‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 10 sur 71 · Voir ci-après, IIP partie, ch. in, p · texte numérisé non relu

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d'une aristocratie composée en majeure partie de familles d'origine féodale, c'est la période héroïque des guerres qui fondèrent la puissance de Florence en Toscane. Le xiii' siècle, au contraire, est caractérisé par les rivalités et les divisions intestines : maîtresse de la vallée qui est son domaine naturel, et des issues dont elle a besoin pour ses communications, la ville entre dans la période ingrate et laborieuse de son organisation politique intérieure; la bourgeoisie commerçante, soutenue par le peuple des artisans, livre un assaut décisif à l'oligarchie guerrière qui l'avait dominée jusqu'alors, et parvient à l'exclure entièrement du pouvoir, mais au prix de luttes acharnées et sanglantes.

De ces deux grands moments de l'histoire de sa patrie, celui devant lequel Dante s'arrêtait avec le plus de complaisance était sans contredit le premier. Il a tracé, aux chants XV et XVI du Paradis, dans son entretien avec son trisaïeul Cacciaguida, un tableau ému des vertus qui avaient fait la force de Florence, et de la concorde qui y régnait vers le milieu du xii^ s ècle. Cacciaguida, d'après le témoignage du poète, était né vers 1090 et mort pendant une campagne contre les infidèles, sans doute la seconde croisade, c'est-à-dire entre 1147 et 1149. Il appartenait donc à la génération qui assista aux premiers exploits de la commune naissante. « En ce temps-là, dit-il, Florence encerclée dans ses anciens murs vivait en paix, sobre et pudique » (3, XV, 97,99).

L'enceinte primiive de Florence — elle remontait, croyait-on, à la reconstruction de la ville par Charlemagne — a subsisté jusqu'en 1172 ; elle était fort étroite et ne renfermait que le cœur de la vieille cité, encore bien reconnaissable entre le cours de l'Ame

jau sud, le dôme au nord, l'emplacement du palais I Strozzi à l'ouest et celui du Bargello à l'est^ ; deux jTues principales qui se croisaient au centre — au marché vieux, l'ancien forum — aboutissaient à quatre portes : la Porta Santa Maria à l'entrée du pont (la ; ville n'avait pas encore débordé sur la rive gauche), ' la Porta San Giovanni à l'extrémité opposée, immédiatement derrière le baptistère, alors cathédrale, les i portes Saint-Pancrace à l'ouest et Saint-Pierre à l'est ; î quatre quartiers correspondaient à ces quatre portes, et se prolongeaient à l'extérieur par quatre faubourgs. La population enfermée dans ce quadrilatère irrégulier n'était pas très considérable : Cacciaguida i déclare à son arrière-petit-fils qu'elle atteignait envi- !ron le cinquième du chiffre auquel elle s'élevait en 1300. i Sur des indications aussi vagues, et qui ne prétendaient assurément pas à la rigueur d'une statistique, il est malaisé de fonder une estimation tant soit peu pré- |cise de la population florentine ancienne. Cependant il y a lieu de retenir les calculs approximatifs auxquels s'est livré un des historiens les plus récents et les mieux informés de ces problèmes : en 1300, Florence pouvait compter 80.000 âmes — elle en comptait 90.000 en 1339 — ; au temps de Cacciaguida elle n'aurait donc eu, d'après Dante, que 16.000 habitants ; mais il faut I tenir compte d'une certaine exagération, naturelle chez qui veut souligner un contraste, et il est probable encore qu'au xii^ siècle la population, plus pauvre, était aussi plus dense qu'en 1300, époque où la bourgeoisie aisée occupait des demeures spacieuses dont beaucoup de pièces étaient inutilisées (3. XV, 106) ;

1. A cet endroit la muraille longeait l'église (ancienne) de la Badia, dont la cloche annonçait les heures aux Florentins ; c'est ce que Dante rappelle, 3, XV, 98.

la superficie de la ville avait dû croître plus vite que le nombre des habitants : on peut donc penser à un chiffre variant de vingt à vingt-cinq miUe âmes\

Les monuments les plus caractéristiques de Florence ne remontant pas au delà du xiii^ siècle, il nous est difficile de nous représenter l'aspect du << doux hostel >> tant vanté par Cacciaguida (3, XV, 132) ; les seules constructions notables qui en subsistent sont Sa Giovanni, le Baptistère actuel, dont la décoration été en grande partie renouvelée, l'église des Santi Apostoli, et la basilique de San Miniato, sur la hauteur qui domine la rive gauche de l'Arno à l'est ; mais c'étaient là des monuments dont la splendeur faisait l'orgueil des habitants ; le reste devait être fort laid : les rues, étroites, tortueuses, sombres, fangeuses, nont connu que plus tard le luxe du pavage. On y marchait à l'ombre des hautes tours, carrées, massives, qui dominaient de place en place les groupes de maisons ; la petite ville de San Gimignano, dans la région de Sienne, est celle qui a le mieux conservé quelques échantillons de ces constructions médiévales. Destinées à la défense de la ville, d'un quartier, ou simplement d'un groupe de maisons, ces tours appartenaient aux membres d'une même famille, ou de plusieurs familles voisines, qui formaient une association régie par des statuts. Dans ces << sociétés des tours » n'étaient admis que les «grands >>, les membres des familles appartenant à l'oligarchie qui gouvernait alors Florence.

