j Hist. du Gnost., t. I, p. 375.
(3) Giesier, If, part. 2, p. 495.
A quelque temps de là, un concile provincial se réunissait en Lombardie, au témoignage de l'inquisiteur Etienne de Belleville. Sept évoques hérétiques s'y rendaient pour conférer et se mettre d'accord sur des points de leur foi, trois sectes dominant alors dans celle province : les cathares, proprement dits, les concoréziens et les bagnolais. Il cite notamment Balanzinanza, évêque de Vérone, et Jean de Lugio, évoque de Bergame. Les sept prélats, loin de s'entendre, se séparèrent en s'excommuniant réciproquement (1).
« Car tel a été de tout temps le caractère de l'hérésie, d'aller sans cesse se fractionnant, l'examen privé en matière de foi tendant à diviser indéfiniment les parties en diminuant l'affinité qui les unit (2). »
Mais s'il y avait au moyen âge divergence d'opinion parmi les sectaires, ils se réunissaient cordialement dans un sentiment unanime d'hostilité contre le Saint-Siège. Ils entretenaient des correspondances avec tous les dissidents, dans les autres contrées, et s'efforçaient de s'en faire des alliés : ainsi ceux de la Provence et du Languedoc cherchaient à persuader aux stadings ou stedingers de la Hollande que les prêtres catholiques étaient les ministres de Satan, et parvenaient à leur faire adopter les dogmes manichéens (3). Ces hérétiques qui habitaient l'Ostfrise, province du Hanovre où ils refusaient de payer les dîmes au clergé et de se soumettre à aucune obligation féodale, se recrutaient au moyen d'une initiation mystérieuse, dont les cérémonies ont une singulière ressemblance avec celles qui consliiuèrent un des chefs d'accusation contre les Templiers. Le pape Grégoire IX , qui les expose dans tous leurs détails (/i) , publia contre eux une croisade en 1233, et il falkit une armée de quarante mille hommes pour les réduire. L'hérésie se propageait aussi en Allemagne, car le prêtre Conrad, envoyé pour informer conlre ses adhérents, y fut tué par les
(1) Ranieri dislingue seize églises de cathares en Lombardie. Selon lui , le nombre des cathares ou parfaits se serait élevé, tant dans celte province que dans la Romagne, la Marche d'Ancône, le duché de Spolète et la Toscane, à 4,000 environ; mais le nombre des croyants et des auditeurs aurait été sans nombre, Voy. Cantu, Eist^ univ., t. XI, p. 121.
(2) Balmès, t. I, p. 8.
(3) Foy. Pluquet, Dictionnaire des hérésies ^ article Stadikgs.
(4) Foj. sa lettre à l'évêque de Mayence ; TII , 177, ap, Raynald, année 1223.
habitants de Marbourg et la diète crut devoir accorder aux hérétiques les formes de la procédure ordhiaire (I).
A bien y regarder, comme le remarque fort bien le savant historien de Taverroïsme , « le mouvement hétérodoxe du moyen âge se divise en deux courants très-distincts, dont l'un, caractérisé par l'Évangile éternel, comprend les tendances mystiques et communistes qui, partant de Joachim de Flore, le moine de Galabre, après avoir rempli le xir et le xiii^ siècle avec Jean de Parme, Gérard de San Domino, Ubertin de Gazai, Pierre de Bruys, Valdo ou Valdus, Dolciuo, les Frères du libre esprit, se continuent, au XIY® siècle, par les mystiques allemands (nous ajouterons , et par les mystiques gibelins de l'Italie) , et l'autre , se résumant dans le blasphème des Trois Imposteurs (2), représente l'incrédulité matérialiste provenant de l'étude des Arabes et se couvrant du nom d'Averroès (3). «
Innocent III sut faire face à tant d'adversaires ligués contre l'au-
(1) ^'oy. Cantu, Hist. unir. y t. XI, p. 167.
(2) Averroès, à qui Gilles de Rome fait dire, dans son De erroribus philosophovum, qu'aucune loi n'est vraie quoiqu'elle puisse être ulile, passa d'abord pour l'auteur de ce mot blasphémateur. Le mot devint bientôt un livre qui fut successivement attribué au commeutfiteur arabe, puis à Frédéric II, et à bieu d'autres ensuite, jusqu'à Jordano Bruno et à Vanini. « Ce roi de Pestilence, écrit Grégoire IX, assure que l'univers a été trompé par trois imposteurs, tribus haratoribus.... Il ajoute qu'on ne doit absolument croire qu'à ce qui est prouvé par les lois des choses et par la raison naturelle. ^ Même accusation dans Mathieu Paris, t. lY, p. 499, 524. Trad. Huillard-BréhoUes.
