Décaméron, Journ. VI, nouv
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une allusion obscure au << dédain de Guido >> pour Virgilev a fait couler des flots d'encre ; il semble qu'on puisse la paraphraser ainsi : « La noblesse du génie n'a rien à voir ici ; n'en soyez pas trop fier pour votre fils, car elle n'est d'aucun profit pour le but que je poursuis : je ne viens pas par mes seules forces ; quelqu'un me conduit, Virgile — non pas le poète dé YEnéide, mais l'instrument choisi par la miséricorde divine, sur l'intercession de Béatrice, pour m'arracher à l'obscure forêt du péché — ; ce Virgile que j'ai suivi sans balancer, Guido s'est détourné de lui >> (1, X, 52-63). Mais au moment où les premiers vers de Dante attirèrent l'attention de Cavalcanti, tous deux marchaient la main dans la main, dans les sentiers fleuris de la jeune poésie toscane, et travaillaient à réaliser l'idéal que Dante devait appeler « il dolce stil nuovo >> : le désaccord ne surgit entre eux que plus tard.
Quant à la nature du sentiment que Monna Bice inspira au jeune poète, il ne fut sans doute pas très 'différent de ce qu'on peut attendre en général d'un jcœur de dix-huit ou vingt ans. Dante crut pouvoir laisser deviner son amour, et sans doute il pensait être mieux encouragé. C'est du moins ce qui ressort d'une belle canzone, exclue de la Vita Nuova, mais sûrement composée pour Béatrice, dont certaines parties sont assez explicites : << Hélas, qu'ils étaient charmants, loux et caressants, ces yeux, quand ils se levèrent sur moi et préparèrent ma mort, dont je gémis à présent 1 Ils disaient : « Notre rayon apporte la paix ». Au cœur aous donnerons la paix, à vous la joie, disaient parfois i mes yeux les yeux de la merveilleuse dame. Mais orsqu'ils comprirent que la force de leur beauté avait onquis toute mon âme, ils se détournèrent de moi... >>
(Canz. Ei mHncresce di me, 10-21). Repoussé par Béatrice, Dante ne cesse de penser à elle : << L'image de cette femme trône toujours au sommet de mes pensées, où l'a placée l'Amour qui l'a conduite vers moi ; et elle n'a pas pitié de la douleur où elle me voit ; au contraire, elle est plus belle que jamais, plus que jamais elle sourit joyeuse... >> (v. 43-48).
La pensée de Dante restera fidèle à Béatrice ; son ardeur juvénile s'épurera, et ce sera tout bénéfice pour la poésie. Mais en attendant, il porta ses honamages à d'autres, qui furent peut-être moins rebelles. L'épisode des deux dames << écrans >> (VN. cli. V et X) n'est selon toute vraisemblance que le reflet à peine déguisé d'intrigues véritables, dont la seconde tout au moins ne pécha pas par excès de discrétion. Pour la première de ces dames, qu'il courtisa deux ou trois ans, Dante avait composé << quelques petites poésies », dont une seule a trouvé place dans la Vita Nuova (Sonn. II), parce qu'après coup il lui sembla que certaines expressions pouvaient s'appliquer à Béatrice. Un autre sonnet, exclu du livre réservé à la glorification de l'unique dame, mais qui nous a été conservé séparément, se rapporte à cet amour intérimaire; c'est une des imaginations les plus exquises et les plus modernes, d'une fantaisie presque romantique, que nous ayons de Dante.
