XIV
chose îoiickant la condition oii elle était, » condition misérable h ses yeux.
L'empereur Henri Vil , le liéros et l'espoir de Dante et des gibelins, était mort en 1313, Jacques Molay montait sur le bûcher l'année suivante; cette époque peut donc être considérée comme la ])lus critique et la plus douloureuse pour le poëte et pour les siens. Feindre plus que jamais le catholicisme , était la ressource la plus sûre; de là la lettre aux cardinaux, de là aussi la mort de Béatrice, et sa transfiguration catholique.
Le commencement seul de celte épître en latin est cité « comme introduction à la nouvelle matière, » Or si nous recherchons c[uelle est cette matière, nous trouvons ce verbiage mystique dans lequel la dame de son esprit est assimilée à la Trinité, puis l'admirable vision^ allusion si évidente au Paradis , c'est-à-dire les éléments principaux de son feint catholicisme. C'était donc un coup de maître, pour le mysiagogue toscan, d'y rattacher un acte politique connu de tous ses coreligionnaires, délibéré sans doute avec leurs principaux chefs, et dont la date précise, celle de 1314 (1), indiquait suffisamment pour eux la cause de sa transformation apparente, et le moment où Béatrice, censée morte pour les profanes en 81 ou 90, à leur gré, avait dû monter au ciel, et aller resplendir dans la gloire du paradis catholique , avec tous les attributs de l'Église romaine.
Indépendamment du ridicule et de l'odieux d'une circulaire aux souverains ou aux citoyens notables de Florence , impossible d'admettre deux lettres écrites par Dante, avec la même épigraphe, dans des circonstances si différentes et si éloignées l'une de l'autre , insister serait douter de l'évidence. Nous nous trouvons donc fixés, par là , sur l'époque à laquelle cet opuscule fut écrit par Dante, époque nécessairement postérieure à 1414, date de son épître latine aux cardinaux. Il était alors âgé de quarante-neuf ans ; ce qui explique comment tant de savoir et d'habileté se révèlent dans une production qui paraît ne rouler que sur un amour de jeunesse et n'avoir en vue que des objets indignes de l'attention d'un esprit sérieux , quand les plus profondes abstractions de la doctrine occulte y sont
(1) Celle dale est signalée comme néfasle dans tous les rituels maçonniques.
résumées et concentrées. Les deux premières cantiques de l'Enfer cl du Purgatoire avaient certainement paru à ce moment, car Dante en parle dans les vers latins qu'il adressait à de Virgile en 1313. Comme elles étaient différemment appréciées, à raison de la couleur générale du poëme, ce qui se conçoit dans un parti aigri par ses revers, il jugea à propos d'en donner la clef à ceux qui étaient en état de comprendre le langage symbolique adopté dans les hauts grades de la secte, d'autant plus qu'il allait dédier à Can grande de la Scala les trente-trois chants du Paradis, où l'élément catholique se déploie dans toute sa pompe et son prestige. En effet , nous allons le voir faire une allusion manifeste à cette dernière partie.
Désireux de terminer une analyse déjà trop longue, peut-être , quoique j'aie dû laisser de côté plusieurs détails secondaires, mais non sans importance, je ne relèverai que quelques indications dans la canzone , qui commence ainsi : « Mes yeux dolents par la piété (affichée) de mon cœur ont enduré peine à pleurer (à feindre le ciiiholicisme.) » Il la compose, dit-il, « pour épancher la douleur (la cause pénible) qui avait été destructive de son âme , distruggitore de U* anima mia » (qui avait fait disparaître Béatrice erotique, pour lui substituer Béatrice théologique).
La seconde stance commence ainsi : « Béatrice s'en est allée dans le haut ciel (de la théologie), dans le royaume où les anges (les initiés des hauts grades) jouissent de la paix ; elle est avec eux, et vous dames (initiés sectaires) , elle vous a laissées. Elle n'a pas été enlevée, comme il arrive des autres, par l'effet [qualità) du froid ou de la chaleur. (Elle n'est pas morte de maladie, on s'en doute bien; mais comment? A nous de deviner qu'il s'agit d'une mort figurée.) Elle a traversé les cieux (dans les trente-trois chants du Paradis) avec tant de vertu (de magie sectaire) qu'elle a fait s'émerveiller le «Ve eW?ie/ (Dieu lui-même), en qui s'éveille un doux désir d'appeler un si grand (moyen de) salut. Il la fit donc venir d'ici-bas à lui, voyant que cette vie pleine d'ennuis (de persécutions) n'était pas digne d'une si noble chose. ^
Passons maintenant à la dernière stance , suivie de l'envoi de la chanson : « Mon cœur se mme à pleurer de douleur et à soupirer | d'angoisse (tant lui coûtait cette simulation continuelle , sur laquelle les siens même se méprenaient), au point que ceux-là même qui le
verraient en seraient peines. Il n'est pas de langue pour dire (ouverlemenl) qu'elle a été ma vie (nouvelle) depuis que ma dame s'en est allée dans le siècle nouveau^ aussi, mesdames, quand je le voudrais (et pourrais), je ne saurais vous exprimer ce que je suis réellement, tant l'amertume de ma vie (nouvelle) me cause de tourments ; elle est tellement avilie , inviiita (double sens , perdant le courage ou la dignité, l'honneur, la noblesse), qu'il semble que chacun me dise : Je t'abandonne (comme un faux frère et un renégat), en voyant sur mes lèvres des teintes de mort , veggendo la niia labbra tramortùa, » Qu'on réfléchisse si le sentiment éprouvé par l'homme qui en voii un autre pâHssant et prêt à défaillir de douleur est de lui dire : Je t'abandonne à ta peine. « Mais ce que je suis, ma dame le voit (la vraie Béatrice) , et j'espère encore d'elle merci , mer cède (pitié , ou récompense). Va maintenant en pleurant, ma chanson piteuse, pietosa (au triste aspect de piété) , va retrouver les dames et demoiselles, à qui tes sœurs (ses autres canzoni) avaient coutume de porter la joie (les deux précédentes sont pourtant loin d'être gaies), va les retrouver, inconsolée (continuant le même système de fiction), et reste avec elles (les deux précédentes devant aider à éclaircir celle-ci). »
Tout aussitôt Dante, père de ces sœurs éplorées, fait venir à lui le frère simulateur de Béatrice, sa fdle de nature ambiguë; ce frère « le prie de lui composer quelque chose ])our une dame qui était morte, et il simulait ses paroles, simulava sue parole j, de manière à laisser croire qu'il parlait d'une autre, laquelle était morte certainement. (Béatrice n'était donc pas morte certainement ? ) » Et il fait un sonnet conçu de telle sorte « qu'il paraisse (encore une simulation) avoir été composé par lui (ou pour lui) : « sonnet dont il suffira de donner le début, car il faut renoncer à tout transcrire : « Venez entendre mes soupirs (mes vers), ô nobles cœurs, la piété le veut (toujours pietà). » Nous passerons également sur deux stances qu'il y joint « l'une pour ce frère en vérité (ou véritable esprit), l'autre pour lui-même; encore bien que toutes deux paraissent composées pour une seule personne, quand on n'y regarde pas subtilement. » (Ainsi la simulation continue et il est des gens pour ne voir dans «^ * /*« =^ tout cela rien que de simple et de naïf.) jrr^^*- *>^ "j^
« Le jour anniversaire de celui où Béatrice avait été mise au
nombre des citoyens de la vie éternelle , Dante dessinait un ange f^^n Y ^ sur certaines tablettes (où il traçait lesjigures de sa Comédie) lors- J^^j--^^-* qu'il fut interrompu un moment par des « personnages à qui il devait faire honneur (sans doute l'arrivée d'Henri Vil et de ses alliés gibelins), puis, après qu'ils furent partis, il se remit à son œuvre, U-K^. c'est-à-dire à dessiner des figures d'anges. » En ce moment , « il lui
vint à l'idée de dire des paroles en rimes, comme pour l'anniversaire de la mort de sa dame. » Ce qui amène encore un sonnet ; celui-ci est à deux lêtes^ et nous entraînerait trop loin s'il fallait en exposer complètement la signification, nous nous bornerons à dire qu'il est fait le 9 juin, précisément à l'époque où le soleil est dans les Gémeaux et qu'il rappelle ces anciens symboles de l'initiation qui, sous le nom d'Herm-athènes, réunissaient, avec les deux sexes, les deux caractères du mysté et de Vépopte^ c'est-à-dire de l'actif —*'■'*>«*** Mercure et de la contemplative Minerve.