Ces Grands formaient une sorte de patriciat, jouissaient d'une organisation militaire permanente, et avaient le privilège de porter leurs armes même en temps

1. Pietro Santini, Studi avlVantica costituzione di Firenze (1903), p. 16 (dans YArch. Stor. ital,. série V, t XXXI).

de paix ; les documents les désignent par le mot milites, les cavaliers. Au-dessous de cette classe dirigeante, les marchands étaient groupés en corporations, ou « Arts >> ; en temps de guerre, ils constituaient l'infanterie, mais ne conservaient pas d'armes pendant la paix : c'était la bourgeoisie, ceux qui possédaient dans la ville une maison ou un terrain ; soumis à l'impôt, ils participaient, encore que d'une façon fort indirecte, à la vie publique, par l'élection des magistrats et de certains conseils. Quant à ceux qui ne possédaient rien, les simples artisans et aussi les étrangers, exemptés de tout devoir, ils étaient également privés de tout droit.

Tel était dans ses grandes lignes l'aspect de la Florence primitive, dont Cacciaguida assure qu'elle << vivait en paix, sobre et pudique ». En ce qui concerne la paix, il se peut que le poète se soit fait illusion lorsqu'il affirme qu'une mutuelle confiance animait alors tous les citoyens (3, XV, 130-132), car il ne semble pas avoir connu mieux que nous le détail de cette histoire intérieure ; mais rien ne nous permet de le démentir. Quant à l'austérité de leurs mœurs, elle est confirmée par diverses anecdotes, dont il suffira de citer un exemple. En 1113, les Pisans entreprirent la conquête des îles Baléares, grande expédition à laquelle se joignirent beaucoup de seigneurs lombards, provençaux, catalans, avec toute la population masculine de Pise en état de porter les armes. Craignant qu'après leur départ leurs voisins de Lucques ne tentassent un coup de main sur leur territoire sans défense, les Pisans prièrent les Florentins de veiller à la sûreté de leur ville et de leurs femmes. Ceux-ci acceptèrent cette mission de confiance, vinrent camper à deux milles des remparts, et pour protéger les Pisanes contre toute

indiscrétion, il fut décidé que quiconque tenterait de s'introduire dans la ville encourrait la peine capitale. Un seul Florentin osa braver cette défense, et fut condamné ; vainement ceux de Pise demandèrent sa grâce et déclarèrent qu'ils ne permettraient pas que la sentence fût exécutée sur leurs domaines : les Florentins achetèrent alors un terrain sur lequel le coupable expia son forfait ; jusqu'au début du xiv® siècle, des témoins affirment que le champ du supplice était demeuré inculte. En reconnaissance de ce service, les Pisans offrirent aux Florentins de choisir entre divers objets précieux rapportés de leurs lointaines expéditions, et le choix des Florentins s'arrêta sur deux colonnes de porphyre rouge en assez mauvais état, qui se voient encore de chaque côté de la porte principale de leur baptistère ; on s'amusa beaucoup, paraît-il, de la naïveté que révélait ce choix singulier, et ainsi aurait pris naissance l'ancien proverbe qui les traitait d'aveugles (1, XV, 67).

Scrupuleux à ce point pour la vertu des femmes d'autrui, les Florentins n'auraient pas supporté, chez les leurs, un luxe provoquant : point de parures, de chaînes, de couronnes, de ceintures << plus dignes d'attirer les regards que celles qui les portent >> (3, XV, 100-102) ; et le maudit usage de la dot ne faisait pas encore trembler les pères chaque fois qu'il leur naissait une fille (103-105). En prêtant ces propos à Cacciaguida, Dante avait en vue le progrès du luxe, auquel des lois somptuaires, de son temps, essayaient en vain d'opposer une barrière, et la mode de marier les filles très jeunes, en leur donnant des dots qui, à des Florentins de la vieille roche, semblaient exorbitantes. Mais il se peut aussi que le grief de Dante vise encore autre chose que les conséquences iiaturelles de l'enri-

chissement rapide et considérable des Florentins. Dans la vie italienne du haut moyen âge, la noblesse féodale avait certainement introduit l'usage germanique suivant lequel c'était le chevalier qui dotait sa femme et lui assurait des moyens d'existence, pour le cas, alors très fréquent, où lui-même viendrait à disparaître inopinément. Mais lorsque, en face de la société féodale, la commune commença à prendre conscience d'elle-même et à s'enrichir, la population bourgeoise, essentiellement latine, préféra revenir à l'usage de la dot romaine, celle que la femme, associée à l'entretien de la famille, et non achetée, apportait à son mari. S'il est vrai que ce changement se soit accompli seulement depuis l'époque de Cacciaguida, le sens du tercet de Dante devient très clair : les temps étaient devenus singulièrement durs pour les pères chargés de filles^.

