‹ Dante hérétiqueChapitre 7 sur 37 · VIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

VIE NOUVELLE

Dans cette composition écrite d'un style obscur, embarrassé, d'une sécheresse toute scolastique, pas un mot qui parte du cœur, pas un détail qui fixe le lieu de Ja scène, la condition des personnes, ma;s force songes et visions , force étalage d'érudition , pas le moindre vestige d'un sentiment réel et profond. Il faut donc être doué d'un esprit bien complaisant ou bien prévenu pour interpréter ces mots : Incipit vùa nova, histoire ou roman de mes jeunes années, au lieu de traduire : Vie nouvelle d'un initié, sa régénération , sa paiingénésie.

Nous voyons, en effet, dans cet opuscule énigmatique, dont le titre révèle la nature, un enfant de neiif ans s'éprenant d'une jeune fille de son âge, à la génération de laquelle ont présidé les neuf cieux mobiles (1).

L'effet qu'elle produit sur ce cœur précoce est si puissant que trois esprits se mettent à parler latin en lui , indice d'extrême précocité aussi sous le rapport de l'instruction ; il est vrai que l'auteur avoue, dans le Banquet, que, dix-huit ans plus tard, il éprouvait la plus grande difficulté à comprendre le latin de Cicéron et de Boëce ; mais il veut parler alors de la portée des mots dans leur sens interne.

Ces trois esprits, ce que l'auteur se garde d'exphquer, sont les trois facultés qui constituent la trinité de l'âme humaine créée à l'image de la Trinité divine. Or voilà de la métaphysique bien forte à

(1) C'est-à-dire les scieuces mystiques du trmiim et du quadrlvlum.

neuf ans, même à dix-huit ; on verra plus loin Béatrice aussi être une trinité, par similitude, per simiiitiidinem.

Le premier esprit (la volonté), logé au plus profond du cœur, se dit dominé par un Dieu plus fort que lui. Le second (l'intclligonce), habitant la plus haute case, neW alta caméra^ annonce aux esprits de la vision l'apiiarition de leur béatitude (c'est-à-dire des beautés extérieures dont Béatrice sera parée, beautés qui enchanteront les yeux en les abusant). Enfin le troisième, résidant dans la partie qui reçoit l'aliment intellectuel (la mémoire, que l'initié doit dépouiller avec le vieil homme), s'écrie : «Ah! malheureux, combien je vais être souvent entravé ! »

Notons que ces trois esprits ou facultés sont en correspondance avec les trois dames bénies , donne benedette^ de la Comédie ^ avec les trois dames du Canzoniere, Tre donne intonio al ciior mi son vemite, avec les trois dames qui vont s'offrir dans la Vie Nouvelle, à savoir : Béatrice elle-mêuie , en compagnie de deux autres, car tout procède par nombre, chez Dante, comme dans l'École de Pythagore. De ce moment l'amour ( ce zèle ardent pour la doctrine secrète hostile à Rome catholique, qu'il définit dans le Banquet: studio delta philosofia), l'amour le subjugua entièrement ; niais « la noble vertu dont Béatrice était douée, ne permit jamais que l'Amour le dirigeât sans le fidèle conseil de la Raison. » Or, cet Amour, il nous l'apprend plus loin, « est un accident dans sa substance. »

Dante revoit Béatrice neuf ans et neuf jours, seulement, après sa première apparition , lors de laquelle elle portait une robe d'un rouge vif, sanguigno; elle est alors vêtue de blanc , car il a bien soin de préciser ces couleurs, qui sont des symboles, quoiqu'il se taise sur celle de ses cheveux et de ses yeux , comme sur tant d'autres détails.

Elle devient la dame de son esprit, de son intelligence, donna delta mente ; elle est la reine des vertus, la destructrice, destruggitrice^ des vices. Les gens qui la voient l'appellent Béatrice (béatifiant, donnant le bonheur), ne sachant comment la nommer; ignorance singulière ; car dans une ville aussi restreinte que Florence, tant de perfection aurait dû, ce semble, être connue de tous; mais, ce qui n'est pas moins singulier, c'est que ce nom est précisément celui de la dame , ou du moins celui sous lequel Dante la désigne dans la Co-

méilie, ainsi que dans la Vie Nouvelle^ lorsqu'elle reste anonyme dans tout son Canzonicre.

C'est à la neuvième heure qu'il la rencontre ; il reçoit d'elle le salut; expression équivoque, qui s'entend, en italien, dans le sens de salutation, de salut religieux, de sécurité, de sauvegarde et de santé. Ce salut, mot sur le sens duquel il ne cessera plus de jouer, est le seul mobile d'un amour cabalistique, accompagné de terreur, de songes, d'extases, de transfigurations, pour une dame glorieuse, admirable , mais silencieuse et indéfinissable. Ce salut lui est donné de bouche, car il déclare que c'est la première fois qu'il entend sa voix, quoique dans tout le cours du récit il ne cite pas une phrase, un mot qu'elle lui ait adressé.

Pris de sommeil au milieu de ses pensées, comme cela lui arrivera plus d'une fois dans la Comédie^ il a une vision merveilleuse ^ à laquelle correspondra une vision admirable, à la fin du récit. L'Amour lui apparaît, dans un nuage couleur de feu; il a l'air très-gai, et lui adresse, en latin, des paroles dont il ne comprend qu'un très-petit nombre , entre autres celles-ci : « Je suis ton maître et seigneur. » Il tenait dans ses bras Béatrice endormie, enveloppée seulement d'un léger voile couleur de sang, et montrait à Dante son cœur enflammé, en lui disant: Vide cor tuum; puis, éveillant sa dame, il le lui faisait manger; alors la gaieté de l'Amour se changeait en tristesse, il se mettait à pleurer amèrement et finissait par s'élever vers le ciel, Béatrice toujours dans ses bras.

Voilà l'intelligence et la volonté de Dante unies, mariées par ce festin allégorique (1). Absorbées l'une dans l'autre, elles s'élancent, enveloppéesdu voile empourpré de la Charité ou Amour chrétien, vers les hauteurs du ciel théologique, par l'opération de l'Amour sectaire. C'est à l'aide de ce programme allégorique que Dante annonce aux siens la dernière partie de la Comédie, en môme temps qu'il entend leur expliquer comment il a été amené, dans le Purgatoire, à employer à dessein ce langage resplendissant d'orthodoxie, si mal sonnant à leurs oreilles.

(1) On peut voir dans Swedemborg les mariages célestes, et dans Jones ces paroles de Hafiz , le poëte SouQ : « Le véritable objet du cœur et de l'dme est la gloire de l'union avec notre bien-aimée. »' Union exprimée sous V image d'une alliance nuptiale.

L'Amour, qui avait l'air riant et de belle humeur, lorsqu'il pouvait s'épancher sans danger, dans les chants erotiques de la gaie science, devient triste et larmoyant lorsqu^il lui faut s'astreindre à la forme catholique : et, en effet, dans le langage arcane, suivre la foi de l'Église romaine ou feindre de l'adopter se dit pleurer, piangere.

Dante résume cette vision dans un sonnet qu'il adresse aux poètes le plus en renom, famositrovatori^ c'est-à-dire, à ceux de son parti les plus versés dans ce mode de versification énigmatique et dans les secrets de la secte. Parmi ceux qui lui répondent , il ne cite c[ue Guido Cavalcanti, mais il y faut ajouter Dante de Majano et plusieurs autres dont les sonnets ont été conservés , surtout Cino de Pistoie, Or, pour qu'il soit possible de croire que Dante ait composé ce sonnet à dix-huit ans , il faut admettre que Cino a écrit le sien à treize ans , ce qui nous le montrerait au moins aussi précoce que Dante. En effet, d'après tous leurs biographes, Dante est né en 1265 et Gino en 1270 (1). Puis, comment à cet âge aurait-il été compté parmi les plus célèbres troubadours? De là, grave présomption que toutes les années , jours et heures, si complaisamment rappelés dons la Vie Nouvelle^ où manquent totalement des renseignements beaucoup plus importants , ne sont que des années et des mesures de temps mystiques.