Le poète s'adresse à ses deux amis Guido Cavalcanti et Lapo Gianni, autre rimeur du même groupe, et leur dit qu'il voudrait qu'un enchanteur bienfaisant l'emportât avec eux sur un vaisseau qui s'en irait explorer les mers au gré des vents et de leurs désirs; auprès d'eux, bien entendu, seraient leurs trois dames, et l'on deviserait d'amour à perte de vue (Sonn. Guido vonei). Les dames de Guido et de Lapo sont désignées
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par leurs noms, Monna Vanna et Monna Lagia ; mais celle de Dante est mystérieusement dissimulée sous le chiffre trente. La clé de ce petit mystère est fournie par le chapitre VI de la VitaNuova : au moment où il courtisait celle à qui il dédiait de petits vers, Dante composa une poésie, malheureusement perdue, où étaient célébrées les soixante plus belles dames de Florence. Béatrice, on l'aurait juré, occupait le neuvième rang ; ce n'est donc pas elle qui était cataloguée sous le numéro trente, mais bien cette « gentille dame, dont il avait voulu spécialement mentionner le nom >> (VN, ch. VI) ; à elle était échue la place d'honneur, juste au centre du tableau, au milieu de la liste, au chiffre qui est le produit de dix — nombre parfait — multiplié par trois — symbole de la Trinité — ; c'est donc elle qui aurait dû se joindre au poète, à ses amis et à leurs dames pour voguer vers les doux pays du rêve^
Privé du salut de Béatrice, Dante rentre en luimême ; il adresse à la seule vraiment aimée une ballade chargée de lui porter ses excuses et de l'assurer que jamais, depuis qu'il lui appartient, depuis l'enfance, il n'a essayé de se soustraire à son empire (Bal. I); puis, dans une série de poésies qui marquent un progrès notable dans son inspiration, il analyse avec finesse, avec subtilité même, ses sentiments, ses désirs, ses "^ espérances, son trouble, son chagrin (VN, XIII-XVI.)
1. Dans les anciennes éditions (et encore dans la première édition du Dante de E. Moore, Oxford, 1894), on lit Monna Vanna e monna Bice poi, en sorte que le numéro trente désignerait la dame de Lapo Gianni ; mais M. Barbi a montré que Bice a été arbitrairement substituée à Lagia, leçon des plus anciens manuscrits; la dame qui se cache sous le nombre 30 était la compagne de Dante dans ce voyage idéal.
Un progrès plus considérable, décisif, restait pourtant encore à faire.
Cette seconde période de l'inspiration lyrique de Dante, plus importante à tous égards, est aussi beaucoup plus connue etplus facile à bien comprendre, car on n'a que le plaisir de savourer les vers du poète, sans se préoccuper d'y déchiffrer aucune allusion plus on moins voilée. Le point de départ de cette nouvelle manière est une belle canzone, la première de la Vite Nuova, dont la date doit se placer au plus tard en 1289 Les circonstances dans lesquelles elle fut conçue méritent d'être rappelées, car on y trouve une foisdepluJ la preuve que la poésie même la plus idéale de Dante a toujours sa source dans la réalité. Le récit en prose nous introduit dans un coin de la société florentine, dans une de ces réunions de jeimes dames et d'élégants cavaliers où le temps se passait à deviser d'amour. Dante est là, assidu à ces fêtes ; depuis le jour où il s'est évanoui (p. 99), les femmes ont pénétré le secret de son cœur, et la conversation tombe sur lui dans un groupe : on l'interpelle, on lui demande « dans quel but il aime une dame dont il ne peut supporter la présence >> ; il répond : << Le but de mon amour fut jadis le salut de celle dont vous parlez... ; mais depuis qu'il lui a plu de me le refuser, j'ai mis ma béatitude dan^ ce qui ne saurait -jamais m'être enlevé », c'est-à-dire ajoute-t-il, sur une nouvelle question des dames intriguées, << dans les paroles que je dirai à sa louange >> ; à quoi une de ses interlocutrices riposte malicieusement: << Si tu disais vrai, les vers que tu as consacrés à décrire tes tourments amoureux ^ auraient été employés autre-
1. Ceux des ch. XlII-XVIdela VitaNuova, et a.u83i\& canzone Ei rrûincresce di me qui en est exclue, mais qui semble appartenir à la même période.
ment. >> Dante s'éloigne, frappé de la justesse de ce reproche, et prend la résolution de chanter uniquement désormais les louanges de Béatrice ; une seule chose l'arrête encore : il craint de ne pouvoir aborder dignement un sujet aussi redoutable (VN, ch. XVIII).
Voici encore un détail d'un réalisme plein de fraîcheur, dont nous sentons que c'est une circonstance vécue et non une vaine imagination : le poète côtoie , un cours d'eau, absorbé dans sa rêverie, obsédé par \ le besoin de chanter Béatrice, et il lui semble qu'il ne peut le faire qu'en s'adressant aux femmes, à celles du moins dont le cœur est digne de comprendre l'amour, en prenant ce dernier mot dans son sens le plus élevé, presque religieux. « Alors, ajoute le poète, ma langue articula d'elle-même Donne cKavete intelletto d'amore... Très joyeux, je conservai précieusement ce vers dans ma mémoire, pour en faire le début de ma poésie » (VN, XIX). Cette belle et majestueuse canzone, aux amples stances de quatorze hendécasyllabes, s'adresse donc aux << dames qui ont l'intelligence de l'amour >> ; et après la première strophe, qui contient simplement l'exposé du sujet, par une de ces brusques envolées, hardies et inattendues, qui sont l'essence du lyrisme, Dante nous transporte en plein ciel, au^ pied du trône de Dieu, où un ange, interprète de tous les habitants du Paradis, réclame la présence de Béaitrice parmi eux : elle seule manque à leur béatitude ; mais Dieu, pitoyable aux hommes, répond qu'elle doit encore rester un peu sur cette terre << où son départ, est redouté, et il arrivera que plus d'un pourra se vanter, en Enfer, d'avoir vu celle qui est l'espérance des
3luS^ >>.
