FAITS PRÉLIMINAIRES
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Avant d'aborder cette grande machine poétique dans laquelle tant d'esprits, abusés par le grandiose de la construction et par la magie des couleurs, persistent encore à voir le type de l'art catholique; avant d'en donner une analyse assez détaillée pour en apprécier l'esprit, pour faire tomber bien des voiles et mettre sur la voie de bien des mystères ; mais en même temps assez succincte pour ne pas fatiguer l'attention, caria matière est vaste et son étude laborieuse, il convient d'esquisser rapidement certains faits dont la connaissance préliminaire est indispensable. Il en est que j'énoncerai sans en déduire immédiatement les preuves, qui viendront en leur temps, entendant me borner, quant à présent, à un simple exposé sommaire.
L'usage d'un langage figuré, conventionnel^ mystérieux, intelligible aux seuls initiés et inaccessible à la foule, remonte aux âges les plus reculés ; il était employé dans les mystères de la Perse , de l'Egypte, de la Grèce; c'était celui des poètes et des plus grands philosophes de l'antiquité ; tel fut aussi le langage de l'Apocalypse., dans un temps où il avait à tromper la vigilance d'un pouvoir ombrageux et cruel. Les premiers chrétiens ne manquèrent pas d'y avoir recours pendant tout le temps de la persécution ; puis ensuite, lorsque l'Église domina triomphante, ceux qui se détachèrent de son sein l'employèrent à leur tour pour communiquer entre eux et se soustraire à la répression.
L'époque à laquelle on commença à se servir régulièrement de ce
moyen de communication el de propagande secrète, en Italie, coïncide avec la première apparition constatée, dans ce pays, des liérétiques appelés patarins, accusés, à tort ou à raison, de gnosticisme manichéen, en 1176, et avec l'époque où les poésies provençales devinrent familières dans toute la péninsule. Deux grands partis la divisaient alors : les guelfes, ardents défenseurs de l'autorité pontificale, favorables à la démocratie , et les gibelins , fauteurs non moins opiniâtres du pouvoir impérial, protecteurs des intérêts aristocratiques. Ces derniers, en leur qualité d'opposants au principe d'autorité théocratique, adoptèrent naturellement la doctrine qui lui était hostile et, comme il leur importait beaucoup de se faire des adhérents dans toutes les classes de la population, ils se mirent à composer en provençal d'abord, puis en italien, ces deux langues sœurs étant parlées presqu'indifféremment, surtout en Lombardie, des ouvrages destinés à recruter leurs rangs. Ces compositions étaient généralement en vers et semblaient ne rouler que sur des sujets amoureux. Le style en était obscur, tiraillé, les idées quintessenciées et inintelligibles dans le sens ordinaire des mots.
A la différence des gibelins , pour qui l'idiome vulgaire était un instrument commode et approprié au but qu'ils se proposaient, les guelfes n'écrivaient qu'en latin, c'est-à-dire dans la langue des lettrés, qui était celle de la science, de la philosophie scolastique, de la théologie et de la Hturgie. S'il arrivait à l'un d'eux, à Brunetto Latini, le maître de Dante, par exemple, de composer un ouvrage en vers italiens, on n'y retrouvait plus ce cachet caractéristique de la poésie gibeline, à cette époque et depuis, à savoir un amour dégagé de toute pensée mondaine, ayant pour idole un être féminin, toute perfection, toute beauté, toute vertu et tout savoir; être innommé, n'inspirant qu'extases, adoration, dévouement, sans aucun sentiment de jalousie , dont rien ne distingue l'individualité, à tel point que tous ces amanis platoniques paraissent épris de la même personne.
Or les premiers à mettre en œuvre cet appareil eroto-platonique sont précisément Frédéric II et son chancelier Pierre des Vignes. On sait quel fut ce prince, delà maison des Hohenstauffen, si hostile à la papauté. Pupille d'un pontife, il se fit l'adversaire implacable de l'Église, dont le sein avait recueiOi son enfance , dont la puissance avait protégé sa faiblesse. Croisé malgré lui, il avait fraternisé avec
les infidèles. Bien plus, dans Jérusalem , sa visite aux lieux saints avait été signalée par des plaisanteries impies, dont nous avons pour garant le desservant de la mosquée d'Omar, qui l'accompagnait (1).