Cinquante-trois ans après la mort de Frédéric, Pierre d'Abano, contemporain de Dante, osait donner en ces termes impies l'horoscope des religions. « Exconjunct'ione Salurni et Jovis in principio arietcs, qiiod qitidem circajînem 960 contingit annorum... totiis mnndas inferior commutatur, ita quod, non solum reg'na,
sed et liEGES et proplietœ consurgunt in mundo Sicut apparaît in adventu
Nabucliodonosor^ Moisi, Alexandri magni, Nazarei, Machometi. •» [Concil. controf. f. 13, Yenel., 1553.)
P. d'Abano mourut pendant l'instruction de son procès et ses os furent brûlés par ordre de l'inquisition. Cccco-d'Ascoli , ami de Dante, était condamné à Bologne, en 1324, à se défaire de ses livres et à assister tous les dimanches au sermon, dans l'église des Dominicains, pour avoir émis des doctrines hétérodoxes, puis brûlé, en 1327, par l'Inquisition de Florence, pour certaines paroles mal sonnantes de son poëme intitulé Àcerba (Tiraboschi, t. V, 1. ir, ch. 2, § 13).
(3) E. Renan, p. 232.
lorilé de l'Eglise et contre ses dogmes. Il avait contre lui l'empereur et le roi d'Angleterre, qui, avec le roi de France, étaient les chefs du monde civil : Frédéric II, prince tout italien, incrédule avoué, était l'ami des Arabes. Richard et son frère, Jean d'Angleterre, de foi douteuse, aimaient le midi, s'entendaient avec Toulouse et, tout en promettant de se croiser contre les musuhiians, étaient notoirement en liaison suivie avec eux. Enfin entre l'Angleterre et l'Arragon, dont le souverain était loin d'inspirer toute sécurité sur son orihodoxie, le foyer de l'hérésie albigeoise faisait de tels progrès que le littoral des deux mers semblait prêta se détacher de Rome (1).
Au xiir siècle, les chefs de l'Église étaient convaincus de leur droit, et certes ils pouvaient l'être, ce droit s'appuyant sur l'immense majorité, sur la voix du peuple et sur la possession.
Lorsqu'Innocent ÏII vit le comte de Toulouse, les rois d'Arragon et d'Angleterre, divisés un moment, réconciliés aux dépens de l'Église, garder à peine quelques ménagements avec elle ; les biens du clergé envahis pour doter les ministres du culte hérétique, les prêtres obligés de cacher leur tonsure ; saint Dominique, saint Bernard lui-même , insultés et hués par la populace (2), une église tout entière formée en opposition à celle de Rome, il ne crut pas tous les moyens bons, comme le dit M. Michelet, que nous continuons à suivre ; mais il jugea qu'il était de son devoir, comme chef de la chrétienté, d'employer contre le mal les instruments humains, tels que le temps où il vivait pouvait les lui offrir.
Après avoir eu vainement recours aux remontrances , aux négociations, à la prédication, il se vit, avec regret sans doute, obligé de recourir à la force, et proclama la croisade contre les albigeois.
Les populations du nord de la France, hostiles , en général , au manichéisme, ayant en horreur l'impiété et la barbarie des Routiers, pour la plupart mercenaires de l'Angleterre et presque tous originaires du Midi, répondirent avec empressement à l'appel du pontife , et, sous le commandement de Simon de Monfort, se ruèrent contre les ennemis de leur foi. Rudes et grossiers, ils furent impitoyables, et le sang coula à flots ; mais, au moyen âge, il n'y avait ni pitié, ni
(1) MicheK-t, Ifist, de France, p. 420-461. Nicolas, t. iV. p. 504. (5) Ef). S. Bernard ap. Gouf. Ciaravall,, III, c. 6.
merci pour des adversaires religieux : des deux côtés, on était persécuteur dès qu'on était fort, et, par cela même, cruel.