Le trisaïeul du poète prend soin d'illustrer ce tableau de mœurs patriarcales en évoquant le souvenir de quelques personnalités saillantes: il avait vu un Bellincione Berti porter une ceinture de cuir avec un grossier fermoir en os, et sa femme quittait son miroir sans avoir le visage maquillé ; même simplicité de tenue chez un Nerli, chez un Del Vecchio, dont les femmes filaient au rouet {3, XV, 112-117). Bellincione Berti de' Ravignani, pour ne parler que de lui, était une des plus nobles physionomies de l'aristocratie florentine au xii^ siècle. Dante parle ailleurs de sa fille, << la bonne Gualdrada >> {1, XVI, 37), sur laquelle courait une anecdote caractéristique : l'empereur Otton IV, passant par Florence, remarqua et loua hautement la beauté de Gualdrada, sur quoi Bellincione déclara qu'il serait

1. Gino Arias, Le istituzioni giuridiche medievali nella D. G., Florence, 1901, p. 152,

fort honoré si l'empereur voulait donner un baiser à sa fille ; mais elle s'y opposa, déclarant qu'aucun homme ne l'embrasserait jamais que son mari. Otton engagea un des chevaliers de sa suite, Guido Guerra, à épouser ce modèle de vertu, et, pour l'y encourager, fit don à Guido de divers fiefs situés dans le Casentin ; c'est ainsi qu'un bourgeois florentin était devenu l'ancêtre d'une lignée de seigneurs féodaux. L'historiette est jolie ; elle n'a qu'un défaut, c'est que la belle et chaste Gualdrada se maria vingt ans environ avant qu' Otton IV devînt empereur !

D'autres circonstances encore, en ce temps béni, assuraient le bonheur au foyer familial : << Les femmes, continue Cacciaguida, savaient où leur dépouille mortelle devait reposer, et aucune ne voyait sa couche désertée pour la France >> (3, XV, 118-120) ; c'est-àdire : on ne voyait pas encore de ces exils en masse, qui jetaient hors de Florence des familles entières, et la passion du gain n'avait pas encore poussé les époux et les pères à aller s'enrichir au loin, surtout en France, par un trafic lucratif, deux circonstances qui devinrent caractéristiques de la vie politique et commerciale des Florentins, à partir du xiii^ siècle. Et pour compléter le tableau idyllique de cet âge d'or, Cacciaguida arrête notre attention sur l'existence paisible de ces femmes, qui veillaient sur le berceau de leurs enfants, ou qui filaient, au milieu de leur famille, en racontant les hauts faits des Fésulans, des Troyens et des Romains (121-128).

Il importe peu de rechercher ce que cette peinture contient de réel, et dans quelle mesure elle est, incontestablement, idéalisée ; écartons même la question de savoir si Dante prend à son compte toutes les opinions qu'il met dans la bouche de son trisaïeul : l'étude de

la vie du poète éclairera ce point. Ce que l'on peut tenir pour assuré, c'est que le personnage de Cacciaguida est une création dont la valeur historique ne saurait être méconnue : Dante en a fait le type de l'ancêtre par excellence ; il est le représentant d'une génération disparue, le modèle idéal du chevalier florentin des vieux âges, tel que le poète le concevait, avec tous ses contemporains. A ce titre, Cacciaguida est bien le classique laudator temporis acti se fuero, l'homme qui ne sait louer que le temps de sa jeunesse, incapable d'apprécier équitablement tout ce qui s'est passé depuis; il en a l'humeur grondeuse et le pessimisme systématique : pour lui, Florence n'a pas cessé de marcher dans la voie d'une décadence profonde, rapide, irrémédiable — et cela au moment même où l'admirable essor politique, économique, intellectuel de la ville allait faire d'elle l'initiatrice de la Renaissance en Europe !

