‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 16 sur 71 · Voir D. Comparetti, Virgilio nd medio evo, Florence · texte numérisé non relu

Voir D. Comparetti, Virgilio nd medio evo, Florence

3. F. Novati, L'in/lusso del pensîero latino sopra la civiltà italiana del medio evo ; Milan, 1899.

Rhétorique à Herennius, et de qui G. Villani dit : << C'est lui qui le premier dégrossit les Florentins, et leur apprit à bien parler. >> La vérité est pourtant que Dante acquit par son seul labeur personnel la connaissance, d'ailleurs incomplète, de l'antiquité dont témoigne son poème ; c'est à son seul génie qu'il est redevable de la création de son Virgile, personnage si humain, si noble et si affectueux à la fois, qu'il a conçu grâce au << grand amour >> au moins autant qu'à << la •j longue étude >> avec lesquels le Florentin avait médité sur l'œuvre du Mantouan (1, 1, 83). Et cet effort pour entrer en communion intime avec la personnalité de Virgile ne put être réalisé du jour au lendemain : ce fut l'œuvre de la maturité de Dante, et d'ailleurs ce n'est pas grâce à ce contact avec l'antiquité ressaisie que son génie s'est éveillé. Ses premiers vers, d'une dizaine d'années antérieurs à ses lectures classiques, dérivent directement d'une influence purement médiévale, celle des troubadours de Provence et de leurs imitateurs italiens.

La prédominance de l'influence française et provençale sur les premiers essais en langue vulgaire est un des traits essentiels de la littérature italienne du xiii^ siècle^. Il existait sans nul doute, dès cette époque, une poésie Ijrrique populaire ; mais nous n'en avons rien conservé ; Dante n'en parle pas, et assurément il ne ui doit à peu près rien. Les œuvres françaises alors 'ort goûtées en Italie étaient de deux sortes : les romans et les ouvrages didactiques ; Dante n'a pas manqué

l.La question ne saurait être résumée à cette place dans son ensemble, et je renvoie à l'exposé, déjà très bref, que j'en ai ionné dans les premiers chapitres de ma Littérature italienne ; \Q ne signalerai ici que les précédents de la poésie dantesque mentionnés par Dante lui-même.

de mettre les aventures troublantes de Lancelot du Lac, de la reine Guenièvre et du perfide Galéhaut entre les mains de Françoise de Kimini (1, V, 127-137), et dans un passage de son traité sur le langage vulgaire, il déclare que la langue d'oïl doit la préférence dont eUe jouit, même en Italie, pour les récits en prose et les traités didactiques^, à son agrément et à sa large difîusion (DVE, I, 10) — jugement courant parmi les Italiens de ce temps, car on le retrouve tel quel chez plusieurs écrivains contemporains. D'ailleurs la poésie française avait aussi franchi les Alpes, non seulement avec ses chansons de geste, mais encore avec le Roman de la Rose dont, pendant des siècles, le succès fut inépuisable^. Dante le connut-il, et en tirat-il quelque inspiration? La réponse serait aisée si l'on pouvait affirmer que le poème en sonnets de << la Fleur » est de lui ; du moins reste-t-il acquis que ce résumé de l'œuvre française est d'un Florentin et remonte à la fin du xiii'' siècle.

L'influence des troubadours provençaux offre beaucoup plus d'intérêt au point de vue des premiers essais poétiques de Dante. On sait que dès le xii^ siècle, les cours féodales du Limousin, du Languedoc et de la Provence avaient vu naître et se développer une poésie ingénieuse, subtile, brillante, musicale, tantôt sensuelle et tantôt empreinte du plus pur spiritualisme

1. Outre \q Livre du Trésor de B. Latini, il faut citer la compilation des romans de la Table Ronde par Rusticien de Pis( et sa rédaction des voyages de Marco Polo, le Régime du Corpc du médecin Aldobrando de Sienne, la Chronique du Vénitier Martino da Canale, etc.. Voir le mémoire de M. P. Meyer bvû la Langue française en Italie dans les Atti dd Congresso storicc di Roma, aprile 1903, t. IV, p. 61 (1904).

