‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 20 sur 71 · Une sœur est mentionnée dans la Vita Nnova, c · texte numérisé non relu

Une sœur est mentionnée dans la Vita Nnova, c

4. Je suis l'interprétation deV. Rossi (BSD, XI, p. 290-293) en la paraphrasant.

passion. Il est vrai que tes frères et tes sœurs te donnent de quoi manger ; mais il faudra bien que tu finisses par te réfugier à l'hôpital des Pinti, et déjà je crois voir, parmi ces pauvres diables attablés trois par trois, la table où l'Alighieri sera le troisième ! >>

De bonne heure la meilleure consolation du jeune homme dut être l'étude. Florence, comme on l'a vu, n'était pas encore à cet égard une des villes les mieux pourvues d'Italie (p. 75), et Dante ne put guère y apprendre que la grammaire, c'est-à-dire les éléments du latin médiéval; lorsqu'il essaya de lire, à vingt-cinq ans, la Consolation de Boèce et le De amicitia de Cicéron, il dut se convaincre qu'il n'y comprenait presque rien, et qu'il lui fallait faire un grand effort pour venir à bout de la lecture d'un texte classique. Mais il y eut un homme qui encouragea Dante et le dirigea dans une voie où il trouvait si peu de secours, ce fut ce Brunetto Latini, dont Villani nous a dit qu'il fut le premier à << dégrossir >> les Florentins. Beaucoup plus âgé que Dante, — lorsqu'il mourut, à quatre-vingt-cinq ans environ, le jeune poète atteignait au plus la trentaine, — ce fut moins un maître qu'un ami, un conseiller paternel, qui eut le mérite de reconnaître son génie naissant, et qui sut gagner sa confiance et son cœur. Un épisode de l'Enfer peint en quelques traits charmants leur affection mutuelle (1, XV, 56-60, 79-87) : le vieillard couve d'un regard attendri le jeune homme dont il avait pressenti et stimulé la vocation poétique ; le disciple proteste qu'il porte toujours gravée dans sa mémoire la chère physionomie patei nelle de celui qui lui enseigna comment l'homm^ conquiert l'immortalité.

Ce dernier propos n'oblige nullement à penser quj Brunetto fût à un degré quelconque professeur dj

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belles-lettres. En sa qualité de notaire, il remplit diverses fonctions publiques, et fut notamment chargé d'une ambassade en Castille, en 1260. Comme il franchissait les Pyrénées par la gorge épique de Koncevaux pour repasser en France, un étudiant qui venait de Bologne lui apprit la victoire des Gibelins à Montaperti et l'exil des Guelfes. Brunetto attendit en France l'heure de pouvoir rentrer à Florence, et composa alors, en français, sa grande encyclopédie historique et scientifique, le << Livre du Trésor >> ; durant le même temps, et presque sous le même titre {Tesoro ou Tesoretto), il écrivit en italien un poème didactique et moral, en forme de voyage allégorique. Bien que Dante le juge assez sévèrement sous le rapport du style, qui lui paraît trop dialectal (DVE, I, 13), il put beaucoup apprendre de Brunetto : il lui dut par exemple des renseignements sur la littérature ancienne, bon nombre de notions scientifiques, et aussi le goût de cette littérature didactique et allégorique qui triomphait alors en France, et s'implantait en Toscane.

Peu à peu aussi la conception toute spirituelle et philosophique de l'amour, inaugurée par Guido Guinizelli, entrait en lutte, à Florence, avec le style plus sensuel et conventionnel des Provençaux et des Siciliens. Chez aucun des précurseurs de Dante, cette influence du poète bolonais n'est aussi sensible que chez Chiaro Davanzati ; dans son œuvre, on a pu glaner toute une série de vers qui reprennent certains motifs déjà traités par Guinizelli, et l'on pense par avance aux pièces les plus connues de Dante : Chiaro Davanzati décrit notamment les merveilleux effets de la beauté de sa dame, qui ramène la paix, la joie, l'humilité et le repentir partout où elle se montre.

Mais une personnalité poétique plus accusée apparut à Florence avec Guido Cavalcanti, le << premier ami >> de Dante, plus âgé que lui de quelques années. Sa physionomie un peu hautaine, dédaigneuse du vulgaire et des succès faciles, méditative et volontiers mélancolique, est une des plus attachantes de toutes celles qui encadrent la figure de Dante pendant sa jeunesse. Sa poésie la plus célèbre, etd'ailleurs aujourd'hui parfaitement illisible, est une << canzone >> sur la nature de l'amour et ses effets, où se révèle une culture philosophique beaucoup plus étendue et profonde que chez Guinizelli ; et cette métaphysique amoureuse se développe en strophes toutes hérissées des artifices de style et de métrique les plus compliqués. Guido Cavalcanti semble avoir vouluprouver que la nouvelle école n'était pas en reste de virtuosité avec les plus habiles imitateurs d'un Arnaud Daniel ; et sa << canzone >> fit époque : on l'étudia, on la discuta, on la commenta. Nous préférons de beaucoup les pièces moins savantes de G. Cavalcanti, ses sonnets, plus harmonieux, et surtout ses ballades, d'un accent plus réaliste, et qui empruntent souvent des thèmes pleins de grâce à la poésie populaire; c'est là que la sensibilité propre du poète s'exprime en toute liberté, avec un charme et une sobriété dont l'attrait ne put manquer d'être très vif sur Dante, impatient de traduire à son tour en vei ingénieux et forts les sentiments qui agitaient son cœi

La confidence de ses amours juvéniles a été consigné! par Dante en un petit livre très précieux, composé vers 1292, lorsqu'il avait environ ynigt-sept ans, et qui est

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le commentaire continu, en prose, d'un certain nombre de poésies, choisies parmi celles qu'il avait écrites depuis une dizaine d'années. Ces deux points ont leur importance : les pièces encastrées dans le commentaire ne représentent pas toute la production lyrique du jeune poète, et d'autre part le commentaire est postérieur aux sonnets et aux canzoni, dont il tend peutêtre parfois à tirer une interprétation un peu différente de celle à laquelle Dante avait d'abord songé. Il ressort de ces observations que son livre n'est pas im pur document biographique, mais bien une œuvre d'art, conçue d'après certains principes esthétiques qui ne sont pas parfaitement clairs pour nous. Le titre même: LaVita Nuova, renferme une part de mystère. On pense d'abord à la régénération opérée dans un cœur par l'amour, en opposition avec une vie antérieure, qui n'avait été ni réjouie ni dirigée par une affection idéale ; mais quand on lit, dès lespremiers mots du texte, que «dans cette partie du livre de sa mémoire avant laquelle on ne pourrait déchiffrer que peu de chose >>, Dante rencontre une rubrique qui dit : «Incipit vita nova»; lorsqu'on s'aperçoit, aux lignes suivantes, qu'il se reporte ainsi à l'époque où il était dans sa neuvième année, on comprend mal l'opposition entre cette vie nouvelle et une existence antérieure purement végétative et inconsciente. Le mot latin nomis et ses dérivés italiens {nuovo, novello) renferment aussi l'idée de jeunesse, de fraîcheur, par opposition à une maturité qui viendra plus tard ; c'est en ce sens que cette expression sera mise dans la bouche de Béatrice, lorsque, au sommet du Purgatoire, elle reprochera au poète de n'avoir pas tenu les promesses de sa jeunesse (2, XXX, 115) ; la F^toiVt^va serait donc quelque chose comme le printemps de la vie illuminée par l'amour.

Mais il faut reconnaître que, par leur vague même, ces mots admettent diverses idées accessoires qu'aucune traduction n'est assez souple pour rendre exactement.

Dante raconte qu'il terminait sa neuvième^ année lorsque, pour la première fois, il rencontra Béatrice, qui entrait elle-même dans sa neuvième année; à dater de ce jour, l'amour fut le maître de son âme (VN, II). Neuf ans s'écoulent jour pour jour — ce qui nous reporte à 1283 —, et une nouvelle rencontre a lieu : vêtue de blanc, accompagnée de deux matrones, Béatrice adresse à Dante un salut dont la douceur lui fait toucher l'extrême limite de la béatitude (c. III), et il compose son premier sonnet. Les amis du jeune poète ne tardent pas à s'apercevoir qu'il est amoureux et ils s'efforcent, très indiscrètement, de découvrir l'objet de sa passion ; une circonstance fortuite permet à Dante de les dépister. Un jour qu'il contemplait de loin Béatrice à l'église, une dame qui se trouvait sur la ligne suivie par son regard crut être l'objet de son attention ; les témoins de la scène le crurent aussi ; ils en jasèrent, et Dante profita de leur erreur pour leur donner le change : il se servit de cette dame comme d'un « écran »^ pour dissimuler son amour, et composa pour elle quelques poésies qui n'ont pas trouvé place dans la Vita Nuova, puisqu'elles n'étaient pas destinées à Béatrice (c. V). Ce manège dura « des mois et des années, au bout desquels la dame quitta Florence, et Dante crut devoir continuer ce jeu en choisissant un second « écran » ; mais cette fois il s'y prit assez^ mal, car il courtisa si ouvertement sa nouvelle con quête qu'on en parla dans la ville « au delà des borne de la courtoisie ». Il en revint quelque chose au"

1. Le mot « schermo », employé par Dante, implique l'idé< de défense, de protection.

oreilles de Béatrice, et celle-ci, jugeant que la conduite de son ami était répréhensible, lui fit sentir sa désapprobation en s'abstenant un jour de répondre à son salut. Aucun châtiment ne pouvait être plus sensible à Dante, car c'est dans le salut de Béatrice qu'il avait mis tout son bonheur, dans son regard, dans son sourire, et dans le son de sa voix (c. X-XI).