Après avoir favorisé en secret les hérétiques, puis les avoir momentanément abandonnés, pour se concilier la faveur de Rome, comme firent du reste Raymond VI de Toulouse et le comte de Navarre, il se montra ouvertement son antagoniste haineux, à son retour d'Orient, On le vit alors considérer tous les amis de l'Eglise comme ses ennemis, envahir les biens ecclésiastiques, rançonner le clergé séculier et régulier, et tendre la main à l'hérésie. Il osa même faire enlever l'éveque de Préneste, légat apostolique envoyé en Provence par le pontife, pour sévir contre les Albigeois, qui comptaient sur lui avec raison (2). Aux bulles d'excommunication fulminées contre sa rébellion, il répondait en traitant le pontiîe d'antéc/irist^ de prince des ténèbres, sorti de l'abîme avec deux ampoules remplies d'amertume ; en le comparant au grand dragon de l'Apocalypse, à Satan (3). Il avait pour ami le cardinal Ubaldini, qui professait ouvertement le matérialisme (U). Sa cour était un centre actif d'arabisme et d'indifférence religieuse, où affluaient des juifs occupés à traduire des ouvrages arabes (5), des astrologues de Bagdad (6) et des docteurs d'orthodoxie suspecte, comme Michel Scot. Il en fut plus tard de môme de celle de Manfred, son fils.
Le caractère de Frédéric II, ses tendances et ses prédilections
(1) Voy, Bibliotlièque des croisades. — Chroniq. arabes, par Reynaud, p. 426 el suiv. — De Hammer, GescJuchte der Hohenstauffen, t. III, 1, vi, cb. 5 et 6,
(2) J'oy. Giaunone, Histoire politique de ISaples, liv. xv et iv ; la lettre du cardinal Reraerio sous la date de 12'(9 ; les bulles de Gréj^oire IX et d'Innocent IV". I,e premier de ces pontifes s'exprime en ces termes remarcpiablcs : « Fidei occuLTOS olim prœparavit arietes et miiic aterte machinas iiistiiuit ISMAELiTARUM , ct iii Cliristum ^ liurnani geiîeris redemptorem , cnjus testamcnti tabulas stylo travitatis heretic.e uitituv abolere , forma testante, coh' siirmt. -»
(3) Pétri de Vineis Epist,, lib. i, p. 31.
(4) J^oy. Benvenuto d'Imola sur le cb. X àeV Enfer, vers 120.
(5) Wolf, I. 20, Kraft Codd. Iieb., Vienn., p. 128. — De llossi, Codd. heh., II, p. 37, 38.
(6) Muratori, Scriptorcs ital., \. IX, col. 930-81.
aussi bien établis historiquement, il y aurait h s'étonner beaucoup, on en conviendra, que, dérivant de lui, la poésie italienne, n'eût rien qui rappelât son origine, qu'elle eût été orthodoxe dès le principe et soumise en tout aux enseignements de la foi ; il y aurait bien plus à s'étonner que l'amour qu'elle célébrait eût été purement platonique dans son essence, c'est-à-dire chaste et immatériel , quand cet amour aurait compté pour premier apôtre un monarque ayant un harem et des eunuques, dont toutes les prédilections étaient pour ses villes arabes de Lucera (de Lux), de Foggia, de Nocera, avec leurs mosquées, leurs bazars et jusqu'à leurs sérails, quand luimême ne connaissait , ne pratiquait l'amour qu'à la façon des Orientaux. Tel est cependant le phénomène qui nous frappe, si nous voulons nous en tenir à l'apparence extérieure.
En effet, au moment précis où Frédéric II entrait en lutte ouverte avec le Saint-Siège, lorsque la licence des mœurs, dans sa grossièreté sensuelle, était égale en Italie et parmi les populations du midi de la France, la poésie italienne se montre aussi chaste et idéale que celle des troubadours, pour ne rien dire des trouvères, est matérielle, irréligieuse et souvent obscène. ]1 est vrai que le voisinage de Rome obligeait à une plus grande circonspection , commandée d'ailleurs par les exigences de la politique.