(' Quelque temps après, Dante, livré à ses pensées, laissait paraître au dehors un terrible abattement, quand, levant les yeux, pour regarder s'il était vu , il aperçut une jeune dame noble , gentile ^— . (cette épithète s'entend aussi dans le sens de payen ou gentil), qui, d'une fenêtre, le regardait très-piteusement, pietosamente , quant à l'apparence, au point que toute la piété paraissait rassemblée en elle. ') Se sentant prêt à pleurer, il prend le parti de s'éloigner, « dans la peur de montrer sa vie déchue, la mia vile vita; » puis il lui adresse un sonnet où il lui dit : « Mes yeux ont vu ce qui s'est montré de Piété sur votre visage, quand vous observiez les actes de la figure, statura, que je faisais souvent, par douleur. Je me suis alors • — — » aperçu que vous songiez à la qualité de ma vie obscure (elle devait en effet donner à penser), ce dont me vint peur de laisser paraître, dans mes yeux, le secret de ma lâcheté, mia viltate ;\q disais dans mon âme attristée : Il est bien avec cette dame (Piété), cet amour p>«^-,«^ (simulé) qui me fait aller ainsi pleurant (faisant le croyant ortho^ doxe). »
« Il arriva ensuite que, partout où cette dame m'apercevait, û\q se faisait d'un aspect piteux, d'una vista pietosa, et d'une couleur pâle, presque comme celle de V Amour, ce qui, maintes fois, me rappela ma noble dame, qui se montrait à moi d'une couleur semblable —— (les autres rougissent d'ordinaire). Il est certain que souvent^ ne
pouvant pleurer (feindre rorlhodoxic) , j'allais voir cette dame, pie- (osa, qui, par sa vue seule, semblait tirer les larmes de mes yeux, (Voilà encore un effet assez remarquable par sa singularité s'il ne fallait l'entendre au figuré.) » De là un nouveau sonnet commençant ainsi : « Couleur d'amour et semblants de Piété n'ont jamais pris si admirablement visage de femme. «
« J'en vins à ce point, ajoute-t-il, qu'à regarder cette dame, mes yeux commencèrent à se délecter par trop de sa vue, ce dont je me courrouçai plus d'une fois et me tins pour très-lâche , vile assai. Plus d'une fois je blasphémai la vanité de mes yeux. » Il les traitait de maudits, maladetti occhi ; il leur reprochait « de se porter sur cette dame, toute Piété, disant : Elle vous regarde uniquement parce que la glorieuse dame que vous pleurez lui pèse, le pesa (en effet dame Piété devait avoir peu de sympathie pour dame Béatrice, sa rivale, béatifiée pour la narguer. Ce n'est pas tout; « afin que chacun, outre le malheureux qui avait eu à soutenir cette bataille intérieure, en eût connaissance (il fallait un motif bien impérieux pour le faire s'écarter ainsi de sa discrétion habituelle), je me proposai d'écrire un sonnet qui résumât cette horrible condition. »
Or il y reproduit ses reproches à ses yeux en leur rappelant « celle pour qui ils ont pleuré » ( Béatrice sectaire de quelque habit qu'il la couvre). Quant à lui, il n'est pas « assez déloyal, fellone, pour les laisser la mettre en oubli. » Il ajoute : « Votre vanité me donne à penser (la vanité de leurs feintes larmes qui, suspectes aux gibelins pouvaient être reconnues pour telles par les guelfes), et elle m'épouvante au point que je redoute fort le regard, viso, d'une dame qui nous observe. Vous ne devriez jamais oublier, si ce n'est pour cause de mort, notre dame qui est morte (que j'ai fait catholique romaine et sainte). Ainsi parle mon cœur et ensuite il soupire » (il continue à rimer les vers du Paradis).
Dante ne cesse de se reprocher de s'occuper de cette dame, qui semble trop lui plaire, ne pensava COME di persona clie mi piacesse troppOy et qui « lui était apparue, peut-être, par la volonté d'Amour, pour que sa vie obtînt le repos, ce dont son cœur, c'est-à-dire son raisonnement était d'accord, il core,cioè il mio ragionare. Hélas l s'écriait-il, quelle est cette pensée qui veut me consoler d'une manière aussi vile?, . . Puis surgissait une autre pensée disant : Puisque
tu as été dans une si grande Iribulalion d'amour (pour ta Béatrice erotique, dont l'essence a été pénétrée à Rome et qu'il t'a fallu faire monter au ciel), pourquoi ne pas le tirerde tant d'amertume?.. . Enfin, comme dans la bataille de mes pensées, celles qui plaidaient en faveur de cette dame avaient le dessus, je fis le sonnet, commençant par gentil pensiero, disant cjentite attendu que je parlais à une dame gentile (païenne), car du reste c'était un penser très-vil, viïi^^imo. :>'
Comment supposer que si cette épithète n'avait pas eu pour lui une valeur secrète, celle de païenne et non de noble, il se fût ainsi arrêté à l'expliquer dans des termes plus que naïfs ? Écoutons h présent le conunentaire de vers qu'il ne fait venir qu'après : « Dans ce sonnet, je fais deux parts de moi-même (ce qui lui arrive souvent, lors même qu'il n'en fait pas trois, quatre et plus). J'appelle l'une cœw% c'est-à-dire l'appétit (volonté, désir), l'autre âme, c'est-à-dire la raison (intelligence). . . Quant à la convenance d'appeler l'appétit cœur et la raison âme, elle est des plus manifestes pour ceux auxquels il convient que cela soit clair. » A nous de voir si cela le sera pour nous.