1. L'interprétation de cette fin de la seconde stance a donné tarfois à penser que, dès ce moment (1289) Dante avait
Ainsi, au lieu d'analyser minutieusement les perfections de sa dame ou les effets que sa beauté produit en lui, Dante l'élève d'un coup d'aile au sommet de l'empjrrée ; ensuite seulement, redescendu sur la terre, il nous entretient de la puissance de cette céleste vision : elle glace les cœurs méchants et fait périr leurs mauvaises pensées, tandis que l'homme digne de la contempler reçoit d'elle le salut de son âme, << car Dieu a donné à Béatrice cette grâce suprême qu'on ne saurait mal finir quand une fois on lui a parlé >> (st. III). De ses charmes eux-mêmes le poète ne parle qu'en termes très vagues, encore que fort expressifs : son teint a la transparence de la perle, la régularité de ses traits est le modèle de la beauté, le rayonnement de ses yeux est une flamme, et c'est surtout quand elle sourit qu'il est impossible de supporter son regard. Dante n'en a jamais dit davantage; mais il a exprimé tout cela avec
} un charme pénétrant, dans une série de sonnets radieux qui font cortège à cette noble canzone. C'est là qu'il
V a pleinement réalisé la divinisation de la femme aimée, dont la physionomie mortelle s'évanouit au milieu des splendeurs surnaturelles de sa beauté: elle est un miracle céleste que la miséricorde divine permet aux hommes de contempler un temps, pour leur donner un avant-goût de la béatitude éternelle ; aussi le ton du poète est-il celui du pieux recueillement et de l'adora-
' tion. En prenant les femmes pour confidentes, en lea associant au triomphe de Béatrice, Dante fait de ceUe-ii
< ci la personnification idéale du charme féminin ; et pas la vertu active, purificatrice, qu'il prête à sa beauté;
conçu ridée d'un voyage poétique en Enfer, ce qui est inadmi» sible, comme on le verra plus loin (p. 194.) Toutes les discus sions sur ce point sont bien résumées par M. G. Melodia, dam son commentaire de la Vifa Nuova (Milan, 1905), p. 140-146
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l'allégorie morale et religieuse prend d'emblée une place importante dans la poésie amoureuse.
Telle est l'orientation nouvelle et féconde que, par la seule force de son génie, Dante a su donner à la poésie lyrique italienne, qui cherchait sa voie depuis plus d'xm siècle d'imitation provençale et siciHenne. Aussi n'en était-il pas médiocrement fier : il ne craint pas de dire que, par opposition aux traditions poétiques antérieures, la nouvelle école, le << dolce stil nuovo >> a pris naissance avec sa canzone aux « Dames amoureuses » (2, XXIV, 49-51) ; et c'est une opinion qui sans doute s'était vite répandue, car nous savons que cette pièce, vraiment révélatrice, fut copiée bien des fois avant même d'être incorporée dans la Vita Nuova.