En 1172, les vieilles murailles tombaient, remplacées par ime nouvelle enceinte, dans laquelle étaient compris de vastes terrains, notamment sur les deux bords de l'Arno : sur la rive droite, l'ancien quartier de Porta Santa Maria, considérablement élargi, était dédoublé, et une notable portion de la rive opposée se trouvait pour la première fois englobée dans les murs. Dès lors, Florence, au lieu de se diviser en quatre << quartieri >>, compta six « sestieri ». A plusieurs reprises, dans la suite, l'enceinte fut encore agrandie, et comme conséquence de ces extensions successives, le vieux pont unique, qui réunissait les deux rives de l'Arno, ne

suffit plus : en 1220, ou construisit, en aval, le << Ponte alla Carraia >>, et dix-sept ans plus tard, en amont, le pont de << Kubaconte >> (actuellement << aile Grazie >>) ; enfin, en 1252, ce fut le tour du pont << alla Trinita », entre les deux premiers, et Florence eut ainsi, dès le milieu du xiii^ siècle, les quatre ponts qui lui ont suffi jusqu'au xix^. En même temps, des monuments grandioses s'élevaient l'un après l'autre, attestant la richesse de la ville et le talent, le goût à la fois élégant et sévère de ses artistes : le palais de la Seigneurie et celui du Bargello, les églises de la Trinité, de l'Annunziata, de Sainte-Marie-Nouvelle, de Sainte-Croix, le Dôme au moins pour le dessin de la nef, sans la coupole, le revêtement de marbres polychromes du Baptistère, quantité de vieux palais et de tours conservés en partie seulement, et sur les pierres desquels les regards de Dante se sont arrêtés avec admiration avant les nôtres. Et cette ville déjà si belle devenait un foyer de plus en plus actif, non seulement de commerce, mais d'art et de poésie, dont le rayonnement allait se projeter au loin.

Tous ces progrès ne comptent pour rien, aux yeux de Cacciaguida ; ils ne peuvent distraire un instant sa pensée de la décadence manifeste de sa patrie ; et cette décadence, il en indique les causes : tous ces agrandissements ont fait entrer à Florence trop de gens qu'il eût été préférable de tenir à l'écart ; il valait beaucoup mieux que le territoire de la ville ne s'étendît pas au delà de Galluzzo et de Trespiano^, mais que les habitants, sages, modérés, soucieux avant tout du bien public, fussent, comme autrefois, << d'une race pure, qui se reconnaissait jusque chez le moindre artisan >>

1. Deux bourgades situées à une heure de marche, la première au sud, la seconde au nord de Florence.

(3, XVI, 51). Car ce n'est pas cette portion saine de la population qui s'est multipliée : elle a été envahie, dans la proportion de quatre contre un, submergée, réduite à l'impuissance par des gens sans conscience et sans honneur, par des parvenus, accourus de toute la campagne environnante, attirés par l'espoir du gain, et qui exercent dans la ville les métiers les plus louches. << Tel est aujourd'hui citoyen de Florence, commerçant ou changeur, qu'on aurait dû renvoyer à Semifonte exercer, comme ses pères, la profession de mendiant ! » (3, XVI, 61-63).

Ces griefs passionnés reposent sur un ensemble de faits incontestables : le rapide développement de la richesse à Florence fit affluer dans la ville quantité de gens qui se distinguèrent vite par les traits de caractère propres aux parvenus. Les élargissements successifs de l'enceinte avaient eu pour effet d'englober toute une population de faubourgs, habitants de la campagne que l'on avait d'abord tenus hors des portes ; puis, à mesure que le territoire de la commune s'était étendu vers Campi à l'ouest, Certaldo au sud, et Figline à l'est (3, XVI, 50), les habitants des bourgades soumises, comme précédemment ceux de Fiesole, vinrent chercher asile et fortune à Florence. Ainsi l'aristocratie, à laquelle avait appartenu Cacciaguida, s'était vue débordée par ce flot d'immigrés qui n'avaient pas les mêmes traditions qu'elle^.

Mais il y a plus. Les luttes entreprises par la commune contre les tyranneaux des environs, qui du haut de leurs donjons crénelés se jetaient sur les marchands de Florence et dévalisaient leurs convois, aboutirent à un résultat paradoxal, qui fut d'accroître la popula-

1. I. Del Lungo, La gente nuova inFirenze, dans le volume Dante ne' tempi di Dante, Bologne, 1888.

tion aristocratique de la ville. En eiïet, pour être bien sûrs que les châteaux dont ils s'emparaient, et qu'ils démantelaient, ne seraient pas relevés, les Florentins obligeaient cette noblesse rurale à se fixer dans leurs murs. Leur but était sans doute de surveiller de plus près ces ennemis de la veille, qui venaient ainsi grossir l'élément aristocratique et militaire, fort apprécié dans les guerres que la commune avait encore à soutenir; mais cette mesure contribuait à fortifier le parti féodal, germanique d'origine et impérialiste d'aspirations. L'union entre cette oligarchie guerrière et le peuple paisible, attaché à ses intérêts commerciaux, partisan du pape contre l'empire, dura aussi longtemps que la préoccupation principale des Florentins fut de parer à des dangers extérieurs ; mais quand, ne se sentant plus menacée au dehors, la population industrieuse voulut s'organiser dans la paix et se gouverner elle-même à sa guise, le désaccord latent éclata nécessairement.