« Un penser gentil (très-vil de sa nature) qui parle de vous (dame Piété) s'en vient souvent se loger chez moi, et m'entretient d'amour (sectaire) si doucement qu'il met mon cœur (ma volonté) d'accord avec lui. L'âme (la raison) dit au cœur : Quel est celui-ci, qui s'en | vient consoler notre esprit et dont la vertu est si puissante, qu'elle ne laisse aucun autre penser (nul autre moyen d'échapper au péril) s^arrêter en nous ? Il (le cœur) lui répond : 0 âme pensive ! C'est un nouveau petit esprit d'amour, spirito d'amore (une inspiration nouvelle) qui apporte devant moi ses désirs (de salut), et sa vie, ainsi que toute sa puissance, valore, est émanée des yeux (des enseignements) de cette dame Piété, di quella pietosa, qui s'inquiétait, si turbava, de nos martyres (amoureux).
Il n'était pas possible de dire plus clairement à ceux qui connaissaient la valeur secrète des mots : L'esprit sectaire qui m'inspire, m'a suggéré, dans un intérêt de salut, à la fois, et de propagande, d'emprunter les fictions qui feront sa puissance et seront sa sauvegarde, aux doctrines mêmes enseignées par Rome, qui finissait par prendre ombrage de nos lamentations continuelles au sujet de nos amours imaginaires.
Le commentaire de Dante, plus long que celui-ci, n'est pas, à beaucoup près, aussi explicatif, ni surtout aussi intelligible ; mais on comprend qu'il se serait bien gardé de le faire ; il lui suffisait d'être entendu de ceux à qui il lui plaisait que son intention se révélât clairement, non à d'autres.
Rien ne dut être plus clair, pour les premiers, et ne resta plus obscur, pour les autres, que la forte imagination ou vision, c'est la cinquième, je crois, qui s'éleva en lui, un jour, vers la neuvième heure, « contre cet adversaire de la raison; » contre ce penser, noble ou payen, comme on le voudra, qui tendait à lui faire oublier Béatrice. Des gens jouissant de toutes leurs facultés (1), persistant à y voii son inclination pour la philosophie, qui serait ainsi l'adversaire de la raison, il est au moins permis de leur demander comment ce penser aurait été vi/, lâche, ignoble.
Dans sa forte imagination, il lui « paraissait voir Béatrice avec ces mêmes vêtements empourprés sous lesquels elle se montra à lui pour la première fois. » Se rappelant le passé, « son cœur commença à se repentir douloureusement du désir auquel il s'était si lâchement, cosi vilmente, laissé entraîner contre la constance de la raison ; et, chassant ce mauvais désir (de se livrer à la philosophie ou h la dame en qui se résumait toute Piété?), toutes ses pensées se reportèrent sur Béatrice (erotique, transfigurée en dogmatique, mais toujours la même) ; et il se mit à penser à elle de tout son cœur plein de vergogne (d'en être réduit là); ce que ses soupirs (les vers de la Comédie) manifestèrent maintes fois. Car presque tous répétaient, en s'exhalant, le nom de cette très-noble dame et comment elle se sépara de nous (symbohqueraent et par l'opération de son esprit). Souvent il arrivait que chaque pensée contenait en elle tant de douleur (était mélangée de tant de catholicisme)^ qu'il oubliait cette pensée même et le lieu où il était (que c'était à ne pas reconnaître s'il professait toujours la croyance sectaire et s'il parlait réellement du paradis catholique où il semblait être). Cette recrudescence de soupirs (dans la troisième cantique) raviva tellement ses larmes c{ue ses yeux (ses démonstrations) semblaient deux choses ne désirant que pleurs. Ces
(1) Fralicelli^ Ozanani, Ealho, etc.