Toulouse fut prise, le comte Raymond dépossédé, et l'hérésie écrasée; mais elle ne. fut pas anéantie. Poursuivie par l'Inquisilion, elle employa toutes les ruses, tous les déguisements, pmr se dérober à ses regards. Déjà mystérieuse dans ses rites, elle épaissit encore ses voiles, combina des signes, un langage, afin que les siens pussent se reconnaître et correspondre entre eux sans se trahir. Ainsi, Yves ou Yvon de Narbonne, qui voyageait en Italie, vers la fînduxii'' siècle, et suivait alors les doctrines des patarins , écrivant, après sa conversion, à Gérard, archevêque de Bordeaux , lui rendait compte des pratiques secrètes des hérétiques de ce pays. Au dire de cet ancien sectaire, qui poursuivit son voyage jusqu'en Autriche, et bien au delà, en passant par Côme, Milan, Vérone et Venise, les dissidents de ces contrées avaient partout là des éghses réguiièrement constituées et dirigées par des évoques. Ils envoyaient, de la Lombardie et de la Toscane, des disciples aux écoles de Paris, et les y entretenaient à leurs frais, pour y apprendre toutes les subtilités de la logique et de la théologie, nécessaires à la défense de leur doctrine. Leurs marchands parcouraient les foires pour faire des prosélytes, en ayant soin, bien entendu, de dissimuler leur propagande. Yvon se fit reconnaître de ses coreligionnaires, dont il reçut un excellent accueil, en échangeant avec eux les signes et les mots de passe de la secte : Semper in recessu accessi ab aliis adalios, inter SLGNA (1).
On conçoit que si les sectaires avaient recours à des précautions de cette nature avant la sanglante répression qu'ils avaient encourue, lorsque saint Bernard, après les avoir prêches inutilement, disait d'eux, qu'à la différence des autres hérétiques, qui se révèlent et prêchent leur doctrine, ils7ie cherchaient qu'à se cacher, les survivants , et ce fut le très-grand nombre , sentirent la nécessité d'un mystère plus grand encore sur leur sol dévasté.
Les troubadours s'étaient montrés les auxiliaires ardents et dévoués de l'hérésie albigeoise; non contents de la propager parleurs chants, ils n'avaient cessé de harceler l'Église et ses ministres de leurs Sirventes satiriques ; plusieurs même avaient tiré le fer contre les
(1) Ap, Mathieu Paris, ann. 1243.
Croises. « C'est un des phénomènes de la guerre des albigeois, dit Tauriel, que l'ardeur et l'unanimité avec lesquelles les poètes provençaux s'efforcèrent de flétrir le pouvoir ecclésiastique, par l'ordre et dans l'intérêt duquel se fit cette guerre. Il n'y a, ou du moins, je n'ai trouvé qu'un seul troubadour signalé dans les traditions provençales, pour s'être rangé du côté des Croisés; et cette exception mérite d'être notée, comme une confirmation solennelle du fait auquel elle se rapporte (1). »
Les troubadours, hostiles à Rome, étaient, à vrai dire, les journalistes du temps ; à ce titre, ils constituaient une des puissances de la société, et ils durent prendre parti pour la liberté républicaine des villes du Midi, pour les suzerains féodaux ses patrons, c'est-à-dire pour la chevalerie , contre le clergé ou l'autorité. Leur gaie science se composait de règles compliquées, et leur poésie amoureuse avait deux styles appropriés à deux genres différents ; l'un savant et relevé dans lequel la recherche, l'obscurité et la difficulté passaient plutôt pour des qualités que pour des défauts ; on le nommait dus, c'està-dire clos, serré, et car ou précieux ; l'autre naturel et clair, dont un des plus grands mérites étaitcelui d'être aisément compris, recevait le nom de leu, leugier, plan, c'est-à-dire de léger, d'uni (2).
Parmi ceux qui se distinguèrent dans le genre obscur, nous citerons Arnaud Daniel et Sordello, exaltés par Dante, au grand étonnement de Legrand d'Aussy, de Millot et d'autres, Giraud de Berneil et Giraud de Calenson, Boniface de Calvo, Raimbaud d'Orange, Aimar Jordan, Marcabre, Pierre Vidai, etc. , etc. (3).
