‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 28 sur 71 · Il Pecorone, XIII · texte numérisé non relu

Il Pecorone, XIII

il ne voulait pas perdre de temps. Les écrivains guelfes eux-mêmes reconnaissent que les pensées mondaines le dominèrent plus que de raison ; Dante lui reproche surtout sa simonie et ses trahisons : dans le huitième cercle de l'Enfer, il lui marque d'avance sa place dans la fosse de Nicolas III, et, plus loin, un curieux épisode met en relief l'absence de scrupules qui, aux yeux du poète, caractérisait Boniface.

La grande famille romaine des Colonna, qui avait fait l'impossible pour empêcher son élection, ne travaillait pas avec moins de zèle à entraver sa politique. Sciarra Colonna ayant commis un acte de brigandage au détriment du pape — il avait capturé un convoi qui transportait les cofîres, renfermant ses trésors, d'Anagni à Rome, — Boniface VIII excommunia les Colonna, leur retira leurs bénéfices, puis, fort de l'appui de leurs éternels adversaires, les Orsini, il les expulsa de Rome et rasa leurs demeures. Corome les Colonna s'étaient réfugiés dans les châteaux qu'ils possédaient à l'est de Rome, notamment à Palestrina, l'ancienne Préneste, le pape proclama contre eux la guerre sainte, ce qui fait dire à Dante : << Ce n'est pas avec les infidèles, sarrasins ou juifs, qu'est en guerre le chef des modernes pharisiens : il n'a d'ennemis que parmi les chrétiens... >> (1, XXVII, 85-88). Tous les efforts vinrent se briser devant l'imprenable citadelle de Palestrina. Désespéré de cette résistance, Boniface fit appel à un condottiere célèbre en ce temps, Guido da Montefeltro, qui avait joué un rôle marquant dans toutes les guerres entre Guelfes et Gibelins, en Toscane et en Romagne, de 1274 à 1295 ; aucun stratagème ne lui était inconnu. Or, ce vieux renard, sentant sa fin prochaine, s'était fait moine, et jouissait paisiblement, dans un couvent d'Ancône, de l'absolution accordée à ses péchés, qui

étaient nombreux et graves. C'est là que vint le chercher le pape, pour l'inviter à examiner la position de Palestrina et apprendre de lui ce que l'on pouvait tenter. Guido vint, étudia la situation et ne formula aucun avