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Boccace, Gomento aopra la Commediadi Dante, 8® leçon

2. Pour tout ceci, voir I. del Lungo, Béatrice nella vita e ndla poesia del secolo XIII, Milan, 1891.

onze enfants ; deux fils avaient seuls atteint leur majorité et deux filles étaient en pouvoir de maris : l'une, Ravignana, femme d'un Falconieri, avait un fils; l'autre, Bice, mariée à Simone de' Bardi, n'avait pas d'enfants. Sur tous les points, l'accord entre les documents et la poésie est tel qu'il en résulte, non pas une certitude absolue, mais une très grande probabilité.

Un point cependant peut surprendre : Béatrice était donc mariée? On aimerait à penser que, si elle ne put appartenir à Dante, elle n'appartint à personne ; certains lecteurs se font de la moralité du poète et de la pureté de sa dame une idée si haute qu'ils tolèrent difficilement la présence de Simone de' Bardi entre eux. Ces scrupules sont infiniment respectables ; mais ils ne sauraient prévaloir contre les faits. Ces faits sont de deux ordres. D'une part, Dante emploie pour désigner Béatrice certaines expressions qui ne peuvent en aucun cas s'appliquer à une jeune fille : la <<Monna Bice» et la << Monna Vanna » du sonnet adressé à Guido Cavalcanti (VN, sonn. 14) sont manifestement des femmes mariées. D'autre part, la tradition constante de la poésie amoureuse, depuis les troubadours, était de courtiser les nobles épouses des seigneurs et des cbevaliers, les jeunes filles ne paraissant alors jamais en public — tradition fâcheuse, si l'on veut, car les hommages les plus éthérés dissimulaient parfois des intrigues peu honnêtes ; mais ce commerce poétique pouvait être aussi pur, aussi chaste que s'il se fût agi d'une jeune fille.

On doit se souvenir qu'à cette époque les mariages étaient conclus entre les familles, et parfois, à Florence, sur l'initiative des magistrats en exercice, en vue de certaines combinaisons politiques et sans

rassentiment de ceux que nous considérons comme les principaux intéressés. Il put arriver sans doute que ces unions imposées fussent heureuses ; mais comment, même dans ce cas, n'aurait-on pas réservé dans son cœur un coin consacré à un idéal librement choisi et entretenu dans le secret le plus impénétrable ? Car le secret était de rigueur; et c'est même ce qui a empêché Dante de donner des détails plus explicites, dans ses vers, sur la personnalité de sa dame ; le nom même de Béatrice différait de celui sous lequel on la désignait dans la vie réelle: c'était le nom conventionnel et symbolique que les troubadours appelaient un senhal. L'usage voulait qu'un seul confident fût dans le secret, et le << secrétaire >> de Dante fut Guido Cavalcanti ; aussi remarque-t-on que le poète adressait précisément à lui le seul sonnet de la Vita Nuova où se lise << en clair » le nom de << Monna ^ Bice >>, fille de Folco Portinari, et femme de Simone de' Bardi.

Nous avons quelque peine à nous représenter Dante jeune, ouvrant son cœur à toutes les joies de la vie. La faute en est d'abord à la Viia Nuova, qui nous le montre pensif et grave, enfermé dans son rêve, et comme insensible aux bruits du dehors ; mais surtout les artistes qui ont essayé d'interpréter la physionomie du poète n'ont voulu ou su exprimer que l'amertume des années d'exil et la hautaine fierté de sa grande âme torturée^. Il fut jeune cependant, non seulement

1. H faudrait faire exception pour le portrait du Bargello, attribué à Giotto, si, dans l'état actuel de la fresque, restaurée.

d'années, mais de cœur; il s'élança comme un autre, plus qu'un autre peut-être, avec toute l'ardeur de sa nature impétueuse, à la conquête de la vie et de l'amour, de l'action et de la gloire. Avec quel enthousiasme ne dut-il pas assister en janvier 1280 — il n'avait pas quinze ans — à la réconciliation des partis floren-. tins, à la << paix du cardinal Latino >> conclue sous leî auspices de Nicolas III, lorsque devant l'église Sainte Marie-Nouvelle, encore inachevée, mais déjà ouverti au culte, le cardinal lut les clauses de l'accord, en pré sence des magistrats, des corporations, des miUces e' des chefs des familles réconciliées : le peuple répondai avec transport : « Ainsi soit-il, ainsi soit-il ! >>, et les adversaires de la veille échangeaient en public le baiser de paix, gage d'une concorde qui devait être perpétuelle ! D'autres fêtes, plus mondaines, marquèrent cette période heureuse d'épanouissement, et, s'il faut en croire Villani, dès ce moment les Florentins étaient passés maîtres dans cet art aimable des réjouissances publiques, qu'ils portèrent à sa perfection deux siècles plus tard : ce n'étaient que chevauchées, danses, musiques, banquets, organisés par de joyeuses sociétés, dont quelques-unes, à Sienne par exemple, se signalèrent par leurs folles dépenses (1, XXIX, 125-132). L'année 1283 fut particulièrement brillante à Florence au témoignage de Villanî, et nous ne pouvons oublie] qu'à ce moment Dante avait dix-huit ans

Ces détails doivent être rappelés, pour corriger l'im pression excessive de férocité sanguinaire que laisse 1 récit des représailles politiques et des vengeances parti culières dont les communes du xiii^ siècle étaient cons tamment le théâtre ; ce sont deux aspects de la vif

la physionomie n'avait perdu son caractère primitif et presque toutintérêti

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florentine qui, pour être contradictoires, n'en ont pas moins une importance égale. La poésie toscane n'est pas née au milieu du sang, mais bien, comme celle de Provence, au milieu de fêtes nullement austères, empreintes d'un caractère chevaleresque, et à la faveur desquelles jeunes gens et jeunes femmes se rapprochaient avec une liberté relative, propice aux doux propos et aux intrigues romanesques. On peut supposer que la rencontre de Dante^etde Béatrice, en 1283, eut lieu à l'occasion d'une de ces fêtes : c'est alors que, pour la première fois, il put échanger avec elle quelques paroles, et qu'il fut subjugué par le charme d'une beauté qui se révélait à lui dans tout son éclat — - pure hypothèse, mais que ne dément pas le vague désespérant des expressions employées par Dante (VN. III). Quant à la rencontre antérieure, à neuf ans, à supposer qu'elle ne soit pas une pure fiction, elle ne pouvait avoir laissé dans sa mémoire qu'une impression assez légère, réveillée seulement lors de l'apparition de 1' « admirable dame >>, mais sans l'importance sentimentale que lui attribue le poète, par amour pour le nombre neuf. Sous l'influence de l'exaltation où le jette la vue de Monna Bice, Dante compose son premier sonnet, ou du moins le premier qu'il nous ait conservé, et il l'adresse << à toute âme éprise, aux nobles cœurs soumis à la seigneurie d'Amour >>, ce qui revient à dire aux meilleurs poètes de son temps. Par cette publication destinée à faire connaître les prémices de son génie, Dante propose une espèce d'énigme en forme de vision, et en demande l'explication : l'Amour lui est apparu, tenant dans ses bras Béatrice endormie ; il l'éveille, et lui fait manger, malgré sa répugnance le cœur enflammé de son adorateur, après quoi l'Amour s'éloigne en pleurant. Cette pauvre invention nous montre Dante

encore empêtré dans les conventions et les artifices de la poésie d'origine provençale ; et l'aUégorie n'en devait pas être limpide, si aucun des experts consultés ne la comprit^. Toutefois ce n'était pas l'œuvre du premier venu ; Guido Cavalcanti l'apprécia, et de ce jour data son amitié pour son jeune émule.

Dante avait tout lieu d'être fier de l'estime et de^ l'affection d'un homme qui se livrait aussi peuvolonj tiers. Ce caractère hautain, dédaigneux, épris de solij tude et de méditation, a été lestement esquissé paj Boccace, en un conte où l'on voit que Guido avait, auj près du peuple, la réputation d'un athée et d'un ma téJ rialiste^; l'auteur de la Divine Comédie ne dément pas ce bruit, et il n'est pas sans intérêt de relever que, vers la vingtième année, Dante ne se sentait pas gêné par les hardiesses de pensée de celui qu'il appelait << le premier de ses amis >>. Un épisode saisissant de l'Enfer a conservé la trace du dissentiment philosophique qui devait plus tard orienter les deux poètes dans des directions diamétralement opposées. Le père de Guido est couché dans la même tombe de feu que Farinata, dans la région des « épicuriens >> ; il a entendu Dante se nommer, et il se dresse, convaincu que Guido ne saurait être loin ; ne l'apercevant pas, il s'écrie d'une voix mouillée de larmes : << Si tu parcours cette sombre caverne par l'effet de la noblesse de ton génie, où donc est mon fils, et pourquoi ne t'accompagne^ t-il pas? >> La réponse énigmatique de Dante, aveJI

1. Dante ajoute dans la prose (fin du Ch. III) que, depuis, le sens en est devenu clair « même pour les plus simples ». Veut-il dire depuis la mort de Béatrice ? Les tâtonnements de la critique moderne prouvent à quel point la pensée de Dant nous reste parfois inaccessible.

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