CHAPITRE II
LES ORIGINES DE FLORENCE, ET LE DÉVELOPPEMENT DES DISCORDES CIVILES AU XIII^ SIECLE.
C'est autour de Rome, et de l'idée d'empire universel dont ce nom magique continuait à être le symbole, que s'est engagé le grand conflit qui remplit toute l'histoire d'Italie au xii^ et au xiii® siècle. Les vicissitudes de cette lutte ont eu leur contre-coup dans l'histoire intérieure de chaque ville, et en particulier à Florence.
On a vu que les Florentins se considéraient comme les descendants de colons romains établis sur les bords de l'Arno ; ils se montraient fiers de cette noblesse. Les fouilles les plus récentes ont révélé qu'en effet leur ville occupe la place d'une colonie romaine, colonie militaire sans doute, dont le rôle était de garder le pont sur lequel la voie de Rome à Bologne franchissait l'Arno ; cet établissement paraît remonter au temps de Sylla. Mais nous ne savons rien des circonstances qui entourèrent la naissance et le développement primitif de cette colonie, et les premiers faits dûment constatés, vraiment significatifs, de l'histoire de Florence n'apparaissent qu'aux approches de 1100.
Il y a là une sorte de paradoxe historique qui mérite de retenir l'attention. Cette ville qui, du milieu du xiii^ siècle au milieu du xvi^, joue un rôle prépondérant dans le progrès de la civilisation européenne, par la politique et par le commerce, c'est-à-dire surtout par la banque, par ses écrivains, ses artistes et ses savants, cette Athènes des temps modernes fait dans l'histoire une eiatrée tardive et subite. Les communes lombardes organisaient contre Barberousse leur héroïque résistance, et des villes maritimes, comme Pise, Amalfi, Naples, Venise, étaient prospères à une époque où l'on ne parlait pas encore de Florence. Bien plus, le patois florentin, qui allait devenir la langue littéraire de l'Italie, apparaît un des derniers dans les documents qui nous sont parvenus ; nous avons des vestiges du langage que l'on parlait en Calabre, en Sardaigne, en Lombardie à partir du x^ et du xi^ siècle ; pour Florence, il faut attendre l'année 1211. Et sans doute, depuis des siècles, les Florentins avaient un langage qui leur était propre ; mais il est remarquable que leurs archives, pourtant si riches, n'en aient conservé aucun fragment avant cette date, à cinquante-quatre ans de la naissance de Dante ! D'ailleurs, pour la poésie, Florence est devancée par la Sicile, par la vallée inférieure du Pô, et, dans les arts du dessin, Pise et Sienne réclament la priorité. Ce retard, il est vrai, Florence l'a rattrapé avec une rapidité et un éclat qui tiennent du prodige.
Cette merveilleuse force d'expansion, si longtemps contenue et ignorée, les historiens du moyen âge travaillent patiemment à en pénétrer le secret, durant sa période de préparation^ ; mais dès le xiii^ siècle,
1. P. Villari, / primi due secoli délia storia di Firenze, 2 vol., Florence, 1893 ; P. Santini, Quesiti e ricerche di storiografia
l'amour-propre du peuple florentin, qui se résignait mal à n'avoir pas d'histoire, comblait cette lacune à sa façon, au moyen de légendes auxquelles Dante fait d'assez fréquentes allusions.
Lorsque les mères de famille racontaient, tout en filant, les hauts faits des Fésulans aussi bien que ceux des Troyens et des Romains (3, XV, 126), elles se conformaient à la tradition qui mettait en perpétuel antagonisme Florence et Fiesole. Au temps où la terre n'était encore habitée que par les dieux et les fils des dieux, Fiesole avait été fondée par un héros que les auteurs florentins appellent << Atalante >> ou << Atlante >> — c'est-à-dire Atlas, mais le bon Boccace, en son traité de mythologie, renonce à nous dire si cet Atlas est bien celui qui porta le ciel sur ses épaules. Atalante avait eu trois fils : Italus, dont les descendants avaient peuplé l'Italie; Sicanus qui donna son nom à la Sicile, et Dardanus, le fondateur de Troie. Ainsi la noblesse de Fiesole l'emportait de beaucoup sur celle de Florence, de Rome et même de Troie.