Le premier s'adressait plus particulièrement aux hautes classes, à l'aristocratie sectaire , aux parfaits ; le second au peuple , à la foule des croyants ; mais tous deux étaient à peu près lettres closes pour les profanes qui, bien que saisissant les paroles, ne parvenaient pas à comprendre les idées qu'elles étaient destinées à déguiser. De là ce contraste qui frappe entre les compositions émanées d'une même plume , dans celles qui nous restent de Guillaume de Poitiers notamment, les unes licencieuses et grossières , les autres empreintes de délicatesse et d'idéalisme , conformes à l'esprit de cette galanterie
(1) Histoire de la poésie provençale, \, l\ ^ p. 214; Paris, 1846.
(2) Ihicl., p. 85, — (3) Foj\ Milloii,
chevaleresque dont les troubadours avaient mis en vogue les raffinements, les formules, les conveniions caractéristiques.
Mais la chevalerie elle-même était devenue une machine de guerre pour l'hérésie albigeoise , quelque nom qu'on veuille lui donner. Tant d'épopées fantastiques se donnant hbre carrière dans les deux cycles d'Arthur et de Charlemagae, à l'époque où l'esprit de révolte contre Rome était dans toute sa force , c'est-à-dire de 1100 à 1300, durent une grande partie de leur vogue aux allusions hostiles dont elles étaient remplies et dont Ulderic IJtter donnait la clef il y a trois siècles en disant : hi Italia cjuarke Turcas, Cherchez les Turcs en Italie et non pas en Asie (1) ; car les mahométans , les païens , les infidèles, les gens de Babylone sont bien autres que ce qu'ils paraissent au premier coup d'oeil, et le roi Arthur avec ses douze palatins, chevaliers de la Table-Ronde , comme le grand Charles entouré de ses douze pairs, qui vont courant le monde en chevaliers errants , redresseurs de torts et protecteurs de l'opprimé , sont également le type convenu de la puissance politique en lutte contre l'autorité ecclésiastique.
Les nouvelles , contes et fabhaux sur lesquels il nous faut passer, étaient inspirés par le même esprit , et la forme en déguisait le fond.
On peut donc dire que toute la littérature provençale, h cette époque (pour ne rien dire de celle des trouvères) , tant héroïque que romanesque et amoureuse, était infectée du venin hérétique. Il fallait bien qu'il en fût ainsi pour qu'elle devînt, de la part du Saint-Siège, l'objet d'une guerre systématique dirigée contre la langue romane elle-même , guerre dans laquelle elle finit par périr. En effet , « dans une bulle de 12/i5 , le pape Innocent IV la qualifie de langue hérétique et en interdit Vîisage aux étudiants (2) . »
La domination française s'étant établie dans le pays , les classes élevées s'y trouvèrent bientôt dans la nécessité d'adopter le français pour langue usuelle et officielle : le provençal cessa d'être cultivé, d'être une langue écrite. Son abandon par les hautes classes était déjà une énorme chance de destruction pour les ouvrages écrits en cette langue , mais ce n'était pas la seule ni même la plus grande,
(1) Ed. Brown, Fasclcidus rerum cxpet, et fug,, p. 76. Londres, 1690.
(2) Fauriel, t. I, p. 24.
Sous les auspices de la domiiialion française , l'autorité pontificale prit un grand pouvoir dans le Midi : elle y trouva beaucoup à faire et y fit beaucoup, surtout au détriment de la littérature locale. On peut compler parmi les actes delà guerre déclarée contre elle par les papes, l'institution d'une université à Toulouse , vers le milieu du xiir siècle. Dans la bulle de cette institution , Hoiiorius ÏV recommande, non sans emphase, aux étudiants l'étude du latin et l'abandon de Vidiome vulgaire,, àe cet idiome justement proscrit, dont le rationalisme, la satire et l'hérésie avaient fait leui" organe. A l'instigation des papes , diverses mesures furent prises , par les autorités civiles, pour la destruction de tous les livres hérétiques en langue vulgaire, et parmi ces livres on comprenait les traductions de la Bible et des Évangiles et tout ce qui pouvait porter quelque atteinte à la considération delà cour romaine (1).
Un fait remarquable, dont s'étonne Rainouard , qui n'en comprenait pas la portée contre ceux dont il s'était constitué le défenseur, c'est que ces poètes provençaux, si agressifs contre tout ce qui tenait à Rome, de près ou de loin, n'ont jamais lancé un trait contre les Templiers et les ont épargnés constamment, bien plus, « l'auteur de la satire intitulée la Bible Giiiotj,qm médit de la plupart des ordres religieux, parle des Templiers en termes honorables (2). » La conclusion à tirer de ce fait , ce n'est pas, à coup sûr, que tous les Templiers fussent irréprochables, on serait bien plutôt autorisé à en induire qu'il devait exister entre les poètes languedociens et provençaux, hérétiques reconnus, et les Templiers, accusés d'hérésie, une sympathie réelle, dont la cause secrète pourrait être attribuée, sans crainte de s'écarter du vrai , à une certaine communauté d'idées et de doctrines ; témoin tant de romans sur le Saint-Graal.