La dernière partie de la Vita Nuova est dominée par la pensée de la mort. C'est d'abord Folco Portinari qui disparaît ; et l'idée de la douleur de Béatrice, l'image des larmes qu'elle doit verser, car il ne la voit pas, inspirent au poète deux beaux sonnets (XII-XIII), qui donnent lieu à une évocation discrète, mais précise, de certains usages florentins relatifs aux funérailles (VN, ch. XXII). Puis Dante, en proie au délire, a une série de visions funèbres, racontées d'une façon saisissante au chapitre XXIII, et reprises dans une canzone (II) : c'est à sa propre mort qu'il pense d'abord, et, dans son épouvante, il lui semble voir que les étoiles pleurent, que les oiseaux tombent inanimés au milieu de leur vol, que le soleil s'obscurcit et que la terre se dérobe sous ses pas ; alors un ami vient lui apprendre
que sa dame a quitté la terre, et en même temps, levant les yeux vers le ciel, Dante voit l'âme de la bienheureuse s'élever comme un petit nuage très blanc porté par les anges. Puis il se trouve au chevet de la morte, dont le visage a conservé une expression de douceur et d'humilité telle qu'elle semble dire : J'habite le séjour de la paix. << 0 mort, s'écrie le poète, surpassant d'avance les plus délicates inventions de Pétrarque dans le Triomphe de la Mort, ô mort, je te tiens pour très douce ; tu ne peux qu'être aimable après avoir habité en cette femme : la pitié, non la colère, doit t'inspirer ; viens donc à moi, je t'appelle, mon cœur te désire ! >> La force de l'émotion que le poète éprouve dans son rêve le fait éclater en sanglots, tout en dormant ; alors une jeune femme, qui veille sur le sommeil agité du malade, — une sœur, semble-t-il — fond en larmes à son tour, et l'on arrache Dante à son cauchemar.
Peu de poètes ont su rendre avec plus de vérité et de relief ce qu'il y a d'incohérent à la fois et de logique dans les rêves d'un cerveau travaillé par la fièvre et possédé par une idée fixe. Que tout soit historique dans cette scène de délire, c'est ce qui importe assez peu ; l'essentiel est que, par un savant mélange de fantaisie et de vérité, Dante ait su donner l'impression de la vie, , d'une vie intense, où toutes les passions apparaissent .décuplées et se traduisent spontanément par des ^ images saisissantes. C'est là un des caractères les plus constants de la poésie dantesque, telle qu'on la retrouvera dans cette autre grande vision qui s'appelle la Divine Comédie.
Béatrice meurt, en effet, d'une façon subite et inattendue : la fatale nouvelle arrive aux oreilles de son poète au moment où il compose en son honneur une
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canzoue qui demeure inachevée (VN, ch. XXVIII) ; il ne semble même pas qu'elle ait connu la maladie, comme le reste des mortels : << Ce n'est ni le froid ni le chaud qui nous l'ont enlevée, comme il arrive à d'autres >>, mais seulement la perfection de sa bonté et de sa beauté : la terre n'était pas digne de la garder, et Dieu a voulu embellir le ciel de sa présence (Canz., III, st. 2). Si émue et si noble que soit la canzone inspirée par la mort de Béatrice, nous sommes pourtant un peu déçus en voyant que Dante, après tant d'éloges prodigués à sa dame vivante, tourne court à ce moment décisif : il explique, en termes énigmatiques, pour quels motifs il s'abstiendra de parler plus longuement de cette mort (VN, XXIX), s'éter^ complaisamment sur les rapports du nombre neuf avec Béatrice (XXX), et poursuit son récit, dont un seul épisode, celui de la « dame compatissante >>, doit retenir encore l'attention.
Le poète abîmé dans sa douleur, plongé dans ses méditations, et donnant libre cours à ses larmes, lève un jour les yeux et s'aperçoit que quelqu'un le considère avec beaucoup d'attention : c'était une gentille dame, jeune et fort belle, qui d'une fenêtre fixait sur lui un regard plein de pitié ; elle était l'image même de la compassion (XXXVI). Fidèle à l'indétermination qui caractérise toute description du monde extérieur dans la Vita Nuova, Dante ne dit pas où se passe la scène : dans la rue, ou dans une cour intérieure, sous quelque loggia de la maison paternelle, ou encore hors du centre de la ville? Peu importe ; la seule chose qui compte est la pitié empreinte sur les traits de cette dame ; Dante en est profondément troublé, et comme ses larmes redoublent, il s'esquive pour ne pas pleurer devant elle ; mais il ne peut s'empêcher de penser :