« Le véritable sens de ce sonnet, dit Dante, ne fut alors pénétré par personne , mais maintenant, il est manifeste pour les plus simples. » G'est que la pensée de se feindre orthodoxe pour donner libre carrière à l'hérésie n'était venue à personne , et qu'elle ne fut comprise des plus simples, parmi les sectaires, qu'après l'apparition de la première ou peut-être de la deuxième Ganlique de la Comédie j, qu'il appelle lui-même une vision à plusieurs reprises (2), en restant un secret pour la foule catholique. Encore verra-t-on que cette pensée ne fut pas également bien accueillie de tous, et qu'elle valut à Dante des reproches et des soupçons de la part d'un certain nombre des siens. Toujours est-il que « son esprit naturel (mémoire) commença

(1) f^oy. sa vie par l'abbé Ciampi.

(2) C'est l'expression qu'il met dans la bouche de son aïeul Cacciaguida, Par.j cil. XYII, en parlant de toul ce qui s'offre à ses yeux dans le poëme, et lui-même dit à la fin du dernier chant t Toute ma 'vision cesse,

à êtr(; gêné dans ses opérations (comme le lui avait prédit un dos esprits qui lui parlaient latin), son âme étant entièrement absorbée par la pensée de cette noble créature. Il devint si faible et chétif (inquiet et tourmenté qu'il était, par l'éveil donné au parti contraire sur ses croyances et ses opinions), que sa vue affligeait ses amis , et certains , pleins de mauvais vouloir, se tourmentaient pour savoir ce qu'il ne voulait pas révéler. « Pour dépister l'indiscrète curiosité de ces malveillants , il rejetait tout sur l'Amour, dont son visage (l'aspect extérieur qu'il se donnait dans ses écrits) révélait les coups, par tant d'indices qu'il était impossible de le cacher (aussi l'affichait- 11, mais en dissimulant son caractère occulte). Et lorsqu'ils lui demandaient quel était l'objet de cet amour qui l'avait réduit en mi l)areil état, il les regardait en souriant et sans rien dire, lo sorridendo riyuardava e nulla diceva loro , » ce qui était on ne peut plus prudent et aussi conforme « à la volonté d'Amour qu'au conseil de la Raison. »

Sur ces entrefaites, Dante se trouve dans un lieu, qu'il désigne de la manière la plus vague, pour ne tracer ni le mot de temple, ni celui d'église ou de chapelle; c'est un endroit « où l'on entendait les louanges de la reine de gloire. » Reste à savoir seulement de quelle reine il entend parler. Une dame, placée dans la même direction que celle qu'il appelle Béatrice, mais à moitié de l'intervalle qui les séparait, se figure que ses regards sont fixés sur elle , lorsqu'ils vont en réalité se porter plus loin. (La vérité étant le but commun du rationalisme et de la foi catholique , leur direction est évidemment la même; mais, pour le rationalisme, la foi n'est qu'à moitié chemin.) Cette dame s'étonne de ses regards, qui paraissent s'arrêter sur elle , lorsqu'ils la dépassent en réalité, pare a clie soprà lei terminasse il mio scjuardare , et comme il entend dire près de lui : Vois donc comme cette dame tourmente celui-ci , distrugge la persona di costui , s'apercevant «qu'ils parlaient de celle qui se trouvait au milieu, en droite ligne, entre la très-noble Béatrice et lui » (dame qui le tourmentait, en effet, par sa vigilance mise en éveil, et détruisait sa personnalité , Q,n le réduisant à travestir sa pensée), l'idée lui vient soudain de faire d'elle comme un abri pour la vérité, schermo délia veritate. Cette idée lui réussit à tel point qu'il se cacha ainsi, mi celai, pendant des mois et des années (chose étrange assurément

qu'une si longue méprise dans une ville de trente à quarante mille âmes, s'il s'agit d'une intrigue d'amour), « et pour mieux donner le change, il fit pour cette dame certaines bagatelles, cosette ^ que son intention est de ne transcrire ici qu'en tant qu'elles auraient trait à la très-noble Béatrice , se non in quanto facessero a trattare di quella gentilissima. » Or, ces bagatelles n'étant rien moins que la Comédie, composée pour donner le change à cette dame, force lui est bien de la passer sous silence.

Il se décide pourtant à rapporter un fait assez extraordinaire , qui lui parut à la louange de Béatrice, et il s'exprime ainsi : « Dans le temps où la dame en question servait de sauvegarde à mon amour, il me vint désir de rappeler le nom delà très-noble Béatrice, en mettant avec lui ceux de beaucoup d'autres, et particulièrement le nom de l'autre noble dame (son abri). Je pris donc les noms des soixante plus belles personnes de la cité... et je composai une épître sous forme à^sirvente (forme de poésie satirique, qui reporte naturellement la pensée sur la Comédie). Je ne la transcrispas ici, et je n'en aurais pas même fait mention, si je n'avais à dire ce qu'il m'arriva de merveilleux en la composant, savoir, que le nom de ma dame n'endura pas, 7îon sofferse, d'être casé autrement que sur le neuf, se non insid 7iove, parmi ceux des autres dames. »

Le fait est des plus merveilleux, comme on le voit; mais si l'on en veut l'explication, on n'a qu'à se reporter an chapitre VI du Cantique des Cantiques, oùSalomon dit : « Les Reines sont soixante.... Uiie seule est ma colombe, ma yerfection. » Puis on lira au neuvième verset : <• Quelle est celle qui s'avance comme l'aurore, belle comme la lune, élue comme le soleil, terrible comme une armée rangée en bataille ? » Or, la Sunamite étant considérée comme la figure de l'Église, Dante voulait, par là, faire comprendre l'ordre d'idées, quj l'avait amené à sa Béatrice neuf, si chérie du neiif, personnification de sa pensée sectaire, figure de l'Église -catholique, en ayant tous les attributs distinctifs, de la montrer belle, parfaite , resplendissante, terrible même, comme la colombe et l'épouse de Salomon.

Son artifice suffisamment indiqué à son gré , Dante juge convenable de faire partir cette dame (c'est-à-dire la fausse dame erotique), sans indiquer vers quel pays elle se dirige ; mais il est trèsprobable qu'elle s'en va droit vers Rome, à quiil lui faut la sacrifier

Quelque temps après « se présentent pour lui des circonstances qui le forcent de sortir delà ville susdite (qu'il ne nomme jamais), et d'aller vers les lieux où résidait la dame qui lui avait servi de défense, ch' cra stata mia difesa, bien qu'il n'allât pas précisément jusqu'au lieu qu'elle habitait. » (Lisez: qu'il fut forcé de quitter Florence, à l'occasion de la lutte des deux partis, noir et blanc, qui s'y disputaient le pouvoir. ) « Ce voyage lui déplaisait, et il était triste, quoiqu'il eût des compagnons de route , parce qu'il s'éloignait de sa béatitude » (en se rapprochant de la puissance ennemie).

Alors « l'Amour (sectaire) lui apparaît sous l'aspect d'un pèlerin, à peine vêtu , allant couvert de vils haillons , lecjgcnnente vestito e di vili drappi; il a l'air affligé (car les temps sont rudes pour la secte), et laisse souvent tomber ses regards sur un beau fleuve, à l'eau courante et limpide (figure de la doctrine arcane). Il l'entend lui adresser ces paroles : « Je viens de chez la dame qui t'a servi si longtemps de défense, et je sais qu'elle ne pourra revenir (c'est-à-dire qu'il ne suffira plus pour abuser les inquisiteurs de soupirer des chansons amoureuses). En conséquence, ce cœur (cet arcane intime), que je le faisais héberger près d'elle, quel cuore cli'ïo tifacea avère da lei^ je l'ai avec moi, et je le porte à une dame qui sera ton égide, comme l'était celle-là (par un procédé analogue), et il me la nomma (mais il n'a garde d'en faire autant), de telle sorte que je sus bien qui elle était. Toutefois, si tu avais à répéter quelques-unes des paroles que je viens de l'adresser , fais-le de manière qu'on ne puisse y pénétrer l'amour simulé que tu as montré à celle-ci (à la fausse dame erotique), et qu'il te faudra montrer à d'autres. Ayant ainsi parlé, cette vision de mon imagination, mia immaginazioie , disparut tout à coup; puis , le visage (l'aspect extérieur) comme changé , je m'en allai , chevauchant tout pensif, la journée entière, en compagnie de mes nombreux soupirs. » (En composant force vers de ma Comédie; car il nous dira que pour lui les soupirs et les esprits voyageurs, pellegrini, ne sont pas autre chose.)