Catilina, après avoir juré la perte de Rome — c'est ainsi que le sens de sa conspiration était interprété — vint demander un asile à Fiesole où le poursuivirent les consuls Métellus et Florinus ; grâce à l'appui des Fésulans, il battit les Romains sur les bords de l'Arno, en un combat où Florinus trouva la mort. Jules César vint ensuite tirer vengeance de cet affront, détruisit Fiesole, et, à la place où avait succombé Florinus, fit construire une ville nouvelle que, du nom de ce capi-
fjorentina, Florence, 1903 ; et Studi sulVantica œstituzione ddcomunediFirenze, dskiislArchivio Stor. ital., série V, t. XXXI- XXXII (1903); G. Salvemini Magnati e popolani in Firenze, Florence 1899 ; et surtout R. Davidsolin, Geschichte von FlorenZy Berlin 1896 et suiv.
taine, il appela Florentia^. Cinq cents ans s'écoulèrent, et, assure la légende, le roi barbare Totila, le fléau de Dieu, vint ravager Florence et rebâtit Fiesole. Il est trop clair que Totila, roi des Goths, est ici confondu avec Attila ; le premier traversa bien la Toscane vers le milieu du vi^ siècle, mais sans détruire Florence ; quant au roi des Huns, il ne vint jamais dans ces parages, mais il sembla naturel qu'une ville de quelque importance eût été dévastée par le fléau de Dieu : Dante, complétant la confusion entre les deux chefs barbares, dit formellement que la destruction fut l'œuvre d'Attila (1, XIII, 149)2. En vertu d'un raisonnement identique, Florence, fille de Rome, avait dû être reconstruite par Charlemagne, le rénovateur de l'empire d'Occident ; et si primitivement Florence avait été faite à l'image de la Rome antique, avec un capitole, un forum, un amphithéâtre, des thermes et des temples, Charlemagne voulut que la nouvelle ville fût le reflet de la Rome chrétienne, avec des églises consacrées à saint Pierre, saint Laurent, sainte Marie Majeure, etc.. Enfin, plusieurs siècles après, les Florentins brisèrent définitivement la puissance de Fiesole ; mais cet assaut donné à l'éternelle rivale est historique, et se place en 1125.
Dante considérait la population florentine comme
1. C'est une des nombreuses étymologies fantaisistes que l'on a proposées pour expliquer l'origine de ce nom. Il ne faut pas attacher plus d'importance à la fleur que Florence porte dans^ ses armes, qu'elle avait sur sa monnaie (le florin) et dont le souvenir reste attaché au dôme, Santa Maria del Fiore ; c'est du nom de la ville que dérive cette fleur.
2. Cependant, parlant de Charles de Valois, à la trahison duquel il attribuera la ruine morale de Florence (voir ci-après, p. 149-150), il l'appellera non -p^s Attila mais Totila secundiiaf (DVE, II, 6). i
composée de deux éléments superposés : les descendants des Romains, nobles, généreux, soucieux du bien de l'État, et la populace méprisable que les victoires successives remportées sur Fiesole avaient obligée à se fixer à Florence : c'étaient les << bêtes f ésulanes >>, le << peuple ingrat et méchant qui a conservé la rudesse de ses montagnes et de ses rocs >>, véritable i< fumier >> au-dessus duquel s'élève encore quelque <( plante » en qui revit << la race sainte des Romains » (1, XV, 61-63, 73-78). Cette hostilité de race entre Étrusques et Latins n'a jamais existé, il est à peine besoin de le dire, que dans l'imagination du poète et de ses contemporains ; mais elle occupe une place importante dans l'idée qu'ils se faisaient de l'origine des dissensions intestines de Florence.