La naissance et l'évolution de partis, jusqu'alors à peine soupçonnés, furent le résultat de la dissociation des éléments superposés, mais non fondus, qui constituaient la population de la commune : il y avait d'abord un fond florentin, composé d'Étrusques latinisés qui se piquaient d'être de pure race romaine ; puis les gens des villages voisins, attirés à la ville par l'appât de la richesse, entreprenants, mais avides, ambitieux, sans scrupules et méprisés par les premiers ; enfin les descendants de familles féodales, germaniques, qui avaient été admis progressivement au droit de cité, sans pourtant avoir un seul intérêt commun, une seule aptitude commune avec le reste de ce peuple. Dante, très clairvoyant, a reconnu le mal : cette confusion était à ses yeux une cause de ruine, comme des aliments indi-

gestes, absorbés sans discernement, nuisent à Forganisme, au lieu de le nourrir (3, XVI, 67-69) ; et, précisant sa pensée par des noms propres, il fait dire à Cacciaguida qu'on aurait agi beaucoup plus sagement en laissant les Conti Guidi dans leur château de Montemurlo, les Cerchi dans la paroisse d'Acone, et les Buondelmonti dans le val de Grève (64-66).

Ce dernier nom n'a pas été mis là par hasard : la tradition constante des chroniqueurs florentins veut que le signal des discordes ait été donné par un jeune Buondelmonti qui, en 1215, paya de sa vie la rupture de son mariage avec une fille de Lambertuccio Amidei. Apparemment il s'agissait d'une de ces unions politiques destinées à rapprocher des familles plus ou moins rivales. Le fiancé, assure-t-on, était fort séduisant ; la fiancée l'était peut-être moins, car Buondelmonti, après avoir engagé sa parole, n'hésita pas à la reprendre avec un parfait sans-gêne. Un jour qu'il chevauchait à travers les ruelles étroites de Florence, il vint à passer devant la demeure des Donati ; là, une femme de cette maison, mère pleine de sollicitude pour le placement de ses filles, interpella le gentil cavalier, et lui reprocha d'avoir choisi une femme qui n'était pas digne de lui. Que ne s'était-il adressé à elle? Elle lui destinait une perle! Et tout en parlant ainsi, elle lui laissa voir une de ses filles, dont la beauté fascina Buondelmonti. C'est à peine si le jeune homme esquissa une résistance ; il céda, prétend j l'honnête Villani, à une suggestion diabolique, et proi mit sur-le-champ d'épouser la belle Donati. Le scani dale fut grand et l'indignation violente chez les Amidei, ' qui comptaient parmi leurs parents les orgueilleux ! Uberti : un pareil affront ne pouvait passer sans vengeance ; Buondelmonti devait mourir. A ceux qui

reculaient devant ce parti extrême et inclinaient vers une sérieuse correction appliquée en public au jeune écervelé, Mosca de' Lamberti opposa que, lorsqu'on frappe quelqu'un, il ne faut pas le blesser, mais le tuer, faute de quoi on se condamne soi-même ; et il ajouta le mot devenu fameux et cité par Dante (1, XXVIII, 107) : << Cosa fatta capo ha >>, c'est-à-dire : quand une chose est faite, il n'y a plus à y revenir ; et cet avis prévalut : Buondelmonti allait périr.

La date choisie fut Pâques suivant les uns, le jour même de ses noces suivant les autres ; cinq conjurés guettèrent leur victime auprès du pont par lequel il devait passer. Buondelmonti parut, charmant, l'air vainqueur sous son costume de fête tout blanc, monté sur un blanc palefroi, promenant à travers la viUe la belle insouciance de ses vingt ans. Comme il arrivait au pied du pilier qui portait le tronçon de la statue de Mars, d'un coup de massue Schiatta Uberti le fit rouler à terre ; les quatre autres l'achevèrent avec leurs poignards : c'est au pied de la statue du dieu outragé que devaient s'allumer les haines destinées à dévorer Florence (3, XVI, 145-147). Les chroniqueurs affirment en effet, et Dante admet que l'agitation causée par l'assassinat de Buondelmonti divisa définitivement la population en deux factions irréconciliables : les partisans de la victime, que l'on désigna sous le nom de Guelfes, et ceux des Amidei-Uberti qui furent les Gibelins.

Nous ne sommes plus guère disposés à croire que les dissensions profondes dont souffrit Florence au xiii^ siècle aient eu pour cause déterminante le manque de foi de Buondelmonti et son ar^sassinat ; ce fait divers tragique, qui a frappé l'imagination des contemporaii peut bien avoir été l'étincelle qui alluma l'incendie

mais les matières inflammables étaient toutes prêtes à la recevoir. Nous ne savons à peu près rien des différends politiques qui précédèrent l'explosion de ces terribles haines, mais nous sommes certains que des tensions ont existé ; nous en avons même quelques indices qui méritent d'être signalés.