Le chancelier DesYignes donne le signal, dans un sonnet sur l'amour, que nous ne pouvons nous dispenser de rapporter. Nous nous bornerons à y joindre quelques brèves annotations entre parenthèses, méthode que nous suivrons le plus souvent, pour abréger. « Puisque V Amour ne peut être ni vu, ni touché corporellement (en effet, la reiicjioji de i'Amow% comme rappelaient les sectaires, en opposition avec le catholicisme, religion de haine, selon eux, parce que ses ministres leur faisaient la guerre, ne pouvait ni se montrer, ni se discuter, pas plus qu'aujourd'hui certains dogmes politiques. Non si tratta corporalmente est une manière de parler équivoque à dessein.) « Il en est beaucoup dont la science est si folle (science opposée au gai savoir), qu'ils pensent que l'Amour n'est que néant, sia niente ; (trait à double portée : l'amour existe réellement comme puissance rivale de celle de Rome, et il règne en vérité dans l'âme de Frédéric). » Puisque l'Amour se fait sentir au dedans par son empire sur le cœur (de qui ?), i! doit avoir un bien plus grand prix que s'il ap-
paraissait visiblement, che set vedessc visibilmcnte. (Il faut savoir entendre à demi-mot.) « On ne voit pas comment le fer est attiré par la vertu de l'aimant, et pourtant il l'attire souverainement, signorevolmcnte ; voilà ce qui me porte à croire que l'Amour existe et me donne une grande confiance que cela sera cru désormais parmi les gens; a crederc clie amore sia; e dammi grande fede, che tuttor fia creduto frà la gente. »
Voyez-vous le grave chancelier d'un puissant empereur prendre la parole pour attester sérieusement à l'Italie et à la Provence, en plein xiil" siècle, que l'amour existe. Rien n'était pourtant plus sérieux, car ce sonnet musqué était une vérilable proclamation aux fidèles d'Amour^ telle que le temps permettait de la publier. Il est probable qu'elle ne parut pas suffisante aux sectaires, déçus plusieurs fois dans leurs espérances, et trahis, livrés même par celui qui désirait maintenant leur alliance : ils durent lui demander un engagement plus explicite , car Frédéric prend la parole à son tour, dans une canzone commençant par ces mots : « Puisque c'est ton bon plaisir, Amour, que je doive faire des vers...; Poiche ti piace, Amore, che io deggia trovare,.. » Or, cette canzone est une déclaration en forme à la puissance occulte qu'il appelle Madonna^ en lui promettant fidélité et loyal servage (1).
A peine le signal est-il donné dans ce sens, par Frédéric et par l'homme de sa confiance, que les vers amoureux abondent de toutes parts. Polo, Ranieri de Païenne, le Sicilien Inghilfredi , Hugues de
(1) Nous ne saurions passer ici sous silence cette remarque de Lutlier sur le Cantique des cantiques : « Salomon a eu recours au style figuré, afin que le commun du peuple comprît, dans ces paroles magnifiques et à double sens^ tout autre chose que ce qui y est traité réellement. C'est, en effet, ce que les princes ont coutume défaire lorsqu'ils composent des vers amoureux, que le vulgaire regarde comme adressés à une épouse ou à leur amante^ quoique, en effet, ces princes ne traitent d'autre chose que de l'état et du gouvernement de leurs peuples. Il en est de même lorsqu'ils se servent des images et des termes empruntés à la chasse; s'ils veulent exprimer que l'ennemi a été mis en fuite et vaincu, ils disent que le sanglier a été frappé, blessé; que la bête est prise , etc. » [Prœfnt. D. Mart. Lutberi, la Cantlco cantic, p. 2G8 et seq., t, IV. Jenag, 1570.) Or il se trouve précisément que Frédéric II a écrit aussi un traité de fauconnerie qu'il serait certes curieux de consulter. Nous donnerons à la fin du volume, si nous en trouvons la place, sa déclaration d'amour à Madonna.
