‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 12 sur 71 · K. Fedem, Dante (Bergame, 1903), p · texte numérisé non relu

K. Fedem, Dante (Bergame, 1903), p

âmes vraiment pieuses, éprises dïdéal et de sainteté, fuyaient le commerce des hommes et se réfugiaient dans la solitude : << 0 beata solitudo, o sola beatitudo ! >> fut l'aspiration de tous les cœurs altérés de paix et de justice, en attendant l'éternité ; et les cloîtres et les ermitages se multiplièrent dans les sites les plus inaccessibles, partout où l'on espérait éviter la société maudite des hommes.

Pendant ce temps, le peuple resté aux prises avec la réalité — car ces bienheureuses solitudes n'étaient pas faites pour lui — assistait, scandalisé, à la vie déréglée des prêtres et des moines qui, demeurés dans le siècle, étaient gagnés par la corruption générale. Un grand désir de réforme se manifesta dans l'Église, et provoqua certains mouvements populaires, dont celui des patarins est le plus fameux. La << Pataria >>, à Milan, était le quartier des chiffonniers, et Ton appela << patarini >>, par dérision, les partisans du bas clerg< dans sa lutte contre les évêques simoniaques et contn les prêtres mariés. Quelques papes réformateurs comme Grégoire VII, encouragèrent cette lutte ei béatifièrent divers apôtres de la pureté des mœurs mais le mouvement patarin finit par être vivemeni combattu, et l'opinion d'après laquelle les sacrementi administrés par un prêtre marié ou simoniaquc n'étaient pas valables fut déclarée hérétique. Au même courant réformateur se rattachent l'apostolat, surtout politique d'ailleurs, d'Arnaud de Brescia, et plus encore celui du Lyonnais << Petrus de Valdo >>, qui prêcha le retour à la pauvreté évangélique : ses disciples, les << Pauvres de Lyon >>, firent rapidement de nombreux prosélytes dans le nord de l'Italie. D'OrienI se propagea aussi dans les pays latins l'hérésie des manichéens, qui reconnaissaient dans le monde deu3

principes constammen.t eu lutte, celui du bien et celui du mal, et qui s'infligeaient les pires tortures pour sauver leur âme. Sous le nom de cathares — les purs, — les adeptes de cette doctrine se multiplièrent au xii^ siècle en Italie, où on les confondit vite avec les patarins, et dans le sud de la France, où ils sont connus sous le nom d'albigeois. L'ardeur de pénitence, qui soufîlait parfois sur les populations italiennes comme un vent de folie, provoquait des mouvements irrésistibles, tel celui des flagellants qui, en 1260, se répandirent par centaines et par milliers à travers les villes et les campagnes, à moitié nus, en se donnant la discipline et en chantant des cantiques.

De leur côté, des moines mystiques, au fond de leur solitude claustrale, essayaient de prévoir quand prendrait fin la barbarie, quand aurait lieu l'avènement promis de la Jérusalem céleste : courbés sur le livre de rApocal3rpse, ils en interrogeaient les mystérieuses prophéties, supputaient les temps, prédisaient le triomphe prochain du Christ, annonçaient << l'Évangile éternel ». Entre tous ces prophètes mystiques, Joachim de Flore, à la fin du xii® siècle, avait suscité de grands espoirs. Par une voie toute différente, saint François consolait les faibles et les humbles et fortifiait leur foi en la ramenant à sa source la plus pure : l'imitation des vertus du Christ ; saint Dominique fondait un ordre destiné à exterminer l'hérésie, et saint Thomas fixait la doctrine philosophique et théologique de l'Église^.

1. Sur ce sujet très vaste, et à peine effleuré ici, on relira toujours avec plaisir et profit \ Italie mystique d'E. Gebhart. Mais je me réfère surtoutauvolumedeM.F. Tocco,Z/'e/-e5mwe^ medio evo (Florence, 1884), complété par sa conférence, Quel che non c'è nella Divina Commedia, o Dante e Veresia ; Bologne, 1899.