— Copieurs continuels (car la comédie catholique est longue), entouraient fréquemment ses yeux d'un cercle empourpré (le rouge étant la couleur des guelfes) , comme on le voit chez ceux qui endurent quelque martyre (qui, persécutés, sont contraints de prendre la couleur des persécuteurs), d'où il apparaît que ses yeux furent dignement récompensés, giiiderdoîiati {gïi produisant l'illusion désirée), de leur vanité (de leur simulation), à tel point qu'ils eurent beau être regardés par une personne quelconque (dame Piété ou toute autre de son bord), pas une ne put l'amener à une idée semblable , a simile intendimento. » Que l'on traduise ces derniers mots , à une intention ou à une croyance semblable à celle de cette personne ou à une idée comme celle de mettre en oubli Béatrice, sa croyance sectaire , la pensée est toujours la même. Les coreligionnaires de Dante sont bien prévenus qu'il n'a point changé et ne changera jamais, que malgré les déguisements dont il se couvre, malgré h rougeur de ses yeux, malgré tous ses soupirs orthodoxes, il est et restera fidèle à sa foi, personnifiée dans Béatrice.
En effet, « voulant que ce mauvais désir, cette vaine tentation, parussent tellement détruits qu'aucun doute n'eût à résulter des paroles rimées (l'Enfer et le Purgatoire), qu'il avait dites précédemment, il résolut de faire un sonnet, » dans lequel il résume ce qui vient d'être analysé et qui se termine par cette déclaration : « Dans mes yeux, inondés de douleurs, est toujours écrit le nom de ma dame; » déclaration dont on peut apprécier la sincérité, en voyant le nom de Béatrice répété, sans cesse, dans les trente-trois chants du Paradis, où elle figure dans toute sa gloire ; comme aussi on remarque, à la fin du Purgatoire, « maintes paroles sur sa mort , delta morte sua moite parole. »
« Après cette tribuiation , » il voit passer des pèlerins qui se rendent à Rome pour révérer la véritable image du Sauveur, et il compose encore un sonnet. A ce propos , il explique comme quoi il y a trois sortes de pèlerins ; que, dans le sens le plus large , ce mot s'applique à tout individu hors de son pays , dans le sens étroit à ceux qui se rendent à Saint -Jacques- de -Compostelle. Or, «il est à savoir que l'on désigne de trois manières les gens qui vont au service du Très- Haut. On appelle Palmiers, palmieri, ceux qui se dirigent outre mer (en Syrie , les Temphers) , d'où ils rapportent des palmes ; pèle-
rins, ceux qui vont h Saint-Jacques en Gallice (les albigeois et patarins) ; roméens ou romci\ ceux qui vont à Rome ( les sectaires italiens), et c'est précisément à Rome que ces pèlerins se rendaient. Une explication détaillée si peu liabituelle à Dante et si inutile , puisqu'il a commencé par signaler le but du voyage de ces pèlerins , a certes un motif secret. Or , son intention évidente est de faire comprendre qu'il s'adresse à ses coreligionnaires italiens , qu'il veut amener à l'imiter , à pleurer comme lui , sauf à ce qu'un si bon exemple soil suivi par les deux autres branches de la secte (1).
« Ah ! pèlerins , qui allez pensant à une chose que vous ne concevez pas, elle non v'e présente (il a pris soin de dire, dans son exposition en prose, cju'ils songent à leurs amis éloignés, afin de détourner l'attention), venez-vous d'un pays aussi lointain que l'indique l'apparence? (Il en doute et nous aussi). Car on ne vous voit point pleurer en passant à travers la cité douloureuse , la città dolente (2) (dans cet enfer terrestre , où je voyage en catholique sous l'escorte d'un poëte païen) , comme des gens qui ne comprennent pas ce qu'il y a là de grave , che niente par che intendesser la sua gravitate. Si vous vous arrêtiez (à faire comme moi) , et que vous voulussiez m' écouter, mon cœur me dit, dans les soupirs qu'il exhale (et que vous avez lus), que certainement vous en sortiriez (de cette région infernale) en pleurant (comme moi) ; elle a perdu sa Béatrice (qui est montée au ciel, nel alto cielo , où je vous la montre dans le Paradis) , et les paroles qu'un certain homme (Dante) peut dire d'elle, ont la vertu de faire pleurer les autres , virtU di far piangere altrui.
(Ij Si l'on veut savoir au justa quels sont c^s pieux giljelins se reiuiaut eu pèlerinage à Saint-Pien e-de-Rorae , ces dévots albigeois faisant le voyage de Saint- Jacques-de-Ccmpostelle^ et ces fervents Templiers allant à Saiut-Jean-de- Jérusalem, on n'a qu'à se reporter au Convi'.o, traité III, cb. J4, et l'on y verra que dame Philosophie-Béatrice u peut faire de grands miracles par les choses qu'elle lient celées, au point d'enfanter la Fui, V Espérance et la Charité, au moyen desquelles les stoïciens, les péripatéticiens et les épicuriens, unis de volonté, par l'art de la vérité éternelle, montent philosopher dans l'Atliènes céleste. » Il sera bon de se rappeler en outre que, s'appuyant des paroles de saint Paul, comparant les trois apôtres à des colonnes, les trois vertus théologales, dont ils sont la ûgure, étaient pour les pauliciens et son! pour leurs successeurs les colonnes du Temple.
(2) Per me si la neîla città dolente.
«Deux nobles dames (CavalcaïUi et Ciiio de Pisloic, pcut-Olre) m'ayant ensuile prié de leur envoyer quelques-unes de ces paroles ri niées , je songeai à y joindre quelque chose de nouveau , en considération de leur noblesse et, pour obtempérer plus honorablement à leurs prières, je résolus de leur rendre compte de l'état dans lequel je me trouvais. Je composai alors un sonnet et je le leur adressai, avec le précédent, accompagné d'un autre. » Suit le commentaire anticipé de ces vers. Il est assez remarquable et assez significatif pour être reproduit presqu'en entier. »
« Ce sonnet a cinq parties (c'est beaucoup pour quatorze vers) ; dans la première, je dis où va ma pensée (Béatrice, son âme, sa raison parlante , son Verbe), en la désignant par le nom de l'un de ses effets (ses soupirs ou vers). Dans la deuxième, je dis pourquoi elle va là-haut et qui l'y fait aller ainsi (l'Amour sectaire). Dans la troisième je dis ce qu'elle voit , c'est-à-dire une dame honorée (Béatrice, dans toute la gloire du catholicisme, et je l'appelle esprit voyageur, peregrino, parce qu'elle va là-haut, en esprit, et comme un voyageur hors de sa fatrie (le paradis catholique n'étant pas la sienne, ce que Dante tient à constater). Dans la quatrième, je dis qu'elle la voit en telle quahté (sous un déguisement tel) , que je ne puis l'entendre (la reconnaître, car il est loin de l'expliquer ainsi). Dans la cinquième, je dis que, tout en n'y voyant plus , là où m'entraîne son étonnante qualité (catholique) , j'entends du moins ceci , savoir, qu'il s'agit de ma dame (toute méconnaissable qu'elle est) , parce que j'entends souvent son nom dans ma pensée. A la fin de cette cinquième partie, je dis, mes chères dames , fOur donner à entendre que celles à qui je m'adresse sont des dames (oui, portant hauts-de-chausses). » Et les vers ne sont pas moins éloquents que la prose :
« Au delà du ciel qui tourne le plus largement, passe le soupir qui sort de mon cœur ; intelligence nouvelle que, tout en pleurant, l'Amour (pour la croyance des frères et amis) met en lui, pour le tirer ainsi en haut (pour le faire entrer, bon gré , mal gré , dans le paradis orthodoxe). Lorsqu'il est arrivé où il le désire , il voit une dame qui reçoit de grands honneurs, et brille tellement que l'esprit voyageur la contemple avec étonnement pour sa splendeur, il la voit telle (sous un tel déguisement) que lorsqu'il me rapporte ce qu'il en est, je ne le comprends pas (c'est ce qui arrivait à bien d'autres), tant il
parle stibiilemeiit (dans le langage couvert, cUis^ car), au cœur dolent qui le fait parler (et n'en revient pas lui-même). Je sais pourtant qu'il parle de cette noble dame (allons donc, nous y voilà) ; parce qu'il rappelle souvent le nom de Béatrice , ce qui fait que je Tentends fort bien, mes chères dames. » Et vous aussi vous devez comprendre parfaitement maintenant, bien que stupéfaites d'abord et tout éblouies « comme l'œil humain, dans sa débilité, aux rayons du soleil, et conformément au dire du philosophe Aristote, dans le deuxième livre de sa Méiaplujsique, ^ qu'il s'agit purement d'une figure , d'une comédie, et que cette Béatrice, que je vous montre dans le Paradis" avec tous les attributs d'un culte ennemi , est bien réellement ma Béatrice , ma dame du salut^ qui n'a fait que changer de costume.