Massa, Jacques de Lcntino, Gallo Pisaiio et tant d'autres se mettent à célébrer à l'eiivi la dame mystérieuse, qu'ils appellent la rose ou la fleur, la fleur d'en haut, la fleur des fleurs. Ils ajoutent à cette désignation ciuelque épithète caractéristique comme feuillue, branchue, mais notamment celle de syrienne ; ils la comparent enfin à V étoile d'Orient.
Qu'on lise les vers d'Albertuccio délia Viola, de Bonagiunta de Lucques, de Saladino de Pavie, de Jacopo Pugliesi, de Lapo Gianni, on y trouvera constamment cette rose ou fleur célébrée en termes aussi vagues, aussi obscurs, dans tout le cours de cette première période de la poésie italienne. Les plus empressés à suivre l'exemple donné par la cour de Sicile et par ceux qui marchaient sur ses traces, furent les Bolonais, parmi lesquels se distingue surtout Guido Guinicelli, chaud gibelin et grave jurisconsulte, qui fit chorus avec les autres pour rimer et chanter d'amour. Bologne, qui devait à Frédéric II l'éclat de son Université , était alors tout impérialiste , à telles enseignes que les professeurs de droit romain y soutenaient, dans des thèses pubhques, que l'Empereur était de droit (de jure) le roi des rois, le suzerain de tout Tunivers terraqué, l'image vivante de l'Éternel, et presque un dieu sur la terre.
GuiniceUi fut le premier à s'aviser de donner un nom à la dame de ses pensées, il l'appela Lucia, de lux^ lumière, mot sur lequel il ne cesse de jouer ; pour tout signalement il nous apprend qu'elle a des yeux de feu et porte un capuce nuancé {variopinto) . Cette manie amoureuse de la part d'hommes graves n'avait pas laissé que d'éveiller des soupçons dans le parti opposé ; on crut donc prudent, parmi les impérialistes, d'imiter Guinicelli, et à partir de ce moment les poètes gibehns assignèrent tous un nom à leur dame, dont l'essence restait toujours la même pour chacun d'eux. Aussitôt, comme h un signal donné et en exécution d'un mot d'ordre , on vit paraître les Jeanne, les Mandetta, Constance, Nina, Selvaggia, Becchina, etc. Béatrice enfin, longtemps anonyme, fut enfin baptisée.
Un autre caractère de la poésie gibehne , c'est Tobscurité, c'est l'inintelligibilité même ; non par suite de la vétusté de la langue ou de l'inhabileté de Técrivain, mais par l'effet de sa volonté déclarée. C'est déjà ce que nous avons remarqué pour le genre dus des troubadours ; mais en Italie, cette obscurité de parti pris est déterminée
par un senlimont de crainte, qui perce partout lorsqu'il ne s'exprime pas ouvertement. Il semble cependant que des poètes qui composent dans l'idiome commun de leur pays, pour que leurs pensées soient accessil)]cs à tous, doivent chercher à les rendre aussi claires que possible pour la foule, ou du moins pour des esprits ordinaires, si elles n'ont rien de contraire à la loi politique ou religieuse, ni à la morale. Pdais, loin de là, ils font et ils veulent faire des coni'po skions obscures, dont le sens, difficile à pénétrer, ne soit accessible qu'à ceux qui professent la même religion qu'eux , le culte de V Amour, encore faut-il, pour en avoir l'intelligence complète, que l'on appartienne au même grade qu'eux, et ils ne se font pas faute de le déclarer.
