Pargoletta » (2, XXXI
la mondanité. La mondanité n'est pas la dissipation ; elle n'exclut pas les études sérieuses et la curiosité scientifique ; elle n'est que l'épanouissement complet d'une personnalité vigoureuse, avide de jouissances variées, en réaction ouverte contre l'idéal ascétique, et qui fait présager de loin le type de perfection sociale, ou simplement humaine, qu'exaltera la Kenaissance. En d'autres termes, Dante, tout en se livrant à l'étude et en participant à la vie publique de Florence, continua à cultiver les relations mondaines où on Ta vu engagé dès sa jeunesse, serviteur des dames, ami des poètes et des artistes, de Giotto, dont la gloire commençait à éclipser celle de son maître Cimabue (2, XI, 94-95), du musicien Casella, qui, au Purgatoire, chante une des canzoni allégoriques du poète (2, II, 76-117), de Forese Donati qui, avant de mourir (1296), s'était réconcilié avec Dante ; et celui-ci, par un sentiment délicat, semble avoir eu à cœur d'efïacer, dans son poème, en un entretien tout empreint d'affection, le souvenir des fâcheuses invectives qu'ils avaient précédemment échangées (page 91). Forese est au Purgatoire, dans le cercle des gourmands ; et Dante lui dit avec mélancolie que, s'ils évoquent le souvenir de << la vie qu'ils ont menée ensemble >>, ils ne peuvent qu'en être douloureusement contristés (2, XXIII, 115- 117). Est-ce à cette vie peu glorieuse que fait allusion un curieux sonnet, dans lequel Guido Cavalcanti adresse à Dante des reproches fort caractéristiques? Il serait imprudent de l'affirmer sans quelque réserve ; mais en dépit des explications ingénieuses grâce auxquelles on réussit à ôter tout venin au sonnet de Guido, il semble difficile de n'y pas percevoir un de ces avertissements un peu rudes, que la vraie amitié peut seule se permettre. Cavalcanti haïssait tout ce qui était
vulgaire et frivole ; il ne se complaisait que dans la société d'amis sévèrement choisis, auxquels il pouvait faire partager ses méditations, et il souffrait de voir Dante s'éloigner de lui; il lui écrit : << Ma pensée se porte incessamment vers toi, et je trouve que tes préoccupations ne répondent plus à la noblesse de ton esprit ; je m'afflige de te voir si différent de ce que tu fus jadis.. . J'ai connu le temps où tu n'aimais pas les compagnies nombreuses ; tu fuyais les importuns, tu me témoignais tant d'amitié que je recueillais avec affection chacun de tes vers. A présent, voyant le genre de vie que tu as choisi, je ne puis plus manifester de joie pour ce que tu écris, et je n'ose plus me présenter à toi. Relis souvent mon sonnet ; peut-être alors l'esprit importun qui t'obsède finira-t-il par quitter ton âme égarée^. » Quels sont ces vers de Dante que son ami accueillait sans joie? Nous l'ignorons, mais il est facile d'en trouver quelques-uns, dans son œuvre, en dehors de la correspondance avec Forese Donati, qui s'éloignent manifestement de la manière que pouvait approuver Guido. Voici notamment un petit faisceau de poésies amoureuses, d'une facture très savante qui marque un retour à la technique des troubadours les plus artificieux, et d'une inspiration profondément passionnée. Le lien visible qui les réunit est constitué par la désignation de la femme pour laquelle elles furent composées, sous l'allégorie expressive d'une « pierre >> insensible ; leurs caractères communs sont la prédominance des images empruntées à l'hiver, au froid, à la mort, et aussi l'inspiration purement sensuelle du poète.
1. Zingarelli, Dante, p. 150-151. Plutôt qu'une traduction littérale, c'est une interprétation que je donne du difficile sonnet de Cavalcanti. Il existe toute une littérature sur cette poésie; voir BSD, XV, p. 280-281.
l'homme. 129
Aucune autre partie de Tœuvre de Dante ne nous permet mieux de saisir sur le vif ce que ses plus anciens biographes nous disent de sa complexion amoureuse : repoussé, raillé peut-être, par la froide << Pietra >>, le poète souffre, gémit, rugit, avec une sincérité de passion ardente et inassouvie^, qui ne se retrouve pas dans les pièces typiques du << Dolce stil nuovo >>. Or celle qui tortura ainsi cet amant trop épris était une jeune et frêle femme, une << pargoletta >>^ — le même mot que Béatrice, à la fin de ses reproches, lance avec un mépris évident à la face de Dante. L'allusion est claire ; elle permet de placer cette aventure amoureuse, cet égarement sensuel du poète, pendant la période mondaine qui suivit l'achèvement de la Vita Nuova^.
D'autres œuvres parmi celles qui déplurent à la sévérité de Guido Cavalcanti ont sans doute péri ; une peutêtre subsiste, sans que nous soyons pourtant autorisés à tenir pour certaine l'attribution qui en a été proposée. Il s'agit d'un problème trop délicat et trop complexe pour qu'on puisse le discuter utilement ici ; du moins faut-il le poser, même sans espoir de le résoudre. C'est d'un remaniement abrégé du Roman de la Rose, en deux cent trente et quelques sonnets qu'il s'agit. Ce poème, << il Fiore >>, est un résumé très habile, très intelligent, nullement servile, qu'un adroit rimeur a eu le talent de dégager des broussailles du roman français, pour en faire une œuvre alerte, spirituelle, satirique et anticléricale, essentiellement profane, sensuelle et même grivoise à l'occasion : elle a sans aucun doute
1. Voir en particulier la canzone XII Cost nel mio parlar voglio esser aspro,