« C'est un très noble amour qui anime cette femme compatissante >>. Plusieurs fois il rencontre cette consolatrice inattendue, et toujours et partout sa physionomie lui témoigne la même sympathie ; sa pâleur l'attendrit, d'autant plus qu'elle lui rappelle le teint de perle de Béatrice. Alors il la recherche, sous prétexte de mieux pleurer la disparue. « Enfin, avoue-t-il luimême, je commençai à prendre trop de plaisir à la regarder >> (XXXVIII) ; et dans son cœur s'engage une lutte inégale entre le souvenir de sa dame et ce nouvel amour, entre sa raison et sa passion naissante. Le poète en arrive à se persuader que c'est l'Amour en personne qui veut adoucir sa pehie : il est vaincu, malgré ses loyales tentatives de résistance, et sa défaite dure jusqu'au jour où la pensée de Béatrice, de son unique dame, s'empare à nouveau de toute son âme et en bannit l'intruse à jamais. Cette espèce de rédemption de son cœur est opérée par une nouvelle vision — à la neuvième heure du jour — : Dante revoit Béatrice sous ses traits de fillette et parée du même vêtement rouge qu'elle portait lors de leur première rencontre (XL). Le sens de ce curieux épisode et des sonnets composés pour la dame compatissante, a donné lieu aux interprétations les plus contradictoires, suivant que les critiques y ont voulu voir une pure allégorie ou au contraire un reflet fidèle de la vie du poète. Les partisans de l'allégorie ont ici pour eux les déclarations formelles de Dante en un autre de ses ouvrages, << le Banquet >> {il Convivio) : il y déclare avec la netteté la plus absolue que cette consolatrice fut pour lui la philosophie, qui entra quelque temps en lutte avec Béatrice, symbole de la révélation divine ; il s'agirait donc tout simplement de l'éternel conflit de la science et de la foi. Nul assurément ne peut songer à s'inscrire
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en faux contre ]es déclarations de Dante ; mais on a vu que, pour être devenue plus tard le S5rmbole de la vérité révélée, Béatrice n'en avait pas moins commencé par être la petite Bice, puis Monna Bice. De même, le poète a bien pu, dans un ouvrage écrit à une quinzaine d'années de là, prêter un sens allégorique à la consolatrice de la Vita Nuova ; il faut rappeler une fois de plus que le sens allégorique se superpose de toute nécessité à un sens littéral et que, loin de le détruire, il le réclame comme un point d'appui indispensable. D'ailleurs aucun détail du récit composé vers 1292 ne s'applique avec un bonheur particulier, il faut en convenir, à la représentation symbolique de la philosophie, tandis que tout y révèle un grand et bel effort d'analyse psychologique pour expliquer comment, dans le cœur du poète, a pu se produire l'éclipsé momentanée de Béatrice. Un esprit non prévenu reconnaît dans cette peinture le fruit d'une expérience sentimentale réelle, l'effet d'une observation pénétrante et non le résultat de combinaisons abstraites.
Est-il à craindre que ces infidélités au souvenir de Béatrice diminuent le caractère de Dante et sa valeur morale? Assurément non, à moins que l'on ne croie rabaisser un homme en rappelant que, malgré tout son génie, il a été homme et non dieu. Ses infidélités nous montrent simplement avec quel élan sa nature ardente et sensible se portait vers tout ce qui semblait lui promettre une joie ; mais ses égarements ne duraient guère : avec une grande force de résolution, Dante secoue chaque fois le joug qu'il s'est laissé imposer dans im moment d'oubli, et la pensée de Béatrice reprend alors tout son empire sur son cœur. Tel il apparaîtra dans les diverses circonstances de sa vie : très passionné, doué d'une imagination ardente, sans
que pourtant ses passions le détournent jamais de ridéal qu'il poursuit avec une volonté tenace.
La Vita Nuova mentionne enfin, sans la raconter, une dernière vision, plus merveilleuse que toutes les précédentes, et à la suite de laquelle Dante résolut << de ne plus parler de cette femme bénie jusqu'au jour où il pourrait dire d'elle ce qui n'avait encore jamais été dit d'aucune autre ». En quoi consistait cette vision? On est extrêmement tenté d'admettre qu'elle fut la génératrice de cette autre vision grandiose, la Divine Comédie, qui est en effet, suivant la promesse solennelle du poète, un monument tel qu'aucun autre amant n'en a jamais élevé à sa dame. Ainsi le livre de la jeunesse de Dante se trouverait rattaché par un lien étroit au chef-d'œuvre de sa maturité^. L'allégorie de Béatrice, encore imprécise, hésitante et parfois gauchement associée à l'élément réel dans la Vita Nuova j n'atteint que dans la Divine Comédie son complet développement, sa perfection poétique et philosophique. Si heureuse et séduisante que soit cette théorie, il faut rappeler que l'on ne sauraitpasser de plain-pied d'ime œuvre à l'autre; le poète théologien de la trilogie sacrée ne devait se révéler pleinement qu'après les épreuves douloureuses que la vie lui réservait.