Cette vision ou imagination qu'il reproduit dans un sonnet, a sans doute grand besoin d'un commentaire, tout allégorique qu'elle est de son aveu. Or, voici celui qu'il en donne ; « Ce sonnet a trois parties. Dans la première, je dis comme je rencontrai l'Amour et quel il me parut. Dans la deuxième, je rapporte ce qu'il m'a dit, non pas

enlièrcmcnt, toutefois, par la crainte que j'avais de découvrir mon secret. Dans la troisième, je dis comment il disparut. » Rien de plus ; cl :oules les explications qu'il donne, dans la Vie Noiwe lie j, sont du môme genre , exprimant la crainte d'en trop dire et la volonté de n'être compris que par les fidèles d'Amour, du même degré que

Il faut bien le dire, ces vils kaillons dont l'Amour sectaire se montrait couvert à ses yeux, étaient les ornements pompeux de l'Église catholique, dont il allait revêtir son idole.

Ce vers du sonnet: Allora presi di lui si gran 'parte , littéralement, Alors je pris une si grande partie de lui qu'il disparut, ne signifient absolument rien ou veulent dire : je m'identifiai tellement avec l'Amour que nous ne fîmes plus qu'un corps et n'eûmes qu'une seule pensée, celle d'abuser l'ennemi. On le verra plus tard s'identifier avec Béatrice, qui elle-même devient l'Amour, puis ne fait qu'une avec les trois dames bénies de la Comédie.

De retour de son voyage, Dante se met en quête de la dame désignée par l'Amour (il était certain de la rencontrer partout) et « en peu de temps il trouva si, bien moyen d'en faire sa sauvegarde, mia difesa ( on voit qu'il y revient sans cesse et qiie c'est là sa préoccupation dominante), que beaucoup de gens en parlaient moins que courtoisement. » (Ces gens-là étaient nécessairement ses coreligionnaires, qui ne pénétraient pas encore la simulation.) Il en résulte que sa véritable dame, Béatrice, ou sa pensée sectaire, commune à tout son parti, lui refuse le salut, il suo dolcissimo salutaire, qu'elle ne pouvait plus lui procurer en effet, sa nature amoureuse la rendant suspecte, d'où la nécessité de lui substituer une Béatrice dont la nature dogmatique et théologique, en apparence, pût écarter tout soupçon, chez ceux qui n'en devineraient pas Tessence véritable.

Que faire pour cela ? Se débarrasser de la première, en la faisant mourir, et tel est en effet le parti qu'il va prendre. Il a donc une nouvelle vision, car on ne vit jamais amoureux si visionnaire et cédant aussi volontiers au sommeil , qui lui fournit de précieuses ressources, car ce qu'il ne peut dire sans danger, il le rêve.

Il voit donc en songe l'Amour, et ce, à la neuvième heure du jour, non plus couvert de vils haillons, mais sous un vêtement éclatant de blancheur, comme le néophyte se présentant à l'initiation, et il

'ui adresse ces mois, toujours en latin, langue rituelle de l'Église : « Il est temps, mon fils, de renoncer à tous nos simulacres : Filimi^ tempus est ut pratermûtantw' simuiacra nostra. » Rien de plus clair; le temps est venu de mettre à l'écart notre langage purement amoureux , nos simulations erotiques, notre vieux bagage d'amants platoniques , pour nous travestir en bons chrétiens orthodoxes. L'Amour est tout piteux d'en être réduit à suggérer à son fidèle, pour qui il se donne tant d'agitation , une pareille répudiation ; il pleure, et Dante, qui l'appelle « seigneur de la noblesse, » le motif en est exprimé tout au long dans le ConvitOy lui demande pourquoi. Voici sa réponse , toujours en latin : « Je suis comme le centre du cercle auquel tous les points de la circonférence se rapportent, il n'en est pas ainsi de toi. » Ce qui est très-peu explicatif, mais signifie, en fin de compte , que tout chemin mène à Rome et que quelque direction qu'il prenne, il arrivera à son but, le triomphe de l'Amour sectaire.

Dante trouve bien que la réponse est un peu plus obscure qu'il ne conviendrait; mais l'Amour l'invitant, et cette fois en italien, à ne pas demander « au delà de ce qui est utile, /> car tel est le mot d'ordre de la secte, il lui parle du salut refusé par sa dame, et l'Amour lui apprend que Béatrice ne laissant pas d'éprouver quelque ennui de ce qu'il paraît s'occuper d'une autre, quoiqu'elle connaisse véritablement son secret, par suite d'une longiie habitude , il l'invite à dire « certaines paroles rimées (la Comédie), où il lui affirmera qu'il continue d'être son fidèle, comme il l'a été depuis son enfance (depuis 9 ans, âge cabalistique de l'initié). Elle connaîtra ainsi son intention réelle et la valeur des mots qui abusent les autres, le parole degl' ingannati. Il devra intercaler ces paroles au milieu de sa composition (à la fin du Purgatoire, où Béatrice apparaît dans sa gloire, et où l'allégorie de la prostituée est si transparente), et être ornée d'une suave harmonie, dans laquelle l'Amour (sectaire) lui promet d'intervenir toutes les fois qu'il en sera besoin. «

Dante, obéissant ponctuellement, fait une ballade, destinée à couvrir son poëme , qui contient les paroles des abusés ^ et il déclare à sa dame que c'est l'Amour qui le fait, à son gré, changer extérieurement, vista cangiare, lui laissant à deviner pourquoi il a paru en courtiser une autre , quand son cœur était resté le même , dacclie non inuto 'i core.

— /il —

L'envoi de cette ballade est dos plus significatifs : Ballade , « dis à celui qui est la clef de toute piété (au successeur de saint Pierre, investi des deux clefs, au Pontife, que Dante n'a pas craint de représenter, dans le Purgatoire, sous la figure de la prostituée babylonnienne), qu'avant qu'il- ait à cesser d'être dame, clie sdonnci (littéralement, à se dédamer), je saurai bien lui défiler mes bonnes raisons, à la faveur de ma douce poésie. »

Viennent ensuite les réflexions dont il est assailli après avoir composé ces vers, et qu'il énumère au nombre de quatre : « La dominalion de l'Amour est bonne, parce qu'elle exclut de l'intelligence de ses fidèles toutes les choses viles (inutile d'expliquer en quoi consistent ces choses viles). Elle n'est pas bonne parce que, plus on lui est dévoué , plus on a de rudes et douloureuses épreuves à passer (comme ennemi de l'Église) : le nom d'Amour est si doux à entendre qu'il est impossible , ce semble , que son opération ne soit pas des plus douces, les noms étant la conséquence des choses; enfin la dame, à laquelle l'Amour te lie , nest pas comme les autres darnes^ dont le cœur est mobile et léger, che leggermente si mova dei suo cuore. »

Ces réflexions, bien graves pour un amoureux qui courtise une belle en faisant des mines à une autre, mais qui n'ont rien de très-inquiélant au fond , le jettent dans une telle agitation , en se combattant dans son esprit , « qu'il est comme un homme qui ne sait quel chemin il doit prendre , ni où il veut aller. » Tanfa moles erat Romanam damnare gentem.

« Lorsque, ajoute-t-il immédiatement, je songeais h trouver une voie commune à celles-là ou à ceux-là, di costoro (s'agit-il des quatre réflexions ou de personnages non exprimés?) , c'est-à-dire dans le choix de laquelle tous eussent à s'accorder^ cette voie m'était extrêmement ennemie , moka inimica verso di me ^ puisqu'il s'agissait de faire appel à la Piété et de me mettre dans ses bras , di cfiiamare e mettermi nelle braccia délia Pietà. » Rien de plus clair pour qui veut avoir des oreilles pour entendre et une intelligence sans préjugé pour comprendre.

Ce mot de pietà^ en italien , a plusieurs sens , comme celui de 5alute , et Dante, se prévalant de cette signification multiple, ne cesse de l'employer dans ses acceptions diverses de pitié , compassion ou

merci , de douleur et de piété. Là dernière peut seule donner une signification raisonnable et logique à ce passage de la Vie Nouvelle, qui, autrement, tombe dans la niaiserie, avec le sonnet qui le résume et où son auteur déclare que la peur le plonge dans un trouble cruel , peur dont-on chercherait en vain la cause dans le motif qu'il exprime. Qu'on en juge :

« Tous mes pensers parlent d'amour et sont si divers entre eux qu'ils ne s'accordent qu'en un point, savoir, de faire appel à la piété, tremblant que je suis de la peur dont mon cœur est envahi : aussi ne sais-je à quelle matière me prendre , voulant dire et ne sachant que dire. Je me trouve ainsi dans une incertitude d'amour, et si je veux être d'accord avec tous (1) , je suis réduit à implorer le secours de mon ennemie, dame Piété, afin qu'elle ait à me défendre. »

Convenemi chiamar la mia nimica, Bïadonna la Pietà, clie mi difenda.