L'aventure de Buondelmonti met indirectement en cause une famille qui a joué un rôle considérable dans la phase la plus ancienne de ces querelles, les Uberti. On peut les considérer comme le type de la famille germanique, devenue florentine dès l'époque la plus reculée ; ils étaient descendus en Italie, s'il faut en croire les vieux chroniqueurs, à la suite d'Otton le Grand, ou de ses successeurs Otton II ou Otton III, c'est-à-dire au milieu ou à la fin du x® siècle. Il semble probable que les Uberti furent au nombre des délégués auxquels on a vu que la comtesse Mathilde avait confié l'administration de la ville ; mais à la mort de la suzeraine, les Florentins devenus maîtres de leur choix tinrent à l'écart les Uberti, trop attachés à la cause de l'empire, et leur préférèrent des << consuls » plus favorables aux intérêts et aux sympathies politiques de la majorité^. Exclus du pouvoir, les Uberti devinrent le centre d'un groupe de mécontents que grossirent peu à peu les tyranneaux délogés de leurs castels et obligés à se fixer dans la ville ; puis, quand ils se jugèrent assez forts, ils tentèrent de détruire le consulat pour s'emparer du pouvoir. Ceci se passait vers 1177, époque où les chroniqueurs parlent d'une révolution qui ne dura pas moins de deux ans, emplissant Florence de carnage et d'incen-

1. Sur toute cette période, voir P. Villari, Iprimi duesecoli ddla storia di Firenze, t. I, et R. Davidsohn, Geschichte von Florenz, t. I (1896), ch. VIII et suiv.

dies. Le consulat survécut, mais la noblesse d'origine féodale s'en réserva presque exclusivement l'exercice, et cette prédominance de l'élément aristocratique se trouva être un acheminement vers une réforme complète du pouvoir exécutif, par la création du << Podestat >>, chef militaire annuel, qui gouverna d'abord assisté des consuls, puis sans eux, et qui, à partir de 1207, pour être plus indépendant et plus impartial, fut choisi hors de Florence, mais toujours parmi les membres de l'aristocratie féodale.

Les corporations ne se résignaient à ce régime que parce qu'elles y trouvaient leur compte : Florence profitait de la faiblesse de l'empire, pendant le pontificat d'Innocent III, pour étendre ses conquêtes au delà de ses environs immédiats : elle s'attaquait à Sienne, qui gardait la route de Kome, en attendant de tourner ses convoitises contre Pise, qui fermait l'accès de la mer ; et pour cela, on avait besoin de chefs militaires. Mais il est bien certain que, dans le domaine de la politique intérieure, les griefs, les colères, les rancunes s'accumulaient dans le cœur des bourgeois t}Tannisés ; un sourd mécontentement grondait sous cette union de surface, sous cette paix tant vantée. Il y avait là un état de tension dangereuse, d'où la guerre civile pouvait jaillir tout à coup, à la première occasion, propos du moindre incident. L'assassinat de BuondeJ monti, en 1215, fut cet incident : du côté des Ubert se rangèrent tous leurs amis politiques avec lei clients ; leurs adversaires épousèrent aussitôt la causj de leur victime.

« Guelfes >> et << Gibelins >> sont des expressions peu appropriées lorsque l'on veut désigner les deux factions qui commencèrent à s'entre-déchirer au lendemain de la mort de Buondelmonti ; car la guerre civile, déchaînée par ce tragique événement, nous fait assister à des jalousies, à des rancunes, à des haines, à des vengeances personnelles et à des luttes d'intérêts particuliers, plutôt qu 'à l'opposition de deux systèmes politiques. L'orientation déterminée des sympathies des uns pour l'empire et des autres pour la papauté se dessina seulement un peu plus tard, lorsque Frédéric II releva brusquement le prestige de l'autorité impériale en Italie. Désireux de s'assurer des partisans dans le centre de la péninsule, Frédéric favorisa les Uberti et leurs clients, et ceux-ci, grâce à son appui, expulsèrent en 1248 toutes les familles de l'aristocratie florentine qui se montraient favorables à la bourgeoisie et au pape, c'est-à-dire celles qui avaient épousé la cause des Buondelmonti : on les appela dès lors Guelfes, par opposition aux Gibelins, partisans de l'empereur souabe^.

