‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 17 sur 71 · Voir ci-après, IIP partie · texte numérisé non relu

Voir ci-après, IIP partie

badours. La cour de Frédéric II fut, entre 1220 et 1250, le berceau de la poésie italienue.

L'influence de cet homme prodigieux se retrouve, au début du xiii® siècle, dans tous les domaines, politique, philosophique et scientifique — car il consulta la sagesse des Arabes et celle des Juifs sur les plus graves mystères de la nature et c'est lui qui fonda l'école de Salerne — poétique enfin, car il s'exerça luimême au jeu nouveau d'entre-croiser des rimes italiennes à l'exemple des Provençaux. Les plus grands personnages de sa cour, son chancelier Piero délia Vigna, son fils Enzo, roi de Sardaigne, des notaires, comme Jacopo da Lentini, des juges, comme Guido délia Colonna, et des chevaliers s'évertuèrent à célébrer les charmes de << Madonna >>, à déplorer sa froideur, et à soupirer dans les règles. Mais il est juste d'ajouter que cette reproduction conventionnelle et presque mécanique de thèmes consacrés était rehaussée et rafraîchie, au moins chez quelques rimeurs, par certains emprunts à la poésie populaire, plus spontanée et plus naïve, d'allure plus libre et plus franche. Telle fut, suivant l'expression consacrée, 1' << école silicienne >>. Ce n'est pas que tous ces poètes fussent nés dans la grande île, ou qu'ils aient manié le pur dialecte de Palerme ou de Messine — plusieurs venaient de l'Italie centrale et méridionale, et leur langue, où dominent les caractères des provinces du Sud, s'efforce pourtant d'acquérir une certaine dignité, une noblesse à laquelle I les patois ne pouvaient prétendre ; mais, suivant la i| remarque de Dante, comme la Sicile était alors le séi| jour d'un grand prince, << il est arrivé que toute la poéijsie de nos prédécesseurs a été appelée sicilienne, nom il que nous lui conservons, et qu'il n'appartiendra pas !à la postérité de lui enlever » (DVE, I 12). ; 6

La mort inopinée de Frédéric II, en 1250, seize ans plus tard celle de Manfred qui s'efforça de continuer les traditions paternelles, n'empêchèrent pas l'œuvre entreprise de se répandre et de prospérer : la poésie sicilienne trouva surtout asile en Toscane, où elle eut pour principal représentant l'artificieux Guittone d'Arezzo; mais ce pesant rimeur ne sut guère tempérer son imitation des Provençaux que par un ton pédantesque et doctrinaire qui n'était pas un progrès décisif. Dante était fort au courant de tous ces essais poétiques, il en reconnaissait l'importance au point de vue du développement de la littérature naissante, sans nourrir pourtant de grandes illusions quant à leur valeur absolue. A un poète lucquois de cette école, Bonagiunta Orbicciani, rencontré sur la sixième terrasse du Purgatoire, il a fait dire que ce qui avait manqué à tous ces rimeurs, depuis le << notaire de Lentini >>, le chef du premier groupe sicilien, jusqu'à Guittone, I le chef du groupe toscan, c'était d'écrire sous la dictée de leur cœur (2, XXIV, 52-60) ; et Dante n'a pas manqué une occasion de rabaisser le prétentieux rimeur d'Arezzo (2, XXVI, 124-126).

Un pas décisif fut accompli le jour où un disciple de Guittone, le bolonais Guido Guinizelli, esprit plus fin, plus distingué, eut l'inspiration géniale de faire servir cette poésie conventionnelle, ce formalisme savant et vide à l'expression d'idées et de sentiments sincères. Ces perfections divines, mais froides, d'une dame irréelle, ces langueurs d'amoureux exemplaires, mais indéfiniment transis, ne pouvaient-elles ^devenir l'expression allégorique de l'idéal de beauté, de bonté, de perfection morale, de science absolue auquel tend incessamment l'humanité? La culture philosophique dont était pourvu le Bolonais était plus

que sufi&sante pour jeter les bases de cette conception symbolique très neuve de la poésie amoureuse ; et il composa sur le thème de l'identité de l'Amour et de la noblesse du cœur une << canzone >>, plusieurs fois citée par Dante, qui fut le point de départ de la nouvelle école florentine d'où sortit la Vita Nuova. Aussi, lorsque le poète rencontre Guido Guinizelli au, sommet du Purgatoire, derrière le même mur de flammes qu'Arnaud Daniel, il le salue avec émotion du nom de << Père >> ! — père de tous ceux qui ont su associer dans leurs vers d'amour la douceur de l'inspiration au charme de la forme (2, XXVI, 97-99) ; pour lui, Guinizelli était << le grand Guido >> (DVE, I, 15) et << le Sage >> par excellence (VN, sonn. 10).

Telles sont les traditions littéraires, tels sont les modèles poétiques que Dante méditait au moment où s'éveilla sa sensibilité artistique. Certes, aucune œuvre maîtresse n'avait encore vu le jour ; le poème qui allait consacrer avec éclat la puissance expressive de la langue italienne ne paraissait pas encore près de naître ; mais l'activité était grande, du nord au sud de la péninsule, beaucoup plus grande que ne le laissent entrevoir ces quelques pages, et au témoignage de Dante luimême, celui-ci avait eu des précurseurs, des maîtres, dont l'art avait, dans une certaine mesure, déterminé le sien. Loin de diminuer son mérite, cette constatation ne peut que mieux faire éclater la force prodigieuse de son génie ; si son œuvre ne fut pas une création ex nihilo, un pur miracle, elle apparaît comme un organisme merveilleusement riche, varié, souple, lumineux, , animé par une pensée profonde, qui vient se substituer à une série d'essais timides et dispersés.

Envisageons d'un peu plus haut encore la période préparatoire analysée dans ces premiers chapitres, ce

« milieu historique >> décrit par le poète, et dont sa personnalité reçut la première empreinte. La venue de Dante ne nous paraîtra plus aussi extraordinaire, si nous songeons aux symptômes de vitalité nouvelle qui se manifestaient dans toutes les brandies de l'activité humaine en Italie : prospérité économique, essor politique, réveil du pur esprit chrétien avec saint François, de l'esprit philosophique avec les commentateurs d'Aristote, curiosité scientifique et naissance de la poésie italienne à la cour de Frédéric II. Le xiii^ siècle fut vraiment comme le printemps de la vie italienne, printemps agité, orageux, où une sève abondante circule dans tous les organes récemment constitués, et prépare l'éblouissant été de la Kenaissance. On vivait alors en Italie, à Florence, avec une intensité qui s'est traduite trop souvent par des convulsions redoutables, mais d'où prit son essor le plus beau génie que le moyen âge ait produit, le génie de l'homme qui semblait être né tout exprès pour exprimer en vers impérissables la poésie d'une époque faite de contrastes violents, de luttes sans pitié et d'enthousiasmes sublimes.

Page 1