Cette dame, dont il attend un secours efficace et nécessaire, est bien son ennemie, et, pour qu'on n'ait pas en douter, il ajoute dans ses quelques lignes de commentaire « je l'appelle Madonna, par manière de parler dénigrante^ »

Conduit à un banquet nuptial , il se met à servir les dames ; mais il est pris tout à coup « d'un admirable tremblement qui , commençant dans sa poitrine , du côté gauche , s'étend aussitôt par tout son corps. » Alors il appuie simulativement sa personne à une peinture qui règne autour de la maison : allora dico clie poggiai la mia persona simulatamente ad una pintura La qiiala circondava questa maggione. » S'il n'avait eu des motifs pour s'exprimer ainsi, il aurait dit qu'il s'appuya contre la muraille et non contre une peinture circulaire, comme ses trois royaumes, peinture qui, du reste, a été pour lui un bien solide appui. Toujours est-il qu'en levant les yeux , il aperçoit Béatrice parmi les dames , et son émotion est telle que tous

(1) Amphibologie volontaire, tous pouvant se rapporter à ^e/zje/-j comme aux deux partis en lutte. Mais, dans le pretnier cas, en quoi l'aide de dame Piété ou Mercy pourrait-elle opérer la conciliation? Comment serait-elle l'ennemie de Dante, si surtout il pensait lui être redevable de la paix de son cœur ?

ses esprits sont anéantis, dîstnati ; « il ne lui reste de vivant que les esprits de la vue, spiriti ciel viso, encore sont-ils hors de leurs instruments , fiiori de' loro strumenti, l'Amour se mettant en leur lieu et place pour contempler l'admirable dame.... Gomme il était autre qu'auparavant, altro che prima^ plusieurs de ces dames, s'apcrcevant de sa transfiguration (en catholique romain), se mirent à s'étonner et à le railler avec cette très-noble dame. » (Ce qui annonçait bien peu de sensibililé de sa part et de celle de ses compagnes. Mais on en sera moins surpris quand on reconnaîtra que toutes ces dames appartenaient au sexe masculin).

Entraîné au dehors par Tami qui l'avait amené et qui s'informe de ce qu'il éprouve, dès que « ses esprits mor^ts ont repris vie, risiirli II morti spiriti, et que ceux qui avaient été débusqués de leurs instruments ou organes ont reprîs leur poste , Dante lui répond : (' J'ai mis les pieds dans cette partie de la vie, après laquelle il n'est plus permis de retourner en arrière avec intention , per intendimento. » (Comme il est recommandé à Dante , dans le Purgatoire, ch. IX , comme il est enjoint à tout initié , depuis Orphée.) L'ami se contente de cette réponse, assez peu intelligible dans la circonstance, et ils s'en vont chacun de leur côté. Mais Dante, qui sent le besoin de s'expliquer un peu davantage avec des gens moins faciles à satisfaire, se met à faire un sonnet à sa dame « dans lequel il lui signifie le motif de sa transfiguration , trasfigiiramento, lui déclarant que si ce motif, que beaucoup ignorent, était connu d'eux, dame Piété verrait plus d'un imiter son exemple , à moins qu'on n'aime mieux traduire ces mots : Pietà ne giungerebbe altrui, d'autres auraient à faire à dame Piété, qui les rejoindrait.

A la suite de sa transfiguration nouvelle ( car il insiste pour que chacun sache bien comment et pourquoi il est changé si nouvellement du tout au tout, de poëte gibehn, au langage erotique, en poëte d'apparence guelfe et catholique), Dante, assailli d'une pensée pénible, pensamento forte , fait successivement trois sonnets. Voici le second qui donnera une idée de la nature des deux autres : « Tout ce qui se présente à mon esprit meurt (prend la teinte catholique) ; quand je vous vois, beau et cher trésor, et quand je suis près de vous, j'entends l'Amour me dire : Fuis, s^il t'est trop rude de périr (de feindre une croyance qui n'est pas la tienne) , se H périr t'è noja. Mon vi-

- IxU —

sage étale la couleur que prend (à dessein) mon cœur qui, en faisant le mort, tramortendo, s'appuie où il peut (à la peinture circulaire de la Comédie par exemple) et, par l'ivresse résultant de son grand tremblement , fer l'ebrietà del suo gran tremore ( car toute cette feinte est le résultat de la terreur), il semble que les pierres crient : Qu'il meure, qu'il meure l (les pierres dont l'ensemble forme l'Église que Jésus-Christ a fondée sur Pierre, les pierres de cette muraille ou peinture circulaire qui lui a servi d'appui). C'est alors péché pour quiconque me voit ainsi de ne pas reconforter mon âme affligée, rien qu'en montrant quelque émotion de ma peine, à cause de cette Piété que votre moquerie a signalée, Piété provenant de l'apparence morte de mes yeux dont la volonté est de paraître morts. »

J'affirme qu^il est impossible de donner à ces vers un sens mtelligible en dehors de celui-là; et comme c'est à ne pas y croire, j'en donne le texte en note (1). Forcé d'abréger, je me bornerai à signaler le commencement et la fin du troisième sonnet : « Souvent me vient à l'esprit la quahté obscure , l'oscura qualité, que me donne l'Amour. — Si je lève les yeux pour vous regarder, un tremblement de terre , terremoto, ébranlant mon cœur, fait que mon âme se sépare de mon corps, fa da' polsi l'anima partire. »

Ces trois sonnets composés, « pensant en avoir assez dit pour manifester la position (difficile) dans laquelle il se trouvait, il résolut de se taire, et cessa dès ce moment d'adresser la moindre parole à sa

(1) Ciô che m' incontra nella menle moie

Quando vengo a veder voi, bella gioja ; E quando vi son presso, io senlo Amore Cbe dice : Fuggi , se'l périr t' è noja.

Lo vise moslra Io color del core,

Che tramortendo, ovunque puô s'appoja, E par l' ebrietà del gran tremore, Le piètre par che gridin : moja, moja.

Peccato face chi allor mi vede

Se r îdnia sl)igot:ila non conforta.

Sol dimoslrando che di me gli duglia ,

Per Pietà che '1 vostro gabbo awede , L;i qnjil si cria nel'a vista morla Degli ocihi, ciriianno di lor morte. voglia.

dame, sempre poi taccui di dire a ici ( 1 ). Mais alors il conçut l'idée de trailer une matière nouvelle et plus noble que celle dont il s'était occupé par le passé. » (Quoi de plus noble pourtant que la très-noble Béatrice?)

Cette haute et noble matière que Dante se propose de traiter désigne, on le comprend, la divine Comédie, déjà composée en grande partie et dont les deux premières Cantiques avaient paru; mais avec une publicité très-restreinte, comme le permettait, avant l'invention de l'imprimerie, la nécessité des copies manuscrites, et le soin de ne les faire passer que dans des mains sûres.

Dante prend soin d'expliquer longuement comment il fut amené à la composer, à l'aide de questions qu'il se fait adresser sur son amour et sur son but ; questions auxquelles il répond que « le but de son amour est le 5rt/2/f qu'il obtient de sa dame, salut objet de tous ses désirs; que n'ayant plus à l'attendre d'elle, l'Amour, son seigneur, grâces lui en soient rendues, la suamercede, amis toute sa béatitude (l'espoir du salut, sa sécurité), dans ce qui ne peut lui manquer (en portant son cœur à dame Piété son ennemie), et que sa béatitude gît dans les paroles qui proclament les louanges de sa dame. » (Attendu que les louanges de Béatrice dogmatique seront désormais sa sauvegarde.) A la suite de cette conversation il compose la canzone adressée aux dames qui ont l'intelligence de l'amour, autrement dit aux chefs de la secte, initiés aux plus hauts grades de la doctrine secrète. Dans cette composition toute mystérieuse, où chaque mot est placé avec intention et dont le commentaire se prolongerait à l'infini, le poëte mystagogue nous dit qu'il ne veut pas, à la hauteur où il va s'élancer, c{ue la frayeur ait à le rendre lâche, che divenissi per temenza vile. (Quelque danger qu'il ait à courir, quelque masque qu'il prenne, la crainte ne fera jamais de lui un renégat.) « Quant à présent, il se propose de traiter bien légèrement de sa dame avec les dames et damoiselles suivantes d'Amour, les seules avec qui il convienne d'en parler. »

