Il Fiore, sonnet
3. Dans cette hypothèse, c'est ainsi que l'on traduisait «Sillogizzô invidiosi veri » (3, X, 138).
les œuvres de Siger^ ; peut-être n'en jugea-t-il que sur sa très grande réputation de dialecticien ; il pouvait donc sans inconvenance mettre côte à côte, dans son Paradis, Siger et saint Thomas : au sein delà béatitude, les âmess'élèvent au-dessus des divergences passagères auxquelles, dans la vie, les hommes attachent souvent trop de valeur. Quelques propositions de saint Thomas ne furent-elles pas aussi frappées dans la condamnation de 1277? Mais, dans le ciel du Soleil, rien de tout cela ne compte plus : le souvenir de ces misérables querelles s'évanouit, et il ne reste plus que l'amour de la science, la noblesse de l'intelligence, l'exercice incessant de la raison, qui rapprochent en une fraternité glorieuse tous ceux qui ont cherché la vérité. Artisan de syllogismes surprenants et admirables^, Siger avait bien mérité de la philosophie, dont il avait perfectionné l'instrument favori.
Il n'en reste pas moins que Dante a été inspiré sur ce , point par un esprit de tolérance remarquable : ortho- /doxe rigide en matière de foi, il fait preuve dans le do- /maine de la science d'une grande largeur d'idées, lorsqu'il groupe côte à côte tous les bons ouvriers de la pensée, averroïstes et thomistes, platoniciens et mystiques, sans distinction, et lorsqu'il étend sa miséricorde chrétienne aux maîtres de la sagesse antique : seul Épicure est la proie du feu d'enfer ; mais le poète n'a pu se résigner à damner ni Platon, ni Aristote, ni même Démocrite (1, IV, 130 et suiv.); il les a placés, avec tous les grands hommes étrangers au christia-
1. C'est aller un peu loin que d'affirmer que Dante n'en avait sûrement rien lu (Ch. V. Langlois, Questions d'histoire et d'enseignement, 1902, p. 70).
2. C'est ainsi qu'il y a lieu d'interpréter le mot invidiosi de Dante : qui excitent l'envie par leur perfection.
nisme, dans la région privilégiée du Limbe, où le seul châtiment est d'être privé de la vue de Dieu ; encore le << noble château >> où sont groupées toutes ces gloires de l'humanité est-il une oasis lumineuse et paradisiaque, située au bord, presque en dehors, du goufîre infernal ; et l'on y voit Saladin non loin de Brutus l'Ancien et de Lucrèce, comme Avicenne et Averroès s'y tiennent à la suite d'Aristote, d'Euclide, de Sénèque et d'Hippocrate.
C'est en cela, et en cela seulement, que consistent l'originalité de Dante et la nouveauté de son attitude en face des problèmes théologiques et philosophiques : cette largeur de vues, cette insatiable curiosité d'esprit, cet amour de la science, où notre âme trouve la satisfaction suprême de ses aspirations et la plus haute forme du bonheur {Cnv. I, 1), sont des traits qui détachent fortement Dante de sa génération, et font de lui l'initiateur d'un renouveau intellectuel, que rien n'annonçait si proche au moment où il venait au monde.
Au point de vue littéraire même, il ne semblait pas que l'Italie fût prête à produire une œuvre aussi profondément humaine et aussi parfaitement belle que la Divine Comédie. Tout entière à ses trafics et à ses luttes intestines, Florence ne manifestait aucun zèle pour l'étude de la poésie, n'ouvrait aucune école, ne s'attachait aucun maître fameux, alors qu'Arezzo et Sienne, pour ne pas sortir de Toscane, s'engageaient dans cette voie dès le milieu du xiii® siècle ; aussi les Florentins, d'ailleurs si bien doués, étaient-ils restés
fort ignorants. Le compilateur anonyme du NovelUno, compatriote et contemporain de Dante, fidèle interprète des idées et des goûts du peuple et de la bourgeoisie, commence intrépidement un de ses contes en déclarant que << Socrate fut un fameux philosophe de Kome >>, pour en venir à parler d'une ambassade que les Grecs auraient envoyée aux Romains sur les conseils du Soudan d'Egypte^ ! Le seul poète latin qui eût conservé une popularité réelle était Virgile, mais combien sa physionomie n'était-elle pas altérée ! Les théologiens voyaient en lui, à cause du début de sa quatrième églogue, un prophète de la naissance du Christ, et la légende populaire l'avait transformé en un simple sorcier ^. Ovide était fort goûté pour ses Métamorphoses, ses Héroïdes, et surtout pour son Art cf aimer, dont la traduction obtenait le plus vif succès ; mais c'était une lecture profane et frivole, qui ne contenait pas le germe d'une littérature nouvelle. Ainsi dans cette Italie, où le souvenir de la gloire et de la puissance romaines joua un si grand rôle politique, où les lettrés ne laissèrent jamais s'éteindre complètement les traditions qui les rattachaient à Rome, à travers les Pères, les juristes, les docteurs^, on ne conservait qu'une intelligence limitée, médiocre, de la poésie et de la pensée anciennes.
L'esprit de Dante ne pouvait donc être façonné par l'art classique ; sans doute il reçut les encouragements et les conseils d'un homme qui fut moins un professeur qu'un vulgarisateur, Brunetto Latini, traducteur de la