Ces moines chevaliers sont encore protégés par le préjugé favorable résultant pour eux de l'iniquité flagrante dont fut entachée la procédure qui aboutit à leur condamnation. Sans entendre réviser leur procès, sur le fond duquel plane encore le doute, bornons-nous à fixer sommairement quelques faits dont la vérité historique paraît incontestable.
(1) Foy. Fauriel, t. II, p. 386-387.
(2) Monuments historiques relatifs à la condamnation des Templiers, 1813,
Institués pour la défense de la Ïerrc-Sainte , la résidence habituelle des Templiers était en [Palestine et en Syrie ; sous ce climat brûlant, dans ce pays d'esclaves aux habitudes sensuelles, le relâchement de la règle et des mœurs était presque naturel, et il entraînait nécessairement l'altération de la foi. Il devait en être d'autant plus ainsi, que la Palestine était remplie de Grecs schismatiques et que tous les hérétiques proscrits à Constantinople , depuis Constantin jusqu'à Fîéraclius, se réfugiaient d'ordinaire chez les Arabes, notamment les gnostiques et les manichéens. Ces doctrines étaient donc bien connues des Sarrazins , car Avicenne écrivit contre elles ; Mohamed-Ben-Isaac composa une histoire de Manès, de ses opinions et de sa secte , et Beausobre a puisé une foule de renseignements sur le manichéisme dans les historiens arabes.
Or, il est difficile de ne pas reconnaître l'élément gnostiquemanichéen , fond commun de presque toutes les sectes du moyen âge, dans ce Bapliomet [caput Baphometi) , c[ui joue un si grand rôle dans l'enquête dirigée contre les Templiers. Que l'on traduise ce mot, dont l'origine grecque est évidente , par baptême ou par inspiration de l'Esprit , l'idée se reporte naturellement au pneimia des gnostiques, au baptême de l'Esprit des bogomiles , à la religion de V Esprit des albigeois , au règne du Saint-Esprit de l'abbé Joachim et de Jean de Parme, à la grande fête que célébraient les Templiers non à Noël ou à Pâques, mais comme les gnostiques , à la Pentecôte, jour de la descente de l'Esprit saint. Puis, on se rappelle ces symboles gnostiques empreints sur un talisman trouvé, au xvir siècle, dans le tombeau d'un Templier, mort avant la destruction de l'Ordre , ainsi que les deux coffrets découverts pareillement , un en Bourgogne , l'autre en Toscane, sur lesquels on reconnaît ces mêmes symboles, notamment la chaîne des éons , figurée par la houppe dentelée, les épreuves du feu et de l'eau, le phallus, le ctéis, le taureau mylhriaque et la croix à anse des Égyptiens (1) ; enfin , ces emblèmes étranges sculptés au portail de cjuelques éghses, où semblent vouloir se montrer et se cacher, tout à la fois, les doctrines intérieures du Temple.
Ces doctrines sont restées inconnues ; mais il est certain qu'elles
(1) Voy. De Hammer.
se cachaient , et c'est déjà une présomption trcs-fortc contre leur orthodoxie , surtout lorsque l'on considère que les aveux les plus graves contre ces chevaliers ont été obtenus hors de la question et même hors de France. Or, ces dépositions établissent, pour tout esprit impartial, qu'ils procédaient à des initiations secrètes, que leurs chapitres se tenaient la nuit , dans un profond mystère, protégé par les plus sévères précautions ; que leurs réceptions, à différents degrés, étaient accompagnées de cérémonies bizarres, dégoûtantes, impies; qu'ils se confessaient à leurs supérieurs et que ceux-ci les renvoyaient ensuite au chapelain , pour recevoir de lui l'absolution sans confession nouvelle, absolution qu'ils leur donnaient parfois euxmêmes , quoique laïcs (1) ; que l'absolution générale des péchés qu'on n'osait avouer, à cause de la rougeur de la chair, propter erubescentiam carnis, était donnée par les chefs de l'Ordre; que, selon eux, il n'y avait pas heu de se confesser à des prêtres des péchés absous en chapitre général ; cette assemblée suprême ayant seule à connaître des péchés mortels , et les prêtres uniquement des fautes vénielles (2). Enfin, leur reniement symbolique est chose avérée.