De cette vie religieuse si intense de l'Italie, au XII® et au xiii® siècle, le poème de Dante a conservé relativement peu de traces : pas un mot d'Arnaud de Brescia ni de Valdo, des flagellants ni des patarins ou des cathares. Ces derniers cependant, les documen le prouvent, étaient encore assez nombreux à Florenci en 1243, et il est difiicile d'admettre que Dante n'ai entendu parler ni des uns ni des autres. On est oblig de penser qu'il n'a vu là que des curiosités dogmatiquei dépourvues d'intérêt, ou des hardiesses blâmables, formellement condamnées par l'Église, et dont il valait mieux ne pas parler. De toute façon, cette réserve sur le chapitre de l'hérésie, de la part d'un esprit si informé, si avide de problèmes théologiques, et qui aurait dû éprouver, semble-t-il, tant de sympathie pour telles ou telles idées d'un Arnaud de Brescia, par exemple, est un indice à retenir : il montre combien était grand le besoin d'orthodoxie qu'éprouvait la chrétienté aux approches de 1300 ; Dante est bien l'interprète de sa génération sous ce rapport.

Il a pourtant réservé, dans son Enfer, un cercle aux hérétiques, aux « hérésiarques et à leurs disciples >>, le sixième, où les damnés sont entassés dans des tombes rougies par le feu : toute la région a l'aspect d'un vaste cimetière (1, IX, 112 et suiv.). Mais, par une singulière disposition de son récit, il ne nous montre que le» habitants d'un de ces sépulcres, ou, si l'on veut, d'un quartier de cette région, celui qui est habité par les athées, les << disciples d'Épicure, pour qui l'âme meurt avec le corps >> (1, X, 14-15), et Dante range dans cette catégorie Farinata degli Uberti, Cavalcante Cavali canti, Frédéric II, le cardinal Ubaldini, et d'autres qu'ij ne nomme pas ; or, précisément ceux-là sont de pursi incrédules, des matérialistes ;|Épicure ne saurait être

tenu à aucun égard pour le type de l'hérétique ! Il est vraisemblable que le poète a eu l'intention de placer dans ce cercle toutes les sectes d'hérétiques, en les I groupant d'après leurs doctrines : il ne laisse pas ignorer que les tombes sont plus remplies qu'on ne croit communément (1, IX, 127-129) ; mais le fait est qu'il ne nomme aucune de ces sectes : à peine signalet-il la tombe du pape Anastase II (496-498), auquel le moyen âge imputait une adhésion imaginaire à certaines doctrines condamnées (1, XI, 8-9).

Dante a eu de l'hérésie une conception si peu précise qu'il a rangé parmi les << fauteurs de discordes >>, au [huitième cercle, un véritable fondateur de religion comme Mahomet, et qu'il a prédit la venue prochaine, dans cette même région, d'un Piémontais, fra Dolcino, encore vivant en 1300 (il fut brûlé vif à Vercelli en 1307), dont l'apostolat se rattachait directement au mouvement patarin. Le poète n'a voulu voir en eux que des schismatiques, damnés pour avoir pro- Ivoqué des scissions au sein de la famille chrétienne, et inon pour avoir fait preuve de hardiesse ou d'indépendance au point de vue du dogme. D'autre part, il arrive à Dante de tenir peu de compte de certaines sentences de l'Église : divers écrits de Joachim de Flore avaient été condamnés par le concile de Latran en 1215, et saint Thomas avait dénié à leur auteur ce don de prophétie qui avait fait sa popularité ; cela n'empêche nullement que nous ne trouvions dans la Divine Comédie, au Paradis, parmi les grands I docteurs, Joachim, << l'abbé calabrais, doué d'esprit iprophétique >> (3, XII, 140-141). Dante apparemment [estimait que ses prédictions n'avaient constitué un danger ni pour l'unité ni pour la pureté de la foi, en quoi d'ailleurs il se trompait. Comme beaucoup de ses con-