Ce fut le premier exil en masse que l'on vit à Florence ; il fournit aux Gibelins, restés seuls maîtres de la ville et de son territoire, où ils pourchassèrent sans pitié les Guelfes, l'occasion de commettre les graves fautes politiques qui devaient les perdre à bref

1. On sait que ces dénominations avaient été employées en Allemagne lors de la rivalité des maisons de Brunswick et de Souabe pour l'empire, pendant le pontificat d'Innocent III ; A. Luchaire, Innocent III, la Papauté, et V Empire, p. 21 et suiv.

délai : au lieu de se persuader que leur intérêt bien compris leur commandait de se concilier la population florentine industrieuse, ils semblèrent prendre à tâche de l'indisposer par leurs violences, par leurs excès de pouvoir et par leur orgueil tjrrannique. Aussi lorsque, en 1249, à Parme et à Fossalta, la cause impériale subit les échecs sensibles que suivit de près la mort de Frédéric II, le peuple reprit courage. La bourgeoisie éclairée — les « buoni uomini >> comme dit Villani, les « uomini di mezzo >> selon l'expression plus précise de Machiavel — fit son entrée en scène ; elle exigea le rappel des Guelfes et obtint pour elle-même des garanties qu'elle n'avait encore jamais eues : institution d'un conseil de douze Anciens, création d'une magistrature chargée de défendre les intérêts de la classe commerçante et de lui rendre la justice, le << capitano di popolo >>, dont la juridiction était parallèle à celle du podestat, magistrature exclusivement aristocratique, pour ne retenir que ces deux créations essentielles. De cette première ébauche de constitution populaire (1250), connue dans les annales de Florence sous le nom de << primo popolo >>, ou de << popolo vecchio », et qui d'ailleurs ne favorisait que la bourgeoisie riche — le << popolo grasso >> — et nullement les artisans, date une période de grande prospérité commerciale et politique, marquée par des succès militaires contre les villes gibelines de Toscane, Pistoia, Sienne, Arezzo^ Pise ; mais cette prospérité ne dura guère. La pai3 intérieure n'était due qu'à l'impuissance à laquelle lei Gibelins se voyaient réduits par l'alliance des Guelfef et de la bourgeoisie; ils n'attendaient qu'une occasion pour prendre leur revanche.

Le couronnement de Manfred à Palerme, en 1258, leur fit relever la tête : un complot fut ourdi pour ren-

verser les magistrats en exercice ; les Uberti en étaient rame. Découverts et sommés de comparaître devant la Seigneurie, ils se barricadèrent dans leur palais, auquel l'assaut fut donné : le sang coula. Ceux qui purent s'échapper se réfugièrent à Sienne oii leurs partisans les rejoignirent; les Guelfes résolurent de les en déloger, mais les Gibelins obtinrent des secours de Manfred et anéantirent l'armée guelfe, le 4 septembre 1260, à Montaperti. Ce fut une effroyable boucherie, dont l'imagination de Dante enfant a été hantée ; il avait entendu raconter, et il a rappelé dans son poème (1, X, 85-86) que le torrent qui traversait le champ de bataille, l'Arbia, à un moment donné, avait roulé plus de sang que d'eau. Une relation détaillée, due à la plume d'un Siennois, ne nous laisse rien ignorer de cette horrible tuerie, et de la gloire que s'acquit << le magnifique peuple de Sienne >> en massacrant << ces ignominieux chiens de Florentins et les brutes qu'ils avaient pour alliés >>.

Les débris de l'armée guelfe se réfugièrent à Lucques, non à Florence qu'ils sentaient perdue, et dont la ruine faillit être complète : on raconte qu'au lendemain de la victoire, un conseil des chefs gibelins réunis à Empoli discuta s'il n'y avait pas lieu de raser jusqu'au sol ce foyer de la résistance à l'empire. Un seul défenseur de Florence se leva dans l'assemblée pour faire écarter cette motion impie ; ce fut Farinata degli Uberti, qui à sa passion gibeline unissait une tendresse profonde pour ces murs, à l'abri desquels s'était développée la puissance de sa maison. A cause de ce geste — et des vers de Dante qui l'ont immortalisé — la figure de Farinata est devenue et restée populaire ; elle a pris place à côté de celles des plus fameux héros de l'histoire de Florence, d'un Pier

Capponi, d'un Jean des Bandes Noires, d'un Ferruccio^.

L'apparition de Charles d'Anjou dans la péninsule et la défaite de Manfred à Bénévent, en 1266, rendirent force et confiance au parti guelfe dans toute l'Italie. A Florence, les Gibelins purent comprendre, un peu tard, l'erreur qu'ils avaient commise en s'aliénant comme à plaisir les sympathies des bourgeois et des artisans : c'est avec l'appui de ces derniers que les Guelfes rentrèrent à Florence. Les Uberti, se sentant perdus, quittèrent spontanément la ville à la fin de 1266, avec leurs principaux clients ; le reste du parti gibelin fut chassé l'année suivante. C'était, pour cette aristocratie irréductible, l'exil définitif ; les demeures des Uberti furent démolies, et leur emplacement frappé d'interdit n'a plus vu s'élever aucun édifice public ni privé^.