Si de leurs pratiques intérieures , nous passons à leurs faits et gestes, à l'ensemble de leurs actes, tant en Orient qu'en Europe , nous les voyons, constamment occupés de s'enrichir et de se fortifier, guerroyer contre les chrétiens , à défaut de Sarrazins à combattre , s'attaquer au roi de Chypre et au prince d'Autioche , détrôner Henri II, roi de Jérusalem , et le duc de Croatie, ravager la ïhrace et la Grèce. Les Croisés qui reviennent de Syrie parlent de la trahison des Templiers et de leur liaison avec les infidèles (3). Ils sont en rapport avec les haschissins de Syrie (4) ; ils accueillent le Soudan , permettent l'exercice du culte mahométan et avertissent les infidèles de l'arrivée de Frédéric II (5) ; de plus, en rivalité constante avec les Hospitaliers, ils leur livrent bataille en 1259. Robert de Erienne avait été tué par eux h Athènes; ils s'étaient refusés à contribuer au payement de la rançon de saint Louis (6); enfin, ils s'étaient déclarés pour la maison d'Aragon, alHée des albigeois, contre la maison
(1) Concil. hritann., II, 360, 2â^ tém. ~- (2) 6^ Tem. p. 3S8, col, 1, (3) Dupuy, p. 26, Cluonlque de Sa'ml-Dcnis, — (4) De Hammer. (3) Dupuy, p. b el 6. — (6) Joiiruii^, p. 81, Édil de 1261.
d'Anjou, devenue maîtresse de la Provence et du royaume de Naples.
Pour peu que l'on compare ensuite l'organisation des chevaliers du Temple et celle des haschissins, avec lesquels ils entretenaient des relations de bon voisinage, et dont l'établissement, dans les montagnes de la Perse, remonte à 1090, quand le Temple ne fut fondé que vers 1118, on est frappé de Textrême ressemblance qui se manifeste entre ces deux associations mystérieuses, au point de les croire calquées l'une sur l'autre.
Mêmes couleurs, blanc et rouge, adoptées pour leur costume e leurs insignes , même reniement, en secret, de la religion professée publiquement, initiations analogues, même tendance à accroître leur richesse et leur domination, par l'acquisition de citadelles et de châteaux forts ; enfin même hiérarchie des pouvoirs, sous des noms différents. En effet, le grand-maître de l'ordre du Temple correspond au scheik-al-dschébal ou prince de la montagne, les grands-prieurs aux daïs-al-doat, les prieurs aux daïs ou initiés au premier chef, les chevaliers aux rcfiks ou compagnons, les écuyers aux fédavis ou dévoués, les frères lais aux lasiks, puis enfin, en dehors de leurs rangs, la masse des non initiés était désignée chez les uns et chez les autres par le nom commun de profanes (1). Si une pareille coïncidence est l'effet du hasard, elle est à coup sûr assez extraordinaire.
On a supposé chez les Temphers l'intention de se créer une souveraineté en Occident, à l'exemple des Chevaliers Teutoniques en Prusse, exemple suivi plus tard par les Hospitahers de Saint-Jean dans l'île de Rhodes. S'ils conçurent en effet ce projet, ils ne purent songer à le réahser que dans le Languedoc et la Provence, violemment réunis à la France , où il semble qu'une conformité probable d'opinions et de croyance leur assurait de nombreux adhérents , comme l'attestent les ménagements des troubadours à leur égard , pays dans lesquels ils possédaient , comme partout , de nombreuses maisons, et qu'ils avaient à traverser continuellement, en allant et en venant de la Terre-Sainte. On comprend alors l'intérêt de leur aihance avec la maison d'Aragon, voisine de ces provinces, qui avait donné des gages aux albigeois par la mort d'un de ses princes, tué en
(1) Fof. De Hammer.
défendatit Toulouse contre Simon de ^foutiort, el leur hosiilité contre la maison d'Anjou qui opprimait leurs coreligionnaires. Il faut se rappeler aussi qu'un roi d'Aragon leur avait légué ses États en toute souveraineté.