temporains, le poète a appelé de tous ses vœux une réforme morale et politique de l'Église, mais il entendait que cette réforme fût entreprise dans l'Église elle-même et par elle, non pas en dehors d'elle ni surtout contre elle. Voilà, sans doute, pourquoi son attention s'est si peu arrêtée sur l'œuvre d'hommes dont il avait appris que, de gré ou de force, ils étaient sortis de l'Église, tandis qu'il a magnifiquement glorifié ceux qui ont su concilier leur activité de réformateurs avec leur fidélité à la discipline catholique^. Deux hommes surtout lui sont apparus, avec raison, comme de véritables apôtres, comme les régénérateurs de la foi, les « deux champions >> choisis par Dieu, « les deux roues du char >>de l'Église, saint François et saint Dominique.

Deux chants du Paradis sont consacrés à célébrer leur œuvre de défense et de rajeunissement de la foi : parler de l'un, dit le poète avec insistance, c'est parler de tous deux, tel fut leur accord et la conformité de leurs vues (3, XI, 40-42) ; et Dante a eu l'idée touchante de souligner cette fraternité des deux saints en plaçant l'éloge de saint François dans la bouche d'un dominicain — saint Thomas — et celui de saint Dominique dans la bouche d'un franciscain — saint Bonaventure. Ce n'est pas certes que les dissemblances des deux apôtres du xiii® siècle lui aient échappé ; Dante, au contraire, les a fortement mises en lumière, et le rapprochement qu'il fait de ces deux << Princes >> (3, XI, 35) est simplement justifié par l'identité du

1. Si, à cet égard, Dante n'a pas nommé Grégoire VII, pour les raisons déjà indiquées (p. 14), il a accordé une place importante dans son poème (3, XXI) à l'abbé de Fonte Avellana, Pierre Damien, qui fut l'ami et le conseiller des prédécesseurs de Grégoire VII, et de ce pape lui-même avant son élection.

but qu'ils ont poursuivi ; il nignore pas que leurs voies ont été bien différentes : l'un eut en partage toute la science d'un chérubin, l'autre fut un séraphin par l'ardeur de sa charité (37-39). La connaissance des l mystères célestes, suprême aspiration de l'intelli- I gence, a permis à saint Dominique d'épurer la foi et j d'exterminer l'hérésie ; tandis que la plus grande des :^ vertus chrétiennes, la charité, a donné à saint François la force de réveiller la foi dans le cœur des hommes. Ainsi la physionomie des deux « champions >> se trouve excellemment indiquée ; dès les premiers mots est esquissé le caractère combattif du castillan, du << saint athlète, doux pour les siens, impitoyable pour ses ennemis >> (3, XII, 56-57), dont la mère rêva, avant de lui donner le jour, qu'elle allait mettre au monde un chien, qui, tenant une torche enflammée dans sa gueule, embrasait l'univers, — embrasement de piété, explique l'office de saint Dominique ; lueur sinistre des bûchers allumés par l'Inquisition, riposte l'histoire^. Tout est douceur, au contraire, tout est tendresse et séduction dans le résumé que le poète donne de la carrière du saint d'Assise.

Le saint François dont nous aimons à évoquer l'image, le << petit pauvre du bon Dieu », l'auteur de la conversion du loup de Gubbio et de la définition de la félicité parfaite^, n'est pas précisément celui que Dante, d'accord avec tout son siècle, a présenté dans la Divine Comédie : pour lui, c'est un haut dignitaire de la cour céleste, dont le siège, inférieur seulement, à celui de saint Jean-Baptiste, fait face à ceux de Marie, d'Eve, de Kachel et de Sarah (3, XXXil, 28

1. On connaît le calembour qui assimile les Domînîcani a des Domini canes.

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