Il leur apprend donc que « Béatrice est attendue au ciel qui la

(1) Résolution des plus étranges s'il s'aijissait d'un amoui' réel, mais qui se comprend au iîguré, puisqu'il cesse de s'adresser à la Béalrice éroliquc, qu'il va faire mourir, pour ne plus parler qu'à la Béalrice ihéologique.

réclame, par la voix des anges et des saints, n'ayant pas d'autre défaut que de no pas la posséder. (Elle lui est en effet indispensable dans ces parages, et il est urgent que la Béatrice terrestre ou erotique fasse place à la Béatrice céleste ou théologique.) Le Seigneur écoute les réclamations unanimes, seule dame Piété n'a garde de s'y joindre, car elle défend le parti opposé, sola Pietà nostra parte difendc. (Et dame Piété a ses raisons pour que la dame du salut des hérétiques ne mette pas le pied dans le paradis catholique sous un vêlement d'emprunt.) Mais Dieu, touché de la prière des élus, leur donne gain de cause en ces mots : « Mes bien-aimés, souffrez en paix que votre espérance reste , pour autant qu'il me plaira (le délai ne sera pas long), là oii se trouve quelqu'un qui s'attend à la perdre (il en a môme pris résolument son parti), et qui dira, dans l'Enfer, aux gens mal nés [nonnobles, c'est-à-dire non initiés) : J'ai vu l'espoir des bienheureux. » (Le salut des élus de la secte.)

Nous sommes donc bien prévenus, par son amant lui-même, fort différent en cela, comme en tant d'autres choses, des autres amoureux, qu'il va perdre celle qu'il a adorée jusqu'ici, sa Béatrice erotique, à laquelle il a cessé d'adresser un mot dans le langage amoureux habituel, qui ne peut ou ne veut plus lui donner le sainte qui ne lui a jamais parlé à toute autre occasion, et qui paraîtjouir encore d'une santé parfaite. Il nous annonce sa mort prochaine très-chrétiennement, sans doute, mais aussi très-philosophiquement, on en conviendra, dans cette Canzone, dont il nous signale l'importance en disant dans son commentaire, à la portée des seuls initiés, que, pour aider à la comprendre, il la divisera plus ariificieusement que ses poésies précédentes.

Ce qui le préoccupe surtout, après avoir parlé des beautés de sa dame, « selon qu'elles appartiennent à Tensemble ou à une partie de sa personne,» à ses yeux notamment, et expliqué que le salut, opération de la bouche de cette dame, était le but de ses désirs, iorsquil pouvait l'obtenir d'elle, ce qui l'inquiète c'est « la crainte d'avoir communiqué à trop de gens le sens de ses vers. Quant à ceux dont l'intelligence n'aurait pas à se contenter des expHcations données, il ne sera pas fâché qu'ils renoncent à le pénétrer. »

Sans nous arrêter au sonnet qui vient ensuite, où il est dit : « V amour ne fait qu'un avec un noble cœur, comme le proclame

— Ul —

le sage, » c'est-à-dire Guido Guinicclli; ni à celui qui commence par ces mois : « Ma dame porte ['amour dam ses yeux, » nous arrivons de suite à un fait qui paraît rentrer dans l'ordre naturel des choses et qui n'en est pas moins une figure symbolique, comme tout ce que nous avons vu jusqu'à présent. Il s'agit, ou du moins il semble qu^il s'agit de la mort du père de Béatrice. Voici en quels termes Dante rend compte de cet événement : « Peu de temps après, selon qu'il plut au glorieux sire qui ne s'était pas refusé la mort à lui-même , celui qui avait été le géniteur d'une si haute merveille, de cette trèsnoble Béatrice, sortant de cette vie, s'en alla à la gloire éternelle, verace mente. »

Il semblerait que cette phrase si contournée signifie que , selon la volonté de Dieu, ou du Sauveur, qu'il n'est pourtant pas d'usage de faire intervenir en pareil cas, le père de Béatrice passa de vie à trépas. Or le sens réel est bien difl'érent et il sufEt de l'indiquer pour le reconnaître. Dante veut exprimer que, selon qu'il lui plut à lui, glorieux sire, ne s^élant pas refusé la mort, attendu que dans toutes les initiations, sorte de palingénésie, on est censé mourir et renaître régénéré, le père de Béatrice, c'est-à-dire ce même glorieux sire qui l'avait enfantée, la faisant sortir de son cerveau, avec toutes ses perfections, comme Minerve, de celui de Jupiter, Dante abandonna cette vie profane et s'en fut vers la gloire éternelle, dans la troisième Cantique de la Comédie, qu'il y fut, véritable esprit, n'y étant pas monté, à coup sûr, corporellement. Et à propos de cette locution verace mente , qui termine si étrangement la phrase et d'où résulterait, s'il fallait y voir un adverbe, que Dante se serait rendu garant de l'admission du père de Béatrice au séjour des élus , nous ferons remarquer que le poëte a plus d'une fois recours à cet artifice en divisant, dans sa pensée, ce qui semble ne former qu'un mot. Quoi qu'il en soit, son intention est assez évidente dans cette phrase fallacieusement combinée, lorsqu'une fois on a la clef, pour l'y reconnaître lui-même, ayant dépouillé le vieil homme et s'élevant, en esprit, à titre d'initié, vers les royaumes célestes.

Mort figurément comme père, Dante tombe malade, et « pendant netiflowY^ , il souffre tellement que sa faiblesse ne lui permet pas de faire un mouvement ; puis, au neuvième jour (car il ne se départ pas de ce chiftre),* sentant une douleur intolérable, il se met à penser

à sa (lame. « Savcz-vous alors l'idée qui se présente h Tesprir de cet étrange amant ? C'est « qu'il faudra que la très-noble Béatrice meure un jour. » Telle est la loi de la nature, sans doute; mais d'autres, gisant sur le lit de douleur, exprimeraient plutôt la crainte de mourir sans revoir l'objet de leur amour, que celle de la perdre , lorsqu'elle se porte bien. Nous sommes préparés, au surplus, à cette catastrophe, puisqu'il nous a déjà annoncé qu'elle était impatiemment attendue au ciel, et le fait est qu'il a bâte, qu'il y a nécessité urgente qu'elle meure, sans quoi sa faiblesse se prolongerait, et il serait toujours comme ceux qui ne peuvent faire un mouvement . Le délire le prend au milieu de ses tristes pensées, il ferme les yeux et il voit apparaître, nouvelle vision, « des femmes les cheveux épars, qui lui jettent ces mots : Toi aussi tu mourras. Puis d'autres avec des visages horribles, lui criant : Tu es mort! » (En effet, ill'était déjà, à telles enseignes qu'il avait parcouru tout le noir royaume.) Le ciel s'obscurcit, les étoiles pâlissent et semblent pleurer, les oiseaux, atteints dans leur vol, tombent morts, la terre tremble horriblement. Enfin, « un ami vient lui dire : Tu ne sais pas ? ton admirable dame est partie de ce siècle, è partita di questo secolo. » Il se prend à pleurer, « puis, regardant vers le ciel , il lui semble voir une multitude d'anges , chantant liosanna in excelsisl se diriger en haut, précédés d'une petite nuée très-blanche, nebidetta bianckissima. Il va voir le corps de la défunte, que des dames couvrent d'un voile, et qui, l'humilité sur son visage, semble dire : Je suis arrivée à voir le principe de la paix; lui-même est pris de tant d'humilité à son aspect, qu'il appelle la moî't. (Une étroite relation existant dans le langage sectaire entre ces deux mots, comme entre piété et mort.)

Après l'accomplissement de tous les douloureux mystères^ il se désole, et une dame, assise près de son ht, entendant ses sanglots, le réveille au moment où il s'écrie : ô Béatrice!..., tandis que d'autres dames présentes « se disent entre elles : Celui-ci semble mort^ » et se mettent à le consoler.

