‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 18 sur 71 · ENFANCE ET JEUNESSE DE DANTE · texte numérisé non relu

ENFANCE ET JEUNESSE DE DANTE

Le trisaïeul du poète, Cacciaguida, est le plus ancien de ses ascendants que Dante ait rappelé : engagé, à la suite de Conrad III, dans une expédition contre les infidèles, selon toute apparence la croisade de 1147, il avait été armé chevalier par cet empereur, et était mort en combattant pour la foi ; aussi a-t-il pris place dans le ciel de Mars réservé aux soldats du Christ, à Charlemagne, à Roland, à Godefroy de Bouillon (3, XV, 139-148). Sa famille habitait au cœur de Florence, sur le côté de la place centrale où commençait le quartier de la porte Saint-Pierre (3, XVI, 40-42). Dante n'en dit pas davantage, car, fait-il déclarer à Cacciaguida, << en ce qui concerne nos origines, il est plus honnête de garder le silence » (43-45), paroles sibyllines qui reviennent peut-être simplement à dire que Dante ne savait lui-même rien de plus sur ce pointa II n'était assurément pas d'une extraction dont il eût à rougir,

1. Fr. d'Ovidio, Studi sulla Divina Commedia (Milan 1901), p. 509.

ni d'un sang assez noble pour que sa modestie lui imposât de n'en point parler. Autant qu'on en peut juger sa famille n'était ni d'origine féodale ni d'origine rurale, elle appartenait à ce noyau primitif de la population florentine qui se sentait profondément latine et se piquait d'être romaine, sorte de grande bourgeoisie qui, du XII® au xiii® siècle, se poussa au premier rang après la noblesse féodale.

Le pur Florentin qu'était Cacciaguida avait épousé une Lombarde, et c'est de la vallée du Pô que celle-ci avait apporté le nom sous lequel on désigna la branche d'où devait descendre Dante (3, XV, 91-92 et 137-138), c'est-à-dire qu'un des fils qu'elle donna à Cacciaguida s'appela << Alighiero », nom probablement usuel dans sa famille, et qui allait acquérir, à Florence, une gloire sans égale 1. Cet Alighiero épousa, au témoignage d'un fils de Dante, une fille de Bellincion Berti, représenté dans la Divine Comédie comme le type accompli du grand bourgeois florentin du xii® siècle (voir p. 41), et eut d'elle au moins deux fils, un Bello, c'est-à-dire Gabriello, dont les descendants gardèrent le nom de « Del Bello », et un Bellincione qui transmit à l'un de ses fils le nom de son père, Alighiero ; c'est de celui-ci que devait naître le poète, dont le nom, dans le latin du temps, fut donc « Dantes Aligherii ».

Depuis le premier Alighiero, la famille avait quitté

1. Les formes les plus anciennes de ce nom, en latin, sont Alagherius ou Alegherius, auxquelles correspondaient en florentin Alaghiero et Aleghiero, d'où, par une altération à peine sensible, on passa à la forme Alighiero. Quelques biographes anciens et plusieurs modernes ont confondu ce nom avec Aldighieri, forme assez fréquente alors en Lombardie et en Toscane, mais sans aucun rapport avec le nom du poète ; voir M. Scherillo, Il cognome Alighieri (dans Alcuni capitoli délia hiografla di Dante, Turin. 1896).

la demeure, voisine du marclié, où avait été élevé Cac- I ciaguida avec ses frères Moronto etEliseo (3, XV, 136), i et s'était établie un peu plus à l'est, entre le Corso et lia Badia, près de l'église San Martinodel Vescovo. )[ C'est un des coins de Florence que la pioche des démoli lisseurs a le moins dénaturés : devant l'église se voit i encore une petite place dominée à l'est par une grosse tour carrée, qui a dû peu changer depuis le xiii^ siècle, sauf en ce qu'elle a été raccourcie, et de l'autre côté de l'étroite rue qui longe cette tour, une vieille maison porte une inscription moderne, d'où il résulte que Dante est né là. A la vérité, rien n'oblige à croire que le poète ait vu le jour précisément dans cette maison ; car ce n'est qu'un débris minime, et sans doute assez modifié, des constructions beaucoup plus vastes, renfermant des tours et des jardins, où les Del Bello et les Alighieri habitèrent au xni® siècle. Tout ce que nous pouvons dire est que ces immeubles occupaient réellement la place du pâté de maisons auquel adhère encore la prétendue << Casa di Dante ».

Ce qui est hors de doute, c'est que Dante est bien né à Florence même, car il l'a déclaré à maintes re- 'prises, en termes formels (1, XXIII, 94-95), et la date de sa naissance, 1265, ne saurait non plus être contestée. En dehors de certaines données chronolo- Igiques fournies par le poète lui-même, Giovanni Villani dit qu'il mourut en septembre 1321, à Kavenne, à l'âge de cinquante-six ans ; et Boccace donne une indication plus précise encore : un notaire de Ravenne, jser Piero Giardini, ami de Dante, et qui l'assista à son lit de mort, reçut de lui la déclaration qu'il dépassait alors sa cinquante-sixième année de tout le temps j qui s'était écoulé d epuis le mois d e mai p récéd ent, — cela revient à dire qu'il était né à la fin de mai 1265. Sans

doute, le témoignage de Boccace a été souvent tenu pour suspect ; cependant, lorsqu'il cite ses autorités, il y a lieu de le prendre en sérieuse considération ; or, ce Piero Giardini a réellement existé : on a des actes rédigés par lui jusqu'en 1348, et Boccace, qui se rendit pour la première fois à Kavenne en 1346, ne manqua certainement pas d'interroger alors ceux qui avaient connu le grand Florentin. D'autre part, un acte public nous apprend qu'en 1283, Dante atteignait sa majorité, laquelle, à Florence, était fixée à dix-huit ans pour les orphelins. Tout concorde donc à souhait\

Cependant une difficulté a été soulevée, qu'il ne faut pas dissimuler. Après la défaite de Montaperti (1260), les Guelfes avaient quitté Florence sans même attendre le retour des vainqueurs, et s'étaient réfugiés d'abord à Lucques, puis à Bologne, accomplissant à travers l'Apennin, dans sa partie la plus sauvage, avec femmes et enfants, un long voyage, douloureux et meurtrier, et ils ne revirent Florence qu'à la fin de 1266. Si donc la famille de Dante avait été exilée de 1260 à 1266, comme tendrait à le faire croire un propos mis dans la bouche de Farinata (1, X, 42 et 46-48), de deux choses l'une : ou bien le poète n'est pas né pendant cette période, ou bien il est né hors de Florence. L'objection cependant n'est pas aussi grave qu'elle semble d'abord. En parlant de ses << ancêtres >> (42), Dante ne désignait pas nécessairement ses père et mère ; tel membre de sa famille, son propre oncle Brunetto, qui, à Montaperti, occupait un poste d'honneur, autour du <<Carroccio >> de la commune, avait été suffisamment mêlé aux luttes contre les Gibeli pour justifier le propos de Farinata ; Alighiero lu^

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