« Après ce sonnet, j'eus une vision admirable (c'est la dernière), dans laquelle s'offrirent à moi des choses qui me firent prendre la résolution de ne plus rien dire de cette dame bénie, jusqu'à ce que je pusse en traiter plus dignement (dans le Purgatoire et le Paradis) et, autant qu'il est en moi, je fais tous mes efforts pour en arriver là, comme elle le sait bien. Si donc il plaît à Celui par qui vivent toutes choses, de prolonger ma vie quelques années , j'espère dire d'elle ce qui ne fut jamais dit d'aucune femme; et ensuite, qu'il plaise à Celui qui est le Sire de la courtoisie (l'empereur, Christ, oint du Seigneur, le premier dans la cour terrestre, comme Dieu, par gui tout vit icibas, dans la cour céleste) (1), que mon âme puisse aller voir la gloire de sa dame , c'est-à-dire de cette Béatrice bénie (qui était à la fois ])our le Christ impérial , son épouse , sa fille et sa mère , comme la Vierge pour le Sauveur), laquelle contemple glorieusement la face de Celui qui est per omnia sœcula benedictus. »
Ainsi se termine cet opuscule énigmatique qui , s'il eût été lu plus attentivement par des gens qui n'eussent pas intérêt à se taire , ou crainte de parler, ne serait pas resté durant des siècles un logogryphe indéchiffrable.
(1) Dieu est désigne deux fois par Celui dans cette période si laborieusement combinée, au commencement et à la fin. Le Celui du milieu, qualifié de Sire de la courtoisie (i'of/-dans le Convito et dans le Traité sur l'idiome 'vulgœre ce qu'il faut entendre par courtoisie) ^VLa\xva,\\. pas eu besoiu d'une qualification nouvelle s'il n'eût éié difiërent du premier et du dernier.
Afin de ne pas laisser subsister le moindre doute sur l'interprétation raisonnée que nous venons d'en donner, nous jetterons ultérieurement un coup d'œil sur le Convito ou Banquet, ouvrage écrit par Dante, d'après sa propre déclaration, « pour confirmer la Vie Nouvelle et pour lui venir en aide. »
Nous donnerons aussi la traduction succinctement annotée de quelques-unes de ses Canzoni, réputées jusqu'à présent inintelligibles. On verra combien il est facile de les comprendre lorsqu'une fois on a la clef de son langage mystagogiquc.
Nous avons maintenant à justifier de certains faits, mis en avant dans l'exposé historique, par lequel nous sommes entré en matière. Ayant promis de revenir sur le nombre parfait des mystiques, il convient de nous y arrêter un moment.
Dans toute l'antiquité , le neuf était considéré comme le nombre parfait, parce qu'il terminait, en la complétant, la série des nombres simples ; c'était pour elle le nombre des cieux et celui des Muses, image des neuf sphères célestes , dont le chœur était conduit par Apollon Musagète , figure du soleil. C'était le nombre des livres sibyllins, réduits successivement à trois, racine de neuf. Aussi un écrivain grec anonyme dit-il : « Le neuf est appelé nombre parfait, parce qu'il procède du ternaire parfait, » en conséquence quatre-vingtun, carré du nombre parfait, fut appelé nombre très-parfait, comme le constatent ces paroles de Sénèque, initié aux mystères de la Grèce : Consummare PERFECTUM NUMERUM qiiem novem novies raultiplicata componunt (1). Telle est la base sur laquelle Dante a édifié toutes ses combinaisons mystiques en rapport avec sa dame, trinité el neuf tout à la fois, qui, à raison de toutes ses perfections, dut se diviser, si partire, «lorsque le nombre très-parfait, produit de neuf fois neuf, fut accompli dans le cours du xiii'' siècle. » C'est-à-dire lorsque la table de Pythagore se trouvait entièrement épuisée. Or, il prend soin d'expliquer lui-même pourquoi « elle se divisa dans les années du Seigneur, » si parti negli anni Domi?ii. « Platon vécut quatre-vingt-un ans et je crois que , si le Christ n'eût pas été crucifié , et qu'il eût vécu le temps qu'il pouvait parcourir selon la nature , il serait aussi passé à sa quatre-vingt-unième année d'un corps mortel dans l'éternité (2).