Une fois guéri, il fit de ce songe et de ce qui le suivit le sujet d'une Canzone dont voici la dernière stance : « Je devins si humble dans ma douleur, en voyant tant d'humilité incarnée en elle, in lei formata, que je m'écriai : 0 mort, je te liens pour très-douce (et très-commode), tu dois désormais être une noble chose, puisque tu as pris

possession de ma dame, et tu dois avoir pitié (ou piélé, pietâ) et non courroux. Tu vois combien je viens à toi désireux d'être compté parmi les tiens, puisque je te ressemble par ta foi (1). Viens, mon cœur t'appelle. Puis je m'en allais consumé d'une étrange douleur (d'être réduit à pareil stratagème), et quand je fus seul, je m'écriai, en regardant le royaume d'en haut : Belle âme, heureux qui te voit ! (heureux Dante, qui contemple en dehors de lui, dans le ciel, son âme personnifiée, sous le vêtement d'emprunt dont il l'a parée, pour l'y introduii'C en fraude!) A ce moment, vous m'appelâtes votre piété (ou pitié, vostra mercede) (2;. Ces mots à double entente, qui reviennent périodiquement, et si à propos, pour donner une signification à ce qui paraît une divagation sentimentale, sont trop éloquents par eux-mêmes pour qu'il y ait à insister, et le hasard n'est ni aussi ingénieux, ni aussi rusé. Quel artifice, en effet, dans ces derniers mots du commentaire : « Dans la seconde partie (de lacanzone), en indiquant l'heure à laquelle les dames m'appelèrent (la neuvième sans doute; mais il est à noter qu'il n'en dit mot, ni dans sa prose, ni dans ses vers), je les remercie à mots couverts, chiusamente (dans le langage dus), et cette partie commence à : vous m'appelâtes à ce moment,, etc. » Ainsi, voilà la seconde partie d'une chanson de six stances, de quatorze vers chacune, qui se compose d'un seul vers, encore est-ce le dernier, et l'on voudrait qu'il n'eût pas mie valeur tout autre qu'il ne paraît , après l'avertissement donné par le poëte lui-même , qu'il l'a écrit chiusamente ?

Au songe de son délire, à u cette vaine imagination, » comme il l'appelle, mais qui n'est pas si vaine qu'il veut bien le dire, succède encore une vision. Dante a recouvré la santé. Il était assis pensif quelque part, quand « son cœur se mit à trembler, comme s'il eût |i^; été en présence de cette dame ; » c'est qu'en effet l'Amour, qui ne fait qu'un avec elle, lui apparut alors, « venant du côté où elle de-

(1) Fratricelli, p. 357 de l'édition de Naples, écrit en note, i/i/ede pour reramente. C'est bien là ce que Dante a voulu donner à entendre, mais non ce qu'il entendait et voulait faire compiendre aux siens.

(2) Par compassion, annote encore Fraticelli : oui, c'est l'un des deux sens, j'indique l'autre, qui ne se cache pas là sans mollis. HJcrce et mercede, que nous disons merci, est synonyme de pietà.

meurait (du côté de la Syrie, sans doute, vers l'Orienl), » et « il lui adresse ces mots, d'un air joyeux : Songe h bénir le jour oij je te pris, attendu que tu dois le faire. » Ce qui est très-concluant. Tout joyeux qu'il est lui-même, Dante voit venir une noble dame nommée Jeanne et surnommée Primevère (printemps), « à cause de sa beauté, selon quelques-uns, » dame, objet de l'amour de son « premier ami, « Guido Cavalcanti; après elle, s'avance « l'admirable Béatrice. » L'Amour lui déclare alors que cette Jeanne (qui ne fait qu'un avec une certaine Mandetta , albigeoise , dont Guido s'éprit à Toulouse , et probablement dans le temple de Claire), « a nom Prirnavera^ uniquement à raison de sa venue en ce jour, car il (l'Amour) a poussé Vim^ posîteur de son nom (Guido, son parrain), à l'appeler PWmat'era^ c'est-à-dire Prima verra (elle viendra la première) , le jour où Béatrice se montrera, après l'imagination de son fidèle. Si même tu veux faire attention à son premier nom de Jeanne, tu reconnaîtras qu'il équivaut à Prima verrai puisqu'il dérive de celui de ce Jean qui, précurseur de la véritable lumière, a dit : Ego vox clamaniis in deserto : parafe viam Domini. »

Ainsi, tous bons entendeurs étaient prévenus que sa Béatrice aux divines perfections, aux paroles parfumées d'orthodoxie, entourée de toute la pompe du catholicisme, véritable lumière de la secte hérétique, avait pour précurseur la Jeanne de Guido Cavalcanti, le poëte obscur par excellence, sa Mandetta, petite apôtre ou envoyée {de maiidatus) y autrement dit la doctrine albigeoise, dont Toulouse, surnommée Tutta doiosa, était tout à la fois l'Eleusis, la Delphes et la Rome.

Mais ce n'est pas tout encore ; après ce jeu de mots , qui touche à l'impiété, l'Amour ajoute : « Qui voudrait y regarder avec un esprit subtil , sottilmente considerare , appellerait cette Béatrice Amour y à raison de \ extrême ressemblance quelle a avec moi. » Yoilà donc, comme nous l'avons indiqué précédemment, Béatrice identifiée avec l'Amour, et non sans raison, puisque leur essence est la même.

Selon son habitude, Dante se hâte de faire un sonnet sur cette vision , à l'adresse de son premier ami, « pensant bien que son cœur était toujours en contemplation devant la beauté de cette noble Primevère ; » et il termine en répétant ces paroles de l'Amour :

Questa è Pnmavcra e qiiella ha nome Amor, si misomiglia. Et pour indiquer autant qu'il lui était possible d'où venait cet Amour, qui ne faisait qu'un avec Béatrice, lui ressemblant à s'y méprendre, il a bien soin d'écrire dans son commentaire : « Je dis, dans la première partie, comment je sentis s'éveiller dans mon cœur le tremblement habituel et comment il me sembla que l'Amour m'apparaissait, venant d'une partie lointaine (de l'Orient d'abord, puis du midi de la France). »

Tous ces détours puérils , toutes ces subtilités métaphysiques , peuvent paraître aujourd'hui des ruses grossières , tant elles sautent aux yeux, lorsque l'éveil est une fois donné ; il n'en est pas moins vrai qu'elles ont produit l'effet attendu , qu'elles ont abusé le monde durant des siècles et que cet effet se perpétue encore à l'heure qu'il est.

Ici Dante entame une longue discussion scientifique, pour établir que l'Amour, qu'il fait figurer, agir, parler et se mouvoir si fréquemment dans son récit, n'est pas une substance corporelle, mais « un accident dans la substance » de celui qui le met en jeu; d'où résulte que Béatrice, qui ne fait qu'un avec l'Amour, tant elle lui ressemble, devient un accident dans la substance de Dante, avec qui elle ne fait qu'un. Et voilà, à ce propos, qu'il nous explique comment il n'y avait pas de « diseurs d'amour (poètes erotiques) , dans l'idiome italien à une époque peu éloignée , c'est-à-dire avant Frédéric II, qu'il n'a garde de nommer , tout en l'indiquant suffisamment. « Beaucoup d'années ne se sont pas écoulées depuis qu'apparurent ces poètes en langue vulgaire...., et la preuve qu'il y a peu de temps de cela, c'est que, si nous cherchons quelque chose d'écrit en ce genre dans la langue d'oc (provençale, albigeoise) et de si (italienne) , nous ne trouverons rien , en remontant jusqu'à cent cinquante ans. »

Nous voilà donc fixés sur l'époque à laquelle les troubadours provençaux commencèrent à voiler leur propagande sectaire à l'aide du style dus y et de toute la poétique amoureuse du gai savoir. Nous allons l'être sur celle où cette combinaison artificieuse passa en Italie. « Le premier qui commença à rimer en langue vulgaire (Frédéric II), y fut poussé par le désir de s'y faire entendre d'une dame qui avait de la peine à entendre les vers latins. » ( Comme si les autres dames de ce temps eussent lu Virgile et Horace couramment.) La dame en

question, qui lisait la Bible, mais non pas en latin, n'était autre, nous l'avons (lit, que la secte hérctico-politiqiio avec laquelle cet empereur s'était ligue contre Rome. Dante déclare ensuite que « celte manière d'écrire et de parler, cotai modo di pariarc, ayant été inventée pour dire d*amour (c'était en effet une invention fort habilement conçue pour faire de ropj)osition et de la haine en sûreté) , on aurait tort de l'employer pour traiter tout autre sujet. « (Ce qui aurait pu entraîner confusion et méprise.) Il ajoute, <> comme on accorde aux poëtcs de plus grandes libertés qu'aux prosateurs, il est juste que ces diseurs en rimes, qui ne sont autres que des poètes en langue vulgaire, jouissent d'une plus grande licence dans leur locution et composition que les écrivains en prose. L'usage de toute figure , de toute couleur de rhétorique, accordé aux poètes, doit donc l'être également aux rimeurs. » Autrement dit, j'ai usé et abusé de la figure, de l'allégorie, de la personnification et de toutes les couleurs que la rhétorique a pu me fournir dans ce récit de ma Vie Nouvelle^ soyez prêts et attentifs pour celles que vous offrira ma Comédie, écrite de même en italien, non en latin.