Une autre tradition relative aux diverses reconstructions de la ville mérite encore d'être rappelée. La Florence païenne était sous la protection de Mars, auquel était consacré le plus beau temple. Lorsque les habitants se convertirent au christianisme, le patron auquel ils rendirent un culte particulier fut saint Jean-Baptiste : on expulsa donc Mars de sa demeure pour y établir le nouveau protecteur de la ville, et le temple du dieu de la guerre devint le << beau Saint- Jean >> (le Dante (1, XIX, 17). Pour assurer cependant une retraite honorable à l'idole dépossédée, on la hissa sur un haut pilier, au bord de l'Arno. Lors de la destruction de Florence par Attila, ou Totila, la statue tomba dans le fleuve où elle séjourna jusqu'à la reconstruction ordonnée par Charlemagne. A ce moment, à en croire Villani (III, 1), on se persuada qu'il était impossible de relever la ville de ses ruines si l'on ne retrouvait pas d'abord l'image en marbre du dieu, cette image que les premiers fondateurs lui avaient
consacrée << par vertu de sorcellerie >>. On la repêcha dans l'Arno et elle fut replacée sur son pilier, à la tête du pont, alors unique ; du moins se plut-on à croire que le bloc de pierre informe que l'on avait retiré de l'eau provenait de cette statue : Dante l'appelle une << pierre brisée >> (3, XVI, 145), et Boccace, qui put la voir, déclare que c'était un fragment de statue équestre tellement informe qu'on ne reconnaissait plus si la partie conservée était un morceau du cheval ou du cavalier ! En 1333, lors d'une crue du fleuve qui emporta le vieux pont, ce curieux fétiche fut précipité dans l'Arno, et depuis on ne l'a plus retrouvé. La superstition des Florentins s'obstinait à voir dans la spoliation de Mars, supplanté par saint Jean, une des causes de leurs guerres civiles. Dante s'est fait l'écho de cette croyance (1, XIII, 143-145), et c'est au pied de la statue mutilée qu'eut lieu en effet le premier épisode sanglant des discordes florentines (3, XVI, 145-147).
L'époque où l'on commence à discerner quelques traits moins fabuleux dans la vie de Florence coïncide avec le gouvernement de Mathilde de Canossa, la << grande comtesse >>, fille de Bon,iface III, duc et marquis de Toscane, héritière d'immenses territoires qui s'étendaient jusqu'en Ligurie et en Lombardie, et qui mourut en 1115. Ce qui mérite, à cette place, d'être rappelé de son œuvre, c'est qu'elle favorisa, plus ou moins consciemment, la première ébauche d'institutions communales à Florence.
Elle était retenue le plus souvent loin du val d'Arno, engagée dans des guerres continuelles en Lombardie, de Crémone à Mantoue et à Ferrare. Pendant ces absences prolongées, elle déléguait son autorité administrative et judiciaire sur Florence à quelques ci-
toyens choisis par elle. Peu importe si, parmi ces délégués, se trouvaient surtout des représentants de familles d'origine germanique : à cette époque lointaine, tout ce qui vivait dans l'enceinte des murs s'unissait, sans distinction de races, dans un intérêt commun ; il s'agissait de se défendre contre les petits seigneurs féodaux qui enserraient la ville de toutes parts et faisaient obstacle à son développement. Suivant la pittoresque expression de Villani, les collines avoisinantes étaient << enchastelées >>, hérissées de forteresses aux tours crénelées. Florence est située dans une sorte de cuvette, où l'Arno ne pénètre et d'où il ne s'échappe que par d'étroits défilés faciles à garder ; le commerce naissant de la ville avait surtout besoin de sécurité pour transporter ses marchandises, et ces brigands, car c'est bien le nom qui leur convient, juchés dans leurs nids d'aigles, faisaient main basse sur tout ce qui passait à leur portée. L'intérêt primordial des 1 Florentins était donc de tenir en respect ces voisins incommodes, et la comtesse les soutint dans les luttes engagées à cet efîet : elle le fit d'autant plus volontiers que ces châtelains, hostiles aux progrès de la ville, s'érigeaient en défenseurs de l'empire, tandis que Mathilde était toute dévouée au pape.
