Bidl. Soc. Dant, t. XIII, p
été rédigée en Toscane, ou plutôt à Florence, et les allusions historiques qu'elle renferme permettent d'en fixer la date dans les dix dernières années du xiii^ siècle. Or l'auteur de « la Fleur >> se nomme deux fois dans son poème : Durante. On a vu (p. 93) que l'auteur de la Divine Comédie ne porte jamais que le nom de Dante dans les documents contemporains, mais à ce nom abrégé il n'était pas plus difficile de substituer le primitif << Durante >>, que Béatrice à Bice ; il suffisait pour cela que ce nom complet présentât quelque signification allégorique intéressante ; or tel est bien ici le cas : Durante est celui qui souffre, qui endure mille épreuves avec constance ; pareille^désignation est parfaitement appropriée à l'Amant, protagoniste de << la Fleur >>. Mais ce Dante est-il précisément l'Alighieri? Dès 1881, le premier éditeur du poème, M. Castets, crut pouvoir le supposer ; vingt"ans plus tard, M. Guido Mazzoni examinait avec une grande prudence et résumait d'une façon saisissante toutes les possibilités de l'attribution, et ses raisons étaient formellement accueillies, transformées en conclusions fermes par tel savant, dont l'autorité, en matière d'études dantesques, est considérable^. D'autres, il est^vrai, les ont énergiquement repoussées ; mais trop souvent ils se sont inspirés, semble-t-il, de raisons de sentiment et d'impressions personnelles qui échappent à toute discussion^. La
1. Fr. D'Ovidio, dans le Bull. Soc/Dant./t. X, p. 273. L'étude de Guido Mazzoni a paru dans la Raccolta di studi critici dedicati ad A. UAncona, Florence, 1901.
2. Cette tournure sentimentale et esthétique de la discussion est surtout sensible dans le bel ouvrage de A. Farinelli, Dante c la Francia (Milan, 1908), 1. 1. p. 25-29 ; voir aussi L. F. Benedetto, Il « Roman de la Rose » e la letterahira italiana, Halle, 1910, p. 160-163.
vérité est que, s'il était question d'attribuer << la Fleur >> à un écrivain de troisième ou même de second ordre, personne ne songerait à demander que la démonstration fût plus complète ; mais au moment d'ajouter à l'œuvre consacrée de Dante ces trois mille deux cents et quelques vers, qui altèrent légèrement la physionomie du poète, ou du moins en précisent un aspect peu et mal connu, le devoir est d'hésiter, de réserver son adhésion formelle. S'il est de lui, le poème de la Fleur nous révèle un Dante rieur, capable d'improviser avec une verve remarquable, mais en se jouant, en y laissant traîner nombre de négligences et de gallicismes, une œuvre légère, profane et sensuelle, pour l'amusement d'un cercle d'amis, épris d'une aimable gaieté ; et l'on voit mal pourquoi ce portrait devrait être tenu, a priori, pour infidèle. Mais il convient aussi de rappeler que toutes les possibilités et les vraisemblances accumulées ne valent pas une preuve directe, positive ; et jusqu'à nouvel ordre cette preuve fait défaut.
Parmi les infidélités de Dante à la mémoire de Béatrice, il faut signaler celle que Boccace considérait comme la plus folle de toutes : il se maria — et beau-^>^ coup de biographes prétendent qu'il en fut bien puni, car son union fut malheureuse. La vérité est que nous ne savons rien de la vie conjugale du poète. Nous connaissons tout juste le nom de sa femme, Gemma Donati, et celui de quatre enfants qu'elle lui donna : Jacopo, Pietro, Antonia et Béatrice ; mais nous ignorons à quelle époque précise Dante prit femme; on a supposé que ce fut un mariage conclu à la suite d'arrangements politiques, comme on en cite tant d'exemples, avant l'explosion des troubles de 1300, les Donati «occupant une place fort en vue dans la ville. Ce qui est certain, c'est que Gemma ne partagea pas l'exil de
son mari et que nulle part celui-ci n'a fait la plus légère allusion à la mère de ses enfants. Au moment où il éclate en invectives contre les femmes florentines, Dante n'éprouve le besoin de faire qu'une exception, en faveur de Nella, la veuve de son ami Forese (2, XXIII, 91 et suiv.). N'accablons pas l'infortunée Gemma en tirant argument contre elle du silence de Dante ; mais convenons que son souvenir ne paraît pas avoir pesé très lourd dans les regrets que le poète emporta sur les routes de l'exil.
La participation de Dante aux affaires publiques commença relativement tard : ce fut seulement aux approches de 1300 que ses occupations philosophiques, littéraires et mondaines cédèrent la place à sa passion, subitement éveillée, pour la politique; mais celle-ci le saisit alors tout entier. Pendant sa jeunesse, il s'était borné à prendre part à certaines expéditions militaires, qui cadraient bien d'ailleurs avec le caractère chevaleresque des occupations où on l'a vu engagé : il n'y avait pas alors de bonne réjouissance sans chevauchées à travers la ville et la campagne. En un passage de la Vita Nuova (ch. IX), Dante raconte que, vers sa vingtième année, il dut s'éloigner de Florence avec une nombreuse compagnie de cavaliers, et tous les termes du texte confirment qu'il s'agit bien d'une entreprise militaire et non d'une simple excursion de plaisance^. En 1289, il prit part aux importantes opérations dirigées par les Florentins contre les gens d'Arezzo, et