Il cite des vers de Virgile , de Lucain , d'Horace et d'Ovide, pour prouver que « les poètes ont parlé de choses inanimées , comme si elles avaient sens et raison, qu'ils ont prêté la parole à des choses qui n'existent pas , et fait parler beaucoup d'accidents , comme s'ils étaient substances ou kommes. « Il est donc juste de laisser faire de même à celui qui dit en rimes, pourvu qu'il n'agisse pas capricieusement, mais avec quelque bonne raison qu'il soit ensuite possible d'expliquer, en prose, d'aprire in prosa (de faire passer du style dus, fermé, couvert, dans le style pian et intelligible). Cela soit dit pour ceux que certains passages de cette Vie Nouvelle pourrait choquer (notamment (ont ce qui offre la teinte catholique).... Ce serait au surplus une grande honte à celui qui aurait rimé quelque chose sous le vêtement de figures ou de couleurs de rhétorique, si, interrogé à ce sujet, il ne savait pas déshabiller ses paroles , de manière à leur restituer leur sens véritable. Or, mon premier ami et moi, nous en connaissons qui vont ainsi rimant sottement. » Attendons-nous donc à voir penser, parler, et agir comme des personnages réels dans la Comédie , ainsi que nous le voyons dans la Vie Nouvelle , des choses qui n'existent qu'abstraclivement ; de simples acci-

dénis, des entités métapliysiqucs; et soyons bien convaincus que Dante, pas plus que son ami, n'auraient été nullement embarrassés de nous révéler le caractère véritable de tous les acteurs de ce grand drame.

Après ce qui paraît un hors-d'œuvre littéraire sur l'emploi des figures en poésie, notre autobiographe revient à la dame de ses pensées, dont les gens qui la voyaient passer, toute kumilité et beauté, disaient ; « Ce n'est pas une femme , c'est un des pins beaux anges du ciel, ou : Que béni soit le Seigneur qui sait si bien opérer! » (Le glorieiixSire^ son géniteur j, qui ne se refusa pas la mort à lui-même.) Puis il fait encore deux sonnets à sa louange « pour donner à entendre ses admirables et excellentes opérations, et afin que ceux qui ne pouvaient la voir sensiblement apprissent ce qu'ils pouvaient comprendre d'elle par des paroles. » Il avait même commencé une nouvelle chanson et, dans une première stance, exprimé comme quoi « ses soupirs (lisez vers) vont, prenant voix et langage , gir parlando, et sortent au dehors en appelant sa dame, pour qu'elle lui donne plus de salut , piii sainte ; lorsqu'il s'interrompt tout à coup pour tracer ce verset ; Quomodo sedet sola civitas plena populo ? Facta est quasi vidua domina gentium; et il poursuit en ces termes :

« Comme je me proposais de continuer la chanson commencée, le Seigneur de la juslice appela cette très -noble personne à glorier^ gioriare, sous l'enseigne de Marie, cette reine bénie, dont le nom fut en grande vénération dans les paroles (d'autres auraient dit dans le cœur) de cette bienheureuse Béatrice. » Cette incomparable dame, dont la mort précoce a été tant de fois pressentie, prévue, annoncée, est donc enfin partie pour le ciel, où nous la retrouverons , et Dante nous fait part de cet événement avec le sang-froid le plus philosophique , à la suite d'un verset du prophète , sans nous avoir dit un mot de l'accident qui la lui enlève , car sa chanson commencée indique assez qu'il n'a pas même eu le temps d'être informé de sa maladie. Il va du moins nous donner quelques détails sur ses funérailles, sur les regrets qu'elle laisse après elle : nullement , mais cette fois il daigne exposer ses motifs ; écoutons-le.

« Peut-être plairait-il, piacerebbe, que j'eusse à traiter ici quelque peu de son départ, partita, d'au milieu de nous ; mais telle n'est pas mon intention , par trois raisons : la première (et non pas la moins

étonnante) , que ce n'est pas du présent sujet j si l'on se reporte à l'avant-propos de cet opuscule, La seconde , que cela rentrât-il dans mon sujet, ma plume serait insuffisante à en traiter convenal)lement (passe encore). La troisième, l'un et l'autre cas cessant d'y faire obstacle, qu'il n*est pas convenable pour moi de traiter ce sujet, attendu qu'il me faudrait être louangeur de moi-même, lodatore di me stessOf chose tout à fait blâmable. (C'est fort bien, puisqu'elle est une seule et même avec lui et avec l'Amour, à qui elle ressemble ; mais qu'a-t-il fait jusqu'ici ? ) J'en laisserai donc le soin à un autre glossateur. »

N'y aurait-il pas à rester stupéfait, s'il s'agissait réellement d'une femme aimée ; et pourtant ce n'est pas tout : les nombres ont bien mie autre importance, pour le but dont il est préoccupé, que des détails à nous fournir sur les derniers moments de cette admirable dame. Il ajoute donc aussitôt, avec la conscience de traiter une matière qui n'a rien d'inconvenant, en ce qu'elle rentre probablement dans son sujet ;

« Toutefois, comme le nombre neuf s'est présenté fréquemment dans ce que j'ai dit jusqu'ici, d'où semble résulter que ce n'est pas sans raison; et comme ce nombre paraît avoir une grande place dans sa séparation , partita (l'âme de l'initié étant censée séparée de son corps), cela paraissant d'ailleurs se rattacher au sujet, il m'en faut dire ici quelque chose. Je dirai donc, d'abord, comment ce nombre eut place dans sa séparation, puis je signalerai quelques-unes des raisons pour lesquelles ce nombre fut tellement ami d'elle , a lei cotanto ami'co. » On a beau appartenir à une époque scolaslique , il n'est pas possible d'être sérieusement scolastique à ce point- là, et à propos de la perte d'une femme adorée.

Or « l'âme si noble de cette dame se sépara, si partie dans la première heure du neuvième jour du mois, selon l'usage d'Italie (ou d'Arabie, sur quelques manuscrits, mais il n'importe; pour ses coreligionnaires, les plus grands mécréants n'étant pas en Orient), et dans le neuvième mois de l'année, selon V usage de Syrie.... Selon notre usage^ elle se sépara dans cette année de notre indiction où le nombre parfait (9, dernier des nombres impairs simples) fut accomph neuf fois dans ce siècle... Elle fut donc des chrétiens du xiii« siècle (et mourut , partit ou se sépara, le 9 juin 1281, à l'âge

de seize ans) (1). Le motif pour lequel, probablement, ce nombre lui fut tellement ami , c'est que, selon Ptolémée et la vérité chrétienne^ il y a neuf deux qui se meuvent , et , selon l'opinion commune des astrologues , ces cieux opèrent ici-bas en conformité de leur accord entre eux. Or ce nombre fut ami de Béatrice , pour donner à en- Icndi'e que, dans sa génération, les neuf cieux mobiles étaient ensemble dans le plus parfait rapport. Yoilà déjà une raison; mais en y portant une attention plus subtile , et selon L'infaillible vérité (il s'agissait donc de la Révélation même ) , ce nombre fut elle-même^ j'entends par similitude ; voici comment : Trois est la racine de neuf, puisque multiplié par lui-même, sans l'aide d'un autre nombre, il produit neuf, car il est évident que trois fois trois font neuf ; si donc le trois est, par lui-même, le facteur du neuf, et si le facteur des miracles, fatiore de* v.iiracoli. est par lui-même trois, c'est-à-dire Père, Fils et Saint-Esprit, lesquels sont trois en un ; cette dame fut escortée du nombre neuf, pour donner à entendre qu'elle était un neuf ( une allégorie pythagoricienne et sectaire), autrement dit un miracle, dont la racine unique est l* admirable Trinité, »

S'il y a ici un miracle^ c'est la crédulité béate avec laquelle on continue à voir dans ce verbiage algébrique , dans cette impiété de rapprochements, le langage d'un croyant convaincu des sublimes vérités de la foi catholique, croyant auquel on no saurait reprocher qu'un peu de superstition (2). Béatrice, disons-le de suite, est une entité métaphysique, elle est l'ensemble des doctrines synchrétiques de la Gnosis et de Manès , repoussées, anathématisées par l'Église ; doctrine constituant la foi hétérodoxe, aux mystères de laquelle Dante avait été initié avec tant d'autres , que l'autorité ecclésiastique , si formidable alors pour qui s'attaquait à elle, base et sauvegarde de la

(1) Aussi que de discussions sur ce nombre parfait, que les tenants d'une Portinari, mariée à un Simon des Baidi, soutiennent être dix, conire toute l'antiquité! Mais si ce nombre, laissé doutetix à dessein, est réellement neuf, comment Dante, qui vit pour la première fois sa Béatrice à l'âge de neuf ans , c'est-à-dire en 1274, l'a-t-il rencontrée après un intervalle égal de neuf ans, eu 12S3, par conséquent? Combien d'autres cootradiclions sur lesquelles nous auions à revenir !

(2) Ozanam, Philos, cath,, p. 308.

société, réduisait à s'entourer de ténèbres. Béatrice est l'essence même de ces doctrines, leur philosophie, dont l'àmc de Dante est imbue; elle est son âme elle-même, ne formant qu'un avec l'objet aimé. Cette ame, il l'a personnifiée, il en a fait une trinité, en lui donnant intelligence, mémoire et volonté, en l'appelant Béatrice, Marie et Lucie, puis il l'a fait parler et agir comme un être réel, en se complaisant dans son œuvre, en la contemplant en dehors de luimême ; celte personnification il en est l'auteur, le facteur, elle est un miracle assurément, miracle d'audace, de ruse diabolique et de génie; tout dans le temple immense qu'il lui a édifié n'est que miracles, et c'est Dante^ homme créé à l'image de Dieu, triple et un comme lui, par l'intelligence, la volonté et la mémoire, c'est Dante qui est le facteur des miracles; comme il est le Père, le Fils et l'Esprit de Béatrice, en qui il contemple sa sizygie, son Ennoïa, son entéléchie, son logos ou son verbe.

Plus nous avancerons, plus nous serons convaincus que ce n'est pas là le paradoxe d'un esprit en délire ; car tout s'enchaîne, tout se lie étroitement dans les écrits de Dante , tant son plan est fortement combiné, et nous verrons chaque partie se rapporter si bien à cette idée culminante, que le doute ne sera plus permis aux plus obstinés. Poursuivons donc.

« A peine cette très-noble dame eut-elle été séparée du siècle , toute la susdite cité demeura comme veuve et dépouillée de toute dignité: moi aussi j'allais pleurant dans cette cilé désolée, et j'écrivis aux princes de la terre, princrpi délia terra, cfuelque chose touchant la condition où elle était ( la ville), en commençant par ces mots de Jérémie : Quomodo sedet sola civitas? J'en cite ces mots afin qu'on ne soit pas étonné si je les ai employés plus haut comme une sorte de commencement à la matière jioiwelle qui vient après (comme épigraphe à la matière de la Comédie en général, et notamment du Paradis, annoncé par la Vie Nouvelle). Et au cas où l'on me reprocherait de ne pas rapporter les paroles qui suivaient ma citation, je m'en excuserai en disant que mon intention a été, dès le principe, de n'écrire que dans l'idiome vulgaire. ( Raison puissante^ on le voit^ qui n'empêchait pas ses esprits et l'Amour de lui parler latin.) Or les paroles qui viennent après cette citation étant toutes en latin, si je les transcrivais , j'agirais en dehors de mon intention , que je sais être

conforme à celle de mon ami, h qui ceci est adressé, savoir, que je lui écrive uniquement en langue vulgaire.

Telle est , en effet , la règle générale adoptée par les adversaires secrets ou avoués de l'Église latine , n'écrire que dans l'idiome de tous, pour être compris de tous, parmi ceux qui ont la clef de la langue et des figures sectaires. L'ami dont il s'agit ici semble désigner Cavalcanti, mais comme il avait certainement moins de peine à entendre le latin que la dame de Frédéric II , ce ne serait pas s'écarter beaucoup de la vérité que de voir, sous cette expression, le peuple patarin. frère et ami du poêle. De même la ville désolée, dont le nom n'est jamais prononcé, et qui est toujours la susdite , serait la cité sectaire ayant son organisation politique et religieuse, ses chefs laïcs et ecclésiastiques, au sein de laquelle le schisme apparent de Béatrice-Dante, sa séparation, parîùa, avait d'abord jeté l'alarme et l'atTliction. Ce fut, en effet, dans un intérêt sectaire qu'il écrivit cette fameuse épître, présentée ici comme une simple lettre de faire part aux bourgeois notables de Florence. Son but réel était de faire élire un pape italien, afin d'arracher à l'influence française le Saint-Siège, déjà transporté à Avignon. Car il y aurait eu alors chance de voir un ami secret de la secte revêtu du manteau pontifical.

C'est une véritable duperie d'entendi'e ces mots : « Lettre aux princes de la terre , p-incipi délia terra , » dans le sens de souverains, comme si Dante eût été assez fou pour s'imaginer que l'empereur d'Allemagne, les rois de France, d'Angleterre, etc. , eussent h s'inquiéter beaucoup de la fin prématurée de demoiselle ou dame Béatrice, petite bourgeoise de la petite ville de Florence, et pour s'aviser de leur écrire, afin de leur en donner avis officiellement. Il est un peu moins déraisonnable de prêter à ces expressions le sens de bourgeois notables de la ville , car les exemples ne manquent pas où le mot terra est employé pour ville. Mais ce qui est tout aussi absurde, c'est d'admettre que Dante, si discret, mystérieux, craintif dans son adoration platonique pour cette Béatrice, soit allé sur son cercueil se proclamer son amant, qu'à ce seul titre il ait effrontément, au risque de soulever la juste indignation de ses proches, de son mari, si elle eu avait eu un, de ces notables mêmes qu'il aurait eu l'impudence de prendre pour confidents, attiré l'attention et la mali-

gnité d'une ville entière sur le cadavre à peine refroidi de celle qu'il aurait adorée, comme un modèle de toutes les vertus.

Dante n'a commis ni cet excès d'erreur ni cette indignité. Il adressa en ciïet, en 13Ui, année du supplice de Jacques Molay, grand- maître de l'ordre des Templiers, une lettre aux cardinaux italiens, réunis en conclave pour l'élection d'un pape, après la mort de Clément V, que l'empereur Henri VII avait précédé de quelques temps dans la tombe. Cette lettre, mcniionncepar tous les biographes de Dante, existe parmi les manuscrits de la Bibliothèque Riccardiana de Florence. Les cardinaux, qui avaient dès lors, comme aujourd'hui, rang de princes, étaient désignés souvent sous le titre de principes mundij principes terrœ, par les écrivains catholiques, dans un sentiment de vénération , tandis que les sectaires le leur donnaient dérisoirement , par allusion à un passage d'Isaïe (1), et ce titre leur fut confirmé par une Bulle de Pie II.

Or cette lettre intitulée : Cardinalibus italicis Dantis de Floeentia epistola, commence précisément par le verset de Jérémie, Quomodo sedet sola civitas plena populo? etc. Voilà donc encore une coïncidence bien singuUère, et l'on remarquera qu'elles se succèdent en foule, plus frappantes les unes que les autres. Dante nous dit , dans son opuscule , qu'il ne donne pas le reste de cette lettre , qui est en latin , parce qu'il s'est proposé de n'écrire qu'en italien ; et toute la suite de l'épître aux cardinaux est, en effet, dans la langue officielle du temps. Il nous déclare que, s'il en transcrivait davantage, il di^wdiii en dehors de son intention ; qX, en effet, il aurait révélé ainsi, pour les profanes, que cette prétendue lettre de faire part constituait en réalité un acte solennel, une époque de sa vie, et que sa béatitude était toute autre chose que ce qu'il voulait laisser supposer aux non initiés. Car voici les lignes qui suivent immédiatement : V. Principum quondam Pharnseorum cupiditas, quod sacer' dotium vêtus abominabile fecit, non modo leviticce prolis ministe" riuni transtidit^ quin et prœelectCB civitati David obsidionem pe-^ périt et riiinam^ etc. » Puis il en fait l'application à Rome, et arrive ainsi à décrire , comme il le dit dans sa Vie Nouvelle « quelque

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