Pendant une trentaine d'années, elle guerroya donc presque sans relâche pour défendre la cause de l'Église contre les revendications impériales. De sa mère, Béatrice de Lorraine, elle avait hérité une piété très ardente ; elle y ajouta une activité, un zèle infatigables, et surtout elle subit dans toute sa force l'ascendant de la personnalité puissante en qui s'incarna l'esprit théocratique à la fin du xi^ siècle : le pape Grégoire VII. Le pontife était l'hôte de Mathilde, en son château de Canossa, au moment où l'empereur
Henri IV vint implorer de lui son pardon ; elle fut présente à cette entrevue tragique, et l'on assure que ce fut seulement à ses prières et à ses larmes que céda l'inflexible Grégoire VII, lorsqu'il consentit à recevoir l'excommunié et à se réconcilier avec lui^. Tout ce qu'elle eut d'énergie, d'influence et de richesses fut consacré à fortifier la puissance des papes ; eUe fonda des couvents et dota toutes sortes d'institutions pieuses ; enfin, se voyant sans héritiers, elle fit don de ses domaines à l'Église.
Cette donation fut le point de départ de démêlés sans fin entre l'empire et la papauté ; car la grande comtesse, selon le droit féodal, ne pouvait disposer que des biens allodiaux, c'est-à-dire dégagés de toute vassalité et transmissibles directement ; quant aux biens féodaux, ils devaient faire retour à l'empereur. Or il n'était pas aisé d'établir, pièces en mains, que tel domaine était un alleu, et tel autre un fief ; les contestations qui résultèrent de ces questions juridiques constituent un chapitre important de l'histoire de l'Empire dans ses rapports avec l'Église au xii^ et au XIII® siècle.
A la faveur de ce différend, sans cesse renouvelé, et de l'anarchie qui en résulta, les Florentins se créèrent très habilement une administration communale autonome, en développant les institutions rudimentaires qu'ils avaient reçues de Mathilde : la seule, la grande nouveauté introduite alors fut que leurs magistrats, au lieu de tenir leur autorité de la comtesse, représentèrent plus directement les citoyens mêmes qui les choisissaient. Ce changement ne se fit certes pas sans secousses, mais nous connaisssons très mal le détail de cette pre-j
1. G. Picciôla, Matdda, Bologne, 1^02 {Bihl. 8torico-critica\ délia lett. dantesca, II, I.)
lilmière révolution. Une seule chose est certaine, c'est i que la population entière, du bourgeois le plus influent lau plus modeste artisan, fit cause commune avec les représentants de l'aristocratie guerrière, en un admirable élan, pour défendre l'indépendance et la pros- Ipérité naissante de la ville contre des voisins incommodes et jaloux : en 1119, les Florentins prirent le château de Monte Cascioli, où était venu s'établir un chevalier allemand portant le titre de vicaire impérial, et en 1125 ils réduisirent Fiesole à l'impuissance.
Le souvenir laissé par la comtesse Mathilde à l'aurore de l'histoire de Florence est de la plus haute importance ; Dante l'avait certainement présent à l'esprit, et c'est avec intention sans doute qu'il a donné ce nom à l'un des personnages symboliques de son poème, la Matelda du Paradis Terrestre (2, XXVIII et suiv.). L'identification, il est vrai, soulève des objections, et ce problème méritera d'être discuté en son lieu^ ; il suffit de rappeler ici que les lecteurs et les commentateurs anciens de la Divine Comédie ont généralement reconnu, dans la Matelda du poète, un reflet, très Idéalisé sans doute, de celle qui fut la grande comtesse de Toscane.
Inauguré par les premières entreprises des Florentins pour garantir leur autonomie et leur indépendance, le xii^ siècle vu de loin présente, dans l'histoire de la commune, une physionomie assez facile à définir : époque d'union entre tous les citoyens, sous la direction