A quelque temps de là, Dante se trouve au milieu d'une société où, contre son attente, il s'aperçoit de la présence de Béatrice; pris de faiblesse, il s'appuie à la muraille pour ne pas tomber, et s'avise que sa dame échange avec ses compagnes des regards et des propos malicieux (c. XIV). Soutenu par un ami, Dante s'esquive au plus vite et prend la résolution de ne plus chercher à voir Béatrice, puisque aussi bien il n'est pas capable de supporter son regard sans s'exposer à la risée : dorénavant il mettra toute sa joie à célébrer sa beauté — et tel est en effet le sujet d'une série de poésies d'une admirable perfection (c. XVIII et suiv.). Un peu plus tard le père de Béatrice meurt, et Dante est profondément affligé par ce qu'il entend dire de la douleur de sa bien-aimée (c. XXII) ; pour la première fois se présente alors à son esprit la pensée que Béatrice doit mourir aussi. Là-dessus, le poète est atteint d'une grave maladie; il a le délire : il voit sa dame morte et son âme portée au ciel par les anges (c. XXIII) — quelque temps après en efîet, Béatrice meurt, au milieu du deuil général de Florence, le 8 juin 1290.

Tels sont, sèchement énoncés, les événements qui forment la trame de la Vita Nuova ; c'est fort peu de chose ; et pourtant, cette pauvreté d'incidents romanesques n'empêche pas que l'on n'y relève plus d'une étrangeté : l'histoire des deux amours << écrans >>, et

ce détail que, jusqu'à l'âge de dix-huit ans, Dante n'avait pas entendu la voix de sa dame^, paraissent plus conventionnels que réels. Au lieu des menus faits que l'on attendrait en une histoire sentimentale de ce genre, le poète ne raconte que songes, évanouissements, visions, tout un appareil surnaturel, dont le but était sous doute d'élever le récit audessus et comme en dehors de la réalité. Un détail bien caractéristique parmi les artifices auxquels Dante s'est complu, est le rôle que joue le nombre neuf dans toutes les circonstances auxquelles est mêlée Béatrice ; les deux enfants se rencontrent pour la première fois lorsqu'ils sont tous deux dans leur neuvième année, puis ils se revoient neuf ans plus tard — et cette fois la rencontre a lieu à la neuvième heure du jour; Béatrice meurt le 8 juin 1290, et Dante découvre avec une joie naïve que c'était le neuvième jour du mois d'après le calendrier arabe, et le neuvième mois de l'année d'après le calendrier syriaque ; quant à l'année, dans l'ère chrétienne, elle complétait la neuvième dizaine d'années du siècle, et Dante ajoute en St.- guise d'explication : << Trois est la racine de neuf... Si donc trois est par lui-même facteur de neuf, et si le facteur des miracles est lui-même trois, c'est-à-dire le Père, le Fils et le Saint-Esprit, cette femme que le nombre neuf a constamment accompagnée est ellemême un neuf, c'est-à-dire un miracle, dont la racine n'est autre que la miraculeuse Trinité >> (c. XXX, 1.) 2. Voilà, pour le lecteur moderne, un langage assez surprenant. Et si, à tout cet ensemble de faits, on ajoute

1. «C'était la première fois que ses paroles arrivaient âmes oreilles... » (c. III).

2. En deux ou trois autres ch'constances accessoires reparaît le nombre neuf (p. ex. c. VI).

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le ton constamment solennel, religieux et presque biblique, sur lequel se développe le récit, on comprend sans trop de peine comment certains critiques ont pu naguère soutenir qu'il n'y avait là que des combinaisons intellectuelles, de pures chimères sans valeur biographique ni sentimentale : Béatrice n'avait jamais existé que dans l'imagination de Dante ; elle était une simple abstraction, un symbole, dont le développement complet se trouvait dans la Divine Comédie. Ils faisaient remarquer que Dante en convient implicitement lui-même ; car dès le début du récit en prose, il est dit que les gens qui voyaient cette radieuse fillette, ne sachant comment l'appeler, lui donnaient spontanément le nom de Béatrice — celle qui leur révélait la béatitude ; ce n'était donc pas un nom choisi par ses parents, mais trouvé par quiconque voulait définir sa beauté. Quoi de moins réel que ce détail?