(J) Eplstol., 58. — (2) Convito, p. 260.
Il n'en pouvait donc être différemment pour Béatrice -Trinité que pour Béalrice-Ame , « qui est dêitê. >■>
Pétrarque, dont la manière de voir à cet égard, non plus que la doctrine, ne s'écartait en rien de celle de Dante, remarque, aussi à propos de sa Laure, morte le jour anniversaire de sa naissance, que « Platon mourut à quatre-vingt-un ans accomplis, chose étonnante ! le jour môme de sa naissance, « et, ce qui n'est pas moins remarquable, Magi, (fiii tune forte Athenis erani , immolaverunt defuncio, amplioris fuisse sortis quam humanœ rati, quia consummasset PERFECTISSIMUM KUMERUM , quem novem novies multiplicata compoîiunt (1).
Ainsi, nul doute, nulle contestation raisonnable à élever sur la date de 1281 indiquée par Dante, ni sur la signification véritable du nombre très-parfait. S'il était besoin d'ajouter à cette démonstration, nous rappellerions que, dans les mystères modernes, les nombres neuf et quatre-vingt-un ont conservé leur caractère antique, que neuf ans est l'âge parfait d'un maçon, quatre-vingt-un ans celui d'un prince de Merci, parce que Hiram-Abif fut tué à cet âge (2). Mais inutile d'entamer déjà cette matière, il vaut mieux, puisque nous en sommes sur les nombres, signaler encore quelques coïncidences notables qui fixent de plus en plus le caractère de la Vie Nouvelle et l'époque véritable à laquelle elle fut écrite par son auteur.
Ce bizarre opuscule contient trente-trois compositions poétiques entremêlées de récits et de commentaires en prose. Eh bien, il se trouve que ce nombre est exactement en rapport avec celui des chants de chacune des trois parties de la Comédie , étant généralement reconnu que le premier chant de l'Enfer est simplement un préambule. Leur disposition symétrique est telle , qu'elles se trouvent exactement divisées par onze :, et que parmi elles, dominant le tout, se déploient trois Canzoni solennelles, dont celle du milieu est la plus artificieusement combinée, car elle contient le germe de toute la fiction de l'ouvrage, fiction qui va se développant de droite et de gauche. Les deux Canzoni latérales, placées à égale distance de celle qui se trouve au
(1) F.'Pelrarch., Opéra, p. 402. Édition de Bâle, 1381.
(2) Liglit on Massonry, p. 206 et 209.—- 'Maçonnerie , Adonliir, p. 85, et part. II, p. J14.
centre, sont tellement en correspondance, que Tune fait comprendre l'autre.
Si l'on place cette chanson centrale au centre d'une feuille de papier et qu'on dispose, par ordre, à l'eniour, comme autant de rayons, les sonnets et les autres compositions , il en résulte un grand cercle divisé en deux demi-cercles, dans lequel correspondent les rayons de chaque diagonale, et ayant d'un côté la vie, de l'autre la mort de Béatrice. On se rappelle alors que l'iimour, apparaissant à Dante, presque au milieu de son sommeil , lui a dit qu'il était le centre du cercle et lui a recommandé de glisser dans ses vers certaines paroles, en les plaçant au milieu.
Cette construction si compliquée, qui reproduit le dessin de la toile d'araignée, reporte en même temps l'esprit à la disposition géométrique des Malebolge, dans l'Enfer, et l'on ne saurait oublier la forme circulaire donnée par Dante à ses trois royaumes. Si donc la Vie Nouvelle n'a pas été conçue et écrite pour donner le plan du triple labyrinthe dont se compose la Comédie, et pour livrer aux fidèles d'x\mour la clef d'un édifice terminé ou près de l'être, si tant de combinaisons et de rapports frappants entre les diverses parties de ces deux ouvrages du même auteur sont le résultat du hasard, il faut reconnaître que le hasard est un grand mathématicien et de plus un grand prophète (1).
[\) Nous recommandons aux amateurs de la littérature italienne, les deux dissertations mises en tète de ia Fita Wiiora et du Convho, dans l'édition de Milan, par P. J. Fraticelli, de l'Académie Tiberina de Toscane, de eeile du val d'Arno de Poggio, de celle de Pétrarque d'Arezzo, des Incaminnii de Modigliana, elc. Ce sont des chefs-d'œuvre de badauderie érudite.
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