C'est en vain qu'on objecterait contre le soupçon d'hérésie, résultant et de l'ensemble de tous ces faits et de leur rapprochement, que les Templiers étaient des moines guerriers, s'occupant peu du dogme, et non pas des théologiens, car il suffit de réfléchir que les troubadours, les princes et seigneurs féodaux de la Provence ne se piquaient pas non plus d'être des docteurs en théologie, et n'en étaient pas moins chauds partisans de l'hérésie, pour laquelle ils sacrifiaient leurs biens et leur vie ; il faut en dire autant de ceux qui suivaient en foule les beghards et les fratricelles. Toute la question se réduit à savoir si, avec les habitudes et les relations contractées par un long établissement en Orient, les intérêts de leurs passions ou de leur ambition les rendaient ou non aptes à adopter, sans un examen très-ailentif, des principes et des doctrines qui devaient leur donner ample salisfaction.
Quoi qu'il en soit. Clément Y lui-même, quelle que fût sa dépendance à l'égard de Philippe-le-Bel, qu'il savait dirigé bien plus par sa cupidité que par le zèle chrétien, n'aurait probablement pas cédé aux obsessions de ce prince et à ses menaces, s'il n'eût élô convaincu de la réalité des inculpations dirigées contre l'ordre du Temple, en ce qui touche surtout le fait d'hétérodoxie. On le voit, en eiïet, chercher d'abord à se soustraire aux exigences du monarque, en. tentant de lui donner le change, aider Louis-Ie-Hutin, son fils, à s'établir en Navarre, nommer Charles de Valois chef de la croisade contre les Grecs, décharger Charles d'Anjou, roi de Naples, d'une dette énorme envers l'Église, canoniser un de ses fils, et adjuger à l'autre le trône de Hongrie (1). Puis, il s'échappe de Poitiers, où il était retenu comme prisonnier, et se réfugie dans Avignon ; ce n'est qu'après de longues tergiversations, après avoir reçu les aveux d'un Templier appartenant à sa maison , après avoir envoyé des agents en France , pour vérifier les confessions arrachées par la torture , confessions confirmées ensuite, hors de l'appareil du supplice, par ceux qui les
(1) Michelct, l. II, p. 12-2.
avaient failcs, que ce poniife se décida à prononcer, par mesure provisoire, l'abolition de l'ordre du Temple dans le Concile de Vienne, en octo!)re 1312. Abolition confirmée au printemps suivant, de son autorité pontificale, en présence du Concile, et sans réclamation de sa part.
La flamme du bûcher, sur lequel les légistes de Philippe-le-Beî avaient jclé Jacques Molay et ses compagnons, venait à peine de s'éteindre que la voix éloquente d'un homme de génie s'élevait pour protester contre ce qui était, à ses yeux, un attentat odieux contre les lois divines et humaines. Celui dont l'indignation s'armait contre les bourreaux et leurs complices de toute l'énergie de ses convictions, de toute la puissance de sa parole, c'était un citoyen de Florence ayant nom Dante Alighieri.
L'avocat était certes à la hauteur de la cause qu'il avait à défendre et qu'il avait spontanément embrassée. Son plaidoyer est depuis cinq siècles et demi sous les yeux des juges ; il a pour titre ce simple mot, Comédie, car l'épithète de divine lui a été donnée postérieurement , par ses admirateurs. A nous, maintenant, qui sommes la postérité pour tous les personnages qui ont joué un rôle dans ce grand drame, postérité bien lointaine et dès lors souverainement désintéressée dans la question ; à nous de prononcer la sentence définitive et de décider, d'après la plaidoirie elle-même, d'après les actes, les écrits, les opinions déclarées ou déguisées du défenseur, jusqu'à quel point les Templiers étaient en droit de protester de leur innocence; à nous de voii' surtout si les moyens mis en œuvre pour le triomphe de la cause ne seraient pas, par eux-mêmes, la condamnation des accusés ; s'ils ne révéleraient pas entre eux et leur sublime apologiste une conformité de croyance et de doctrines telle que le doute ne serait plus possible et que, tout en gémissant sur l'irrégularité des formes, sur la barbarie des tortures et des supplices , une conviction profonde ne nous contraindrait pas à prononcer, en notre âme et conscience , que les Templiers étaient coupables et qu'ils eurent pour complice Dante Alighieri.
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