Malgré ces exagérations, l'école critique, à laquelle le nom d'Adolf o Bartoli reste surtout attaché, a rendu de signalés services; il fallait réagir contre l'excessive crédulité des biographes anciens, grâce auxquels la vie du poète était devenue un inextricable tissu de données exactes et d'erreurs, d'hypothèses gratuites et de légendes acceptées les yeux fermés. Mais le travail de démolition achevé, la reconstruction a aussitôt commencé, avec des matériaux soigneusement choisis et contrôlés ; et la réalité de Béatrice est sortie victorieuse des discussions approfondies auxquelles elle a donné lieu. Quand une fois on s'est bien convaincu que Dante s'est livré à un travail d'arrangement fort libre sur un choix de souvenirs empruntés à sa jeunesse, on n'est plus aussi surpris du petit nombre d'incidents qu'il rappelle ni de leur étrangeté, et l'on ne se sent plus autorisé à en conclure qu'ils ne reposent sur rien de

vécu. La conception que le poète avait du symbole suppose d'ailleurs, en premier lieu, un fait concret, un sens littéral, auquel vient s'ajouter ensuite une interprétation abstraite ; son esprit passe ainsi du fait à l'idée, du réel au surnaturel. Aucun des guides allégoriques que Dante suivra dans la Divine Comédie n'est une pure création de son imagination; ni Virgile, symbole de la raison humaine; ni Caton, gardien du Purgatoire, image de l'affranchissement volontaire ; ni la Matelda du Paradis terrestre, l'exquise personnification de la vie active consacrée au bien, quelle que soit d'ailleurs la Mathilde dont elle emprunte le nom; ni saint Bernard, le Voyant qui permet au poète de plonger son regard dans le mystère de la Trinité. — Comment Béatrice seule serait- elle un symbole sans ombre de réalité historique? Le même raisonnement vaut pour son nom : en vertu de l'adage Nomina sunt consequentia rerum, cité précisément dans la Vita Nuova, ceux qui contemplent cette glorieuse beauté ne savent l'appeler que << Béatrice >>, car aucun mot ne traduit mieux la nature de son charme ; mais quel intérêt présenterait cette remarque, si elle ne s'appliquait pas à une femme qui portait justement ce nom, au moins sous sa forme abrégée et courante de Bice? Peut-on faire un pas de plus et identifier cette Bice avec la fille de Folco Portinari, comme le veut Boccace ? Si ce biographe s'était moins souvenu d'avoir été romancier et conteur, en particulier dans le récit qu'il nous donne de la première rencontre des deux enfants, son témoignage aurait sans doute trouvé plus de créance ; mais il arrive aux menteurs qu'on ne les croit pas, même lorsqu'ils disent la vérité. Boccace cependant n'a voulu tromper personne ; les ornements et les morceaux de bravoure dont il a émaillé sa Vie de

Dante n'empêclient pas qu'il n'y ait recueilli quelques témoignages positifs, d'autant plus dignes d'attention qu'il cite en général ses auteurs. En ce qui concerne la personnalité de Béatrice, il s'en référait à << un témoin digne de foi qui l'avait connue et était de sa famille^ >>. Ceci n'a rien d'invraisemblable, car Boccace, revenu de Naples à Florence à la fin de 1340, put y trouver encore bien des contemporains de Dante et de Béatrice, parmi ses concitoyens alors âgés de soixantedix à soixante-quinze ans. D'ailleurs le renseignement fourni par Boccace est confirmé par celui d'un fils même du poète, Pietro di Dante, juge à Vérone, qui composa vers 1341 un commentaire à l'œuvre de son père ; il en composa même plusieurs, car il remania son travail à diverses reprises, et l'une de ces rédactions, connue depuis moins de trente ans, déclare que Béatrice appartenait à la famille Portinari — témoignage considérable, surtout si l'on songe qu'il est entièrement indépendant de celui de Boccace.

Les archives florentines ont livré beaucoup de souvenirs de ce Folco Portinari, dont la demeure était toute voisine de celle des Alighieri ; ce notable citoyen de Florence est surtout célèbre par une fondation qui fait grand honneur à sa charité, celle de l'hôpital de Santa Maria Nuova^ — et Dante remarque précisément que le père de sa dame se distingua par une extrême bonté (VN, XXII). Il mourut le 31 décembre 1289, cinq mois et quelques jours avant la Béatrice que l'on suppose être sa fille, ce qui répond exactement à l'ordre des incidents de la Vita Nuova, Du testament de Folco Portinari il résulte qu'en janvier 1288 il avait

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