2. L. F. Benedetto, Il « Roman de la Rose » e la letteratura italiana». Halle, 1910.

qui exaltait le charme souverain des dames, auxquelles leurs humbles serviteurs rendaient un véritable culte. Les variations exécutées par les troubadours sur ce thème les conduisirent assez vite à une poésie conventionnelle, qui ne se gardait de la monotonie qu'en multipliant, avec une incontestable virtuosité, les artitifices d'une forme harmonieuse et savante, à laquelle il semblait qu'une obscurité voulue dût ajouter un nouvel attrait. Lorsque, au début du xii® siècle, les persécutions dirigées contre les albigeois étouffèrent l'aimable civilisation à peine éclose dans le sud de la France, les troubadours portèrent leurs chansons ailleurs : beaucoup passèrent en Italie, où ils reçurent l'accueil le plus flatteur, du Montf errât jusqu'à la Sicile. Les poésies des Provençaux furent vivement goûtées de tout ce qu'il y avait de cultivé dans la péninsule, et Dante laisse voir qu'il connaissait bien leur répertoire ; il cite une douzaine de leurs pièces, et, parmi les personnages de la Divine Comédie, figurent plusieurs de ces artisans de << rimes précieuses >>.

Celui d'entre eux qui fait l'apparition de beaucoup la plus saisissante est Bertrand de Born, sire de Hautefort en Périgord, qui se promène dans la neuvième fosse du huitième cercle de l'Enfer, parmi les << semeurs de discorde >>, portant à la main sa tête coupée, à l'aide de laquelle il se dirige, comme s'il s'éclairait d'une lanterne. Il passait pour avoir poussé à la rébellion le prince Henry, << le jeune roi », contre le roi d'Angleterre Henry II, son père, (1, XXVIII, 118 et suiv.); mais Dante estimait aussi son talent de poète, surtout dans le genre belliqueux (DVE, II, 2). Au ciel de Vénus, l'amoureux Folquet de Marseille, devenu moine cistercien, puis évêque de Toulouse, jouit des délices du Paradis grâce au zèle qu'il déploya dans la

croisade contre les albigeois (3, IX). Mais de tous ces troubadours, celui que Dante exalte le plus, comme l'artiste accompli, rompu à toutes les difficultés, initié à tous les mystères d'une poétique savante et compliquée, est Arnaud Daniel, de Kibérac ; sur l'avant-dernière terrasse du Purgatoire, il expie le péché de luxure, et interpellé par Dante, il lui répond en provençal ; avec Giraut de Borneil, il avait été le poète le plus célèbre de la fin du xii^ siècle, et Dante, qui connaissait également bien les œuvres de l'un et de l'autre, préférait la manière obscure et artificieuse d' A. Daniel au style plus aimable, mais à son gré trop facile, du Limousin (2, XXVI, 118-120); Pétrarque, un peu plus tard, partagea cet avis^.

Les Italiens ne se bornèrent pas à connaître, à admirer, à étudier la poésie provençale : ils la cultivèrent. Le xiii^ siècle a vu paraître une pléiade de troubadours italiens, dont le plus fameux, grâce surtout à un épisode célèbre du Purgatoire, est Sordello, natif de Goito près de Mantoue (2, VI). Le rôle que Dante lui a confié, et qui appartient strictement à l'étude de la Divine Comédie^, semble lui être échu en raison d'une vigoureuse satire politique qu'il avait composée sur la mort d'un seigneur de Provence, Blacatz, son ami et son protecteur. Mais cette poésie en langue! j étrangère pouvait difficilement acquérir un développement original, même dans la région du Nord où elle s'acclimata le mieux ; aussi vers le même temps, à l'extrême Sud, une tentative autrement intéressante et féconde fut-elle faite pour reprendre, dans la langue de l'Italie, les thèmes et les développements des trou-

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