‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 27 sur 71 · I. Del Lungo, Béatrice nella vita e nella poesia · texte numérisé non relu

I. Del Lungo, Béatrice nella vita e nella poesia

fut présent à la célèbre bataille du 11 juin, à Campaldino, dans le Casentin — la haute vallée de TArno, — qui fut comme la revanche des Guelfes dix-neuf ans après Montaperti. Ce détail de la biographie du poète nous est révélé par Leonardo Bruni, chancelier de la république au début du xv^ siècle, qui cite à ce propos une phrase d'une lettre, malheureusement perdue, de Dante. Son témoignage a été contesté ; mais Bruni était bien placé pour consulter des documents aujourd'hui disparus, et rien ne permet de suspecter sa bonne foi. D'ailleurs la bataille de Campaldino, avec le terrible orage qui aggrava la déroute des Gibelins,est mentionnée dans le Purgatoire (V), à propos de la mort d'un de leurs capitaines, Buonconte da Montefeltro, dont le corps n'avait jamais été retrouvé ; aucun terme de la description que Dante donne de cette journée ne dément, bien au contraire, qu'il en ait été témoin oculaire. D'ailleurs la même année, au mois d'août, il assista en personne — ses expressions ne laissent pas de place au doute (1, XXI, 94-96) — à la reddition d'une citadelle pisane, Caprona, prise par les forces réunies des Florentins et des Lucquois.

Cependant de graves bouleversements politiques modifiaient la constitution intérieure de Florence. En 1293, un descendant d'une vieille famille noble, d'ailleurs tout dévoué au parti populaire, Giano Délia Bella, fit approuver un ensemble de dispositions, connues dans l'histoire de Florence sous le nom de Ordinamenta justitiae, en vertu desquelles tout membre de l'aristocratie, ceux qu'on appelait les Grands, et qui n'exerçaient aucun métier, étaient exclus des magistratures et se voyaient privés de certaines garanties en justice. En outre, cinq des corporations, tenues jusqu'alors dans une situation d'infériorité parmi les << Arts

mineurs >>, furent mises sur un pied d'égalité avec les << Arts majeurs ». C'était le triomphe des << popolani >>, c'est-à-dire de la bourgeoisie commerçante, et la ruine des Grands au point de vue de leur influence dans le gouvernement de Florence. On imagine la colère des vaincus et leurs efîorts pour prendre une revanche : trois ans plus tard, ils obtenaient l'exil de Giano Délia Bella, avec quelques corrections aux Ordonnances mêmes, notamment au point de vue judiciaire, et surtout on leur rendait la faculté d'aspirer aux fonctions publiques à la seule condition de s'inscrire dans une corporation. De tout ce mouvement politique si intense, il est fort curieux que l'œuvre de Dante n'ait pas conservé le moindre souvenir ; se trouvant amené, dans le Paradis (XVI, 127 et suiv.), à rappeler la famille Délia BeUa parmi les plus anciennes de la noblesse florentine, il se borne à indiquer que ses descendants avaient embrassé le parti du peuple, ce qui ne constitue pas même un commencement d'appréciation sur le rôle politique si passionné et si passionnant du fameux tribun. Dante pouvait si peu ignorer tous ces événements, dont il fut d'ailleurs témoin, qu'il s'inscrivit, en vertu des fameuses ordonnances, dans la corporation des médecins et apothicaires, bien qu'il n'eût jamais exercé ces professions ; sans doute s'agissait-il d'une pure formalité^ et la corporation qu'il choisit était hospitalière, car elle accueillait aussi les peintres ; un poète n'y était pas déplacé.

Il fallut des événements plus graves encore pour tirer Dante de son indifférence politique. Son nom apparaît dans les conseils de la commune à partir des derniers mois de 1295 ; mais d'abord il ne prit qu'une part intermittente et assez effacée aux délibérations. Les ingérences de plus en plus menaçantes d'un pape

dans le gouvernement intérieur de Florence le déterminèrent seules à se mêler plus activement à la lutte. Ce pape est Boniface VIII, qui occupa une des premières places dans les haines du poète, et dont le souvenir reparaît en maintes parties de son œuvre. NorTl seulement Dante a vu en Boniface la cause immédiate ^ et l'auteur responsable de ses infortunes personnelles, mais il a surtout dénoncé en lui l'incarnation du régime détestable de corruption et d'ambitions temporelles qui, à ses yeux, déshonoraient l'Église. Et le fait est que, à l'aurore du xiv^ siècle, Boniface VIII est un pur anachronisme : d'un côté, il aspirait à reprendre l'œuvre politique des grands papes mystiques du moyen âge, Grégoire VII, Innocent III — et la déchéance de l'autorité impériale en Italie semblait favoriser la constitution d'un empire théocratique, s'étendant de Kome au monde entier — ; mais, d'autre part, les armes dont il se servit pour mettre à exécution ce plan grandiose, la violence, la trahison, l'argent, annoncent les méthodes de gouvernement auxquelles recourront certains papes de la Renaissance, un Alexandre VI ou un Jules 11^.

Les circonstances dans lesquelles on racontait qu'il monta sur le trône de saint Pierre doivent être rappelées, car elles expliquent comment Dante a pu penser que Boniface VIII n'était pas le pape légitime, mais bien un usurpateur (3, XXVII, 22-24). Le vénérable ermite du mont Morrone, que le conclave, en désespoir de cause, avait élu pape le 5 juillet 1294, et qui prit le nom de Célestin V, abdiqua au bout de cinq

1. Comme il est bon d'entendre tous les sons de cloche, on trouvera un portrait tout différent du pape d'Anagni dans les élégants Jubilés d^ Italie de M. Henry Cochin (Paris, 1911), particulièrement p. 82 et suivantes.

mois et dix jours de pontificat ; ce saint homme comprit bien vite qu'il n'était pas à sa place à Rome, et les cardinaux ne manquèrent pas de le lui faire très clairement entendre. L'un d'eux surtout, l'ambitieux cardinal Gaetani, voyant que la répartition des voix dans le conclave était modifiée par la création de douze nouveaux cardinaux, et fort de l'appui du roi de Naples, Charles II d'Anjou, jugea le moment venu de se faire nommer pape. C'est donc lui, assurait-on, qui cultiva dans l'esprit de l'honnête Célestin V l'idée de l'abdication, qui leva ses scrupules en lui citant le précédent du premier successeur de saint Pierre, et l'amena à rédiger un décret en vertu duquel les papes avaient le droit de se démettre. L'imagination populaire lui prêtait même des moyens d'action plus grossiers : armé d'un porte- voix, il aurait parlé la nuit au pape épouvanté, en se donnant pour l'ange envoyé par Dieu afin de l'inviter à songer au salut de son âme plutôt qu'aux vains honneurs de la tiare^. De quelque façon qu'il s'y prît, le cardinal Gaetani en vint à ses fins : élu le 24 décembre, il eut pour premier soin de mettre en lieu sûr son infortuné prédécesseur de peur qu'on le lui opposât. Beaucoup de fervents chrétiens, ceux surtout qui s'inspiraient de l'esprit évangélique et franciscain, comme Dante et son contemporain le poète ombrien Jacopone da Todi, tinrent l'élection de Boniface VIII pour nulle, et stigmatisèrent la faiblesse de Célestin V, responsable des malheurs où sombrait l'Église par suite de son << grand refus >> ( p. 25-26).

Le nouveau pape se signala par l'impétuosité avec laquelle il entreprit de réaliser au plus tôt ses plans ambitieux, car, ayant près de quatre-vingts ans,

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