Ces événements se déroulaient au moment même où naissait Dante. Un épisode de l'Enfer, où l'on entend gronder sourdement toutes ces haines de partis, nous en a conservé un écho saisissant : c'est l'entretien de Dante avec Farinata degli Uberti. Au poète, issu d'une famille guelfe, Farinata rappelle avec hauteur que, par deux fois, le parti de ses ancêtres a été chassé de Florence (en 1248 et 1260) ; sur quoi Dante riposte ironiquement que les deux fois ils sont rentrés vainqueurs, et il ajoute : << C'est un art que les vôtres ont encore

1. Tels sont les personnages dont les statues accompagner celle de Farinata, sur la façade des Offices qui borde le qui de l'Arno.

2. C'est la portion de la place de la Seigneurie qui est e| retrait vers la Badia; on l'appelait il Gar dingo, et Dante y fai encore allusion ailleurs (1, XXIII, 168). Sur la gêne que l'intei diction d'y construire imposa à l'architecte du Palais Vieu] Amolfo di Lapo, voir la vie d' Arnolfo racontée par Vasari.

apprendre ! >> (1, X, 46-51). Puis vient le souvenir du « massacre >> de Montaperti, avec celui de l'assemblée d'Empoli, où Farinata sauva Florence de la destruction ; et l'on sent que Dante ne peut se défendre d'un profond respect, d'une vive admiration pour « ce magnanime >>, pour ce grand vaincu dont l'exil ne devait pas finir, et dont rien cependant ne pouvait flécliir la nature indomptable, pas même les peines infernales, qu'il contemple avec un superbe mépris.

Un autre épisode de l'Enfer évoque encore le souvenir de Montaperti et de la trahison par laquelle Bocca degli Abati, croyait-on, avait provoqué une panique au moment décisif : le poète le heurte du pied, parmi les damnés congelés dans la glace du Cocyte, et, pour l'obliger à se nommer, Dante l'empoigne par la peau du cou, et le secoue comme un chien ; il lui arrache des mèches de cheveux, et l'autre ne répond qu'en aboyant avec rage, sans laisser voir sa figure (1, XXXII 94-105). — Voici, un peu plus loin, deux frères, fils du comte Alberto di Mangona, dont les châteaux ruinés subsistent dans l'Apennin, à une faible distance de Florence : l'un d'eux avait embrassé la cause des Guelfes, et l'autre, par une conséquence naturelle, s'était déclaré Gibelin; leur mésintelligence, qui avait suivi toutes les fluctuations de la politique florentine, s'acheva (vers 1283) par un duel terrible, au cours duquel ils se blessèrent tous deux mortellement. Dante les retrouve au dernier cercle de l'Enfer, dans un trou de la glace, se heurtant front à front, comme deux boucs furieux (1, XXXII, 50-51). Plus bas encore, voici deux damnés dans une attitude plus férocement bestiale : l'un penché sur la tête de l'autre, qu'il recouvre à la façon d'un chapeau, lui ronge la nuque comme un chien affamé (125-129); le comte Ugolin, traître à sa patrie,

se venge ainsi de son ennemi, l'archevêque dePise, Euggieri, qui l'avait laissé mourir de faim, lui et ses enfants (1289), soulevant dans toute l'Italie un cri d'horreur et de réprobation (1, XXXIII).

Ainsi, de toutes parts, on assistait à un déchaînement de passions farouches, qui semblaient ramener l'homme au niveau de la brute. Élevé dans cette atmosphère saturée de violences et de malédictions, Dante n'a pu se défendre de partager ces passions et de les traduire avec rudesse : on a vu déjà comment il interpelle Bocca degli Abati ; il faut entendre de quel ton il invective Pise, qu'il voudrait voir submergée par les flots de l'Arno (1, XXXIII, 79-84), Pistoia, sur laquelle il appelle le feu du ciel (1, XXV, 10-12), Gênes qui devrait disparaître de la surface de la terre (1, XXXIII, 151- 153), Lucques, la patrie de la vénalité et de la concussion (1, XXI, 40-42), les << roquets hargneux >> d'Arezzo (2, XIV, 46-47), sans oublier les Siennois, ces insupportables vaniteux, qui en remontreraient même aux Français (1, XXIX, 121-123) ! Lorsque Dante jetait les regards autour de lui, lorsqu'il assistait à cette division de l'Italie contre elle-même, au point que ceux qui vivaient << dans la même enceinte de murs et de fossés ne songeaient qu'à s'entre-dévorer >> (2, VI, 83-84), lorsqu'il voyait les haines se multiplier tellement que la mesure était comble et que << le sac débordait >> (1, VI, 50), il ne pouvait s'empêcher de penser que quelque chose était dérangé dans le fonctionnement normal du monde : sûrement les plans de la Providence étaient méconnus; l'humanité pécheresse se détournait chaque jour davantage de la volonté de Dieu : elle s'enfonçait obstinément << dans la forêt obscure, où l'on ne retrouve plus la droite voie ►> (1, I, 1-2).

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