Voir d'ailleurs 3, XXII
même avait pu rester tranquillement à Florence. Il ne faut pas oublier que tout le peuple avait des sympathies guelfes : il ne s'était pourtant pas exilé en masse. Les « fuorusciti >> de 1260 furent seulement les « Grands >> hostiles aux Uberti et à la politique impériale, et les quelques bourgeois qui jouaient déjà un rôle dans le gouvernement de la commune,
Alighiero n'était certainement pas de ceux-là ; ce fut, selon toute apparence, un personnage eiîacé, peutêtre médiocre, dont Boccace disait déjà malicieusement qu'on ne citait de lui qu'une action d'éclat, qui était d'avoir engendré son fils. Non seulement nous ne savons rien de lui, mais le silence de Dante, si complaisant à parler de Cacciaguida, si prompt même à rappeler que son bisaïeul, le premier Alighiero, était sujet au péché d'orgueil (3, XV, 92-3), est assez impressionnant. Il y a même quelque chose de plus grave que ce silence. Nous avons conservé six sonnets d'une correspondance extrêmement injurieuse, que Dante échangea avec un de ses contemporains, Forese Donati. Le détail des accusations contenues dans cette curieuse polémique est pour nous presque inintelligible, car les deux adversaires procèdent par allusions obscures, en un argot dont la clé nous manque. Nous en saisissons cependant assez pour être sûrs de l'intention infamante des sonnets alternés, où le père de Dante est mentionné à deux reprises. A l'insinuation qu'on n'était pas bien fixé sur la question de savoir de qui Forese était le fils, celui-ci riposte : << Pour toi, on s'aperçoit que tu es le fils d 'Alighiero ; cela se voit à la façon dont tu as tiré vengeance de l'afïront qui lui avait été fait... Belle méthode, et bel exemple ! Plus on te roue de coups, plus tu te déclares l'ami et le frère
des gens^ I >> De quel affront, de quelle vengeance estil question? Nous l'ignorons ; mais il faut que ces imputations aient embarrassé Dante pour que, dans sa riposte, il n'ait pas relevé l'outrage avec la vivacité que l'on pouvait attendre de sa nature passionnée^.
Une histoire de vengeance inassouvie, avec une allusion, très claire cette fois, à la honte qu'encouraient de ce chef Dante et les siens, inspire un court épisode de l'Enfer : le poète y introduit un cousin germain de son père, Geri del Bello, qui s'était fait une spécialité de semer la zizanie parmi les gens. Mêlé à une série de violences, il finit par succomber sous le poignard de ses ennemis, lorsque Dante était tout enfant, et en 1300, il n'était pas encore vengé: aussi, voyant passer son jeune parent à travers l'enfer, lui lance-t-il un regard terrible, chargé de reproche et de colère ; Dante ne peut se défendre d'un sentiment de pitié pour cette âme inquiète et inapaisée, tourmentée par l'attente prolongée de sa vengeance (1, XXIX, 25-36).
Tels sont les seuls soiivenirs de la famille du poète que les œuvres de Dante ou les archives nous aient conservés. De sa mère nous ne savons que son prénom, Bella ; si, comme on l'a supposé, elle était fille de Durante di Scolaio degli Abati, ce détail expliquerait le prénom qui fut donné à son fils, car Dante est très pro-
1. L'interprétation la plus récente de cette polémique, depuis celle de M. Isidoro del Lungo {Dante nei tempi di Dante, 1888) a été donnée par M. Fr. Torraca dans la Biblioteca ddle ScuoU italiane, juin-juillet 1904 (et Atti delV Accademia Pontaniana, t. XXXIII) ; Cf. BSD, t. XI, p. 289.
2. L'autre allusion, plus obscure encore, à Alighiero a fait penser au plus récent biographe de Dante (N. Zingarelli, La vita di Dante in compendio, 1905, p. 6) que le père du poète avait été condamné pour hérésie, hypothèse insuffisamment justifiée.
bablement une abréviation de Durante. D'ailleurs, il faut bien prendre garde qu'il ne s'agit pas ici d'une de ces appellations familières qui se substituent, seulement dans l'intimité, au prénom cérémonieux et ofi&ciel. Ces abréviations étaient courantes dans l'ancienne Florence, mais elles constituaient de véritables noms, qui faisaient oublier entièrement la forme complète d'où ils dérivaient ; il en fut ainsi pour Dante, qui, dans les actes publics contemporains, n'apparaît jamais que sous ce nom^
L'enfance du grand poète ne dut pas être gaie. De \|^ bonne beure il perdit sa mère, dont il semble n'avoir conservé aucun souvenir^. Son père, qui se remaria peu après, mourut lui-même avant que Dante eût dixhuit ans. Il grandit donc avec des frères et des sœurs, dont il n'a pas parlé^,en un intérieur familial modeste ; il y eut dans la jeunesse de Dante tel moment où il connut peut-être la gêne. C'est ce qui résulte des sonnets injurieux échanges avec Forese, même en tenant compte des exagérations manifestes que comportait cet assaut d'invectives* : « Avant de me reprocher ma i pauvreté, va te faire habiller toi-même à San Gallo — où l'on distribue des vêtements aux mendiants, — car, à te voir l'hiver passé claquer des dents sous tes frusques en loques, tes amis étaient émus de com- '
1. M. SchenWo, Alcuni capitoli ddla hiografladi Dante {189Q)f p. 44 et suiv., et sur la parenté des prénoms Dante et Durante p. 60 et suiv.
2. Dante fait plusieurs allusions à l'amour maternel, non à sa mère, ce qui est fort différent ; le seul vers qui la désigne est une exclamation de Virgile (1, VIII, 45), laquelle d'ailleurs répète un verset de saint Luc (XI, 27).