Roger des Amici s'efforce de s'exprimer en style discret et caché, clieto e ce lato ; Jean de l'Orto s'étudie à parler avec une intention subtile, intenzion sotiilej, de son amour, dont les gens de bien seuls doivent avoir senteur, soi di lui sentore. « Prends garde, dit Guido Cavalcanti à une de ses ballades , d'être vue des gens ennemis de ce qui est de noble nature , » et à une autre : « Tu peux aller où te plaira, je t'ai si bien ornée que tu seras agréée de ceux qui sont doués d'intelligence , tu ne te soucies pas des autres. »
Dante abonde en formules de ce genre que nous pourrions reproduire à l'infmi. « Ceux-là seront rares, dit-il à une de ses chansons, qui saisiront bien ton sujet , tua ragione , tant ton langage est difficile et laborieux , faticosa e forte, et , dans sa Vie nouvelle, il répète à plusieurs reprises qu'il craint d'en avoir trop dit , qu'il faut être fidèle d'Amour, au même degré que lui , pour résoudre les difficultés d'un sonnet qu'il s'abstient de commenter. Enfin, dans son poëme, il nous faut bien le croire lorsqu'il nous dit qu'une doctrine quelconque se cache « sous le voile de ses vers étranges, » lorsqu'il nous avertit que ce voile devient plus mince , s'cissottiglia, pour nous inviter à le pénétrer.
Il est certes difficile de croire que , si cette doctrine eût été complètement orthodoxe , s'il n'eût été question , pour lui comme pour les autres , que d'un amour idéal, d'une simple philosophie spéculative et surtout de célébrer les sublimes vérités du dogme catholique, il eût été nécessaire d'épaissir ainsi les ténèbres devant les yeux du lecteur.
Quelque difficulté que puisse offrir l'interprétation de nombre de poésies émanées de ces gibelins, si éminemment obscurs de propos délibéré et parmi lesquels figurent les plus grands écrivains de l'Italie, elle ne peut étonner davantage que la singulière coïncidence que présente le rapprochement de certains faits relatés soit par eux-mêmes, soit par leurs biographes et qui sont assez généralement acceptés comme historiques.
Ainsi, la semaine sainte paraît l'époque consacrée pour leurs amours ou pour les circonstances les plus importantes de leur vie. Ils voient pour la première fois leur dame ou se rencontrent avec elle dans un temple, le mot église n'étant jamais employé. Laure apparaît à Pétrarque dans le temple de Claire ( épithète se rattachant à Lumière), dans la ville d'Avignon. Fiametta (diminutif de flamme , iucioia) se montre à Boccace dans celui de Sainte-Claire, à Naples. Dante se trouve aussi dans un temple avec Béatrice , mais il se sert d'une périphrase pour l'indiquer , et l'appelle « un lieu où l'on chante les louanges de la reine de gloire. » Pétrarque, Camoëns (1), le troubadour Ausias March, Louis Marîelh s'éprennent, tous les quatre, dans le temple , un vendredi saint, jour solennel dans certaines associations secrètes, et les C|ualre dames meurent précisément un vendredi saint, dans tout l'éclat de leur beauté. Le Bolonais Onesto devient amoureux de la sienne un jeudi saint et Boccace le samedi suivant.
Laure rend le dernier soupir à la première heure du jour, le 6 avril, et Béatrice était morte de même à la première heure du jour le 9 juin, neuvième mois de l'année, seloii l'usage de Syrie (2), dans le solstice d'été.
C'est le jeudi saint que s'ouvre la vaste scène de la Divijie Comédie^i^X Dante reste dans l'enfer le jeudi et le vendredi, pour en sortir le samedi saint ; et c'est aussi le vendredi saint que Pétrarque conçoit l'idée de son poëme latin de l'Afrique , non moins énigmatique
(1) Camoëns fut condamné à mort, puis exilé, pour intrigue amoureuse. LiseZf pour menées sectaires sous jargon érolique. Ltî motif exprimé est évidemment symboliqiie. Le Tasse fut aussi relégué parmi les fous, pour intrigue amoureuse. Mais ceux qui liront allenlivement ses dialogues et son trailé sur ra'iégorie reconnaiiront quel était le genre de sa folie.
(2) Fila noua.
que la Comédie ; enfin c'est le samedi saint que Boccace se sent poussé à écrire l'ouvrage mystique ayant pour litre le Filocopo , et c'est dans la semaine sainte que se trouvent réunis les personnages de son Dêcameron.
Toutes ces dames, moissonnées à la fleur de l'âge, dont les adorateurs, qui n'ont pas songé, ou qui du moins n'en disent mot, à les épouser, n'ont pas même versé une larme, exprimé un regret, quand l'objet de leur flamme a donné sa main à un autre ; toutes ces dames incomparables dont ils n'attendaient qu'un regard , un salut , un sourire , montent régulièrement au troisième ciel , au ciel de Vénus, et leurs amants désolés restent sur la terre à les pleurer, en les adorant toujours , sauf à chercher près de quelque autre des consolations d'une nature plus substantielle que le soin de les chanter (1).
Des coïncidences si nombreuses , si frappantes, si caractéristiques ne sauraient être fortuites. Elles ont droit, sinon de convaincre, au moins de surprendre beaucoup ceux qui réfléchissent que tous ces fidèles d'Amour, comme ils se désignaient eux-mêmes, dont le sort ofl're tant d'uniformité , qui déliraient d'amour jusqu'aux derniers jours de leur vieillesse et, bien loin de s'en taire, allaient le proclamant sans fin dans des poésies inintelligibles, étaient, pour la plupart, des personnages graves , investis de charges publiques , des magistrats, des ecclésiastiques, des jurisconsultes, non des coureurs d'aventures galantes; qu'ils appelaient leur amour un art, une science, à l'exemple des troubadours provençaux, qui avaient leur gaie science, leur art du tjai savoir.
Or, c'est parce que cet amour était un art , qu'il avait nécessairement ses règles , son langage technique ; et c'est parce que tous se conformaient à ces règles et employaient ce langage, que l'on rencontre chez eux les mêmes formules, les mêmes dates cabalistiques, les mêmes figures, les mêmes symboles, la même disposition à rappeler le Temple et la Syrie.
Un moment vint où la monotonie de cet amour, de ces plaintes, de ces élans mystiques éveilla l'attention de Rome, mise sur ses gardes par les chants amoureux des poètes provençaux. Des indis-
(1) Danle fut six fois père avec Gemma Donati, sa femme. Pétrarque laissa plusieurs enfants naturels, et Boccace n'eut pas une conduite plus exemplaire.
crétions, des imprudences peut-être, excitèrent ses soupçons et Dante, de concert, sans doute, avec Guido Cavalcanti et Cino de Pistoie, ses amis , qui reconnaissaient la nécessité de modifier le langage conventionnel de leurs cosectaires, conçut le projet hardi d'arborer la bannière du catholicisme, de se faire une égide de ses dogmes et de continuer de lui faire la guerre avec ses propres armes. Il s'agissait, pour mettre à exécution ce plan machiavélique, de combiner habilement deux éléments en antagonisme complet , de greffer le rameau orthodoxe sur le tronc gibelin , de montrer une Béatrice erotique se transfigurant bientôt en une Béatrice philosophique, d'essence hétérodoxe, sous le travestissement thôologique. C'est-à-dire de substituer, en apparence, le dogmatisme au platonisme, ou de les mélanger tellement que le premier fît passer l'autre , avec tout ce qu'il cachait d'hostile contre l'autorité apostolique , de subversif à l'égard des croyances et de l'ordre établi.
Ce plan d'une combinaison si profonde, d'une exécution si difficile qu'il y fallait la puissance du génie , Dante entreprit de le réaliser ; il l'annonça aux siens dans la Vie Nouvelle ^ l'exécuta dans la Comédie et en donna l'explication raisonnée tant dans le Convito ou Banquet que dans son traité sur l'emploi de Vidiome vulgaire.
Jetons d'abord un regard sur la Vie Nouvelle , opuscule qu'une niaiserie sentimentale a fait considérer comme le récit naïf d'une première inclination , récit que Dante aurait écrit au temps de sa jeunesse, pour fixer ses souvenirs et épancher ses regrets, car elle est, à vrai dire, le programme du poëme.
Nota. La Vie Nouvelle est, incontestablement, la clef de toutes les machines poétiques mises en œuvre par son auteur : quelque obscurité que puisse donc présenter, au premier abord , l'interprétation que nous en donnons, elle ne doit pas rebuter. Plus on ira en avant, plus cette obscurité se dissipera, surtout si l'on veut bien suivre sur le texte original l'analyse critique, dans laquelle nous rétablirons, pour chacune des œuvres de Dante, la pensée réelle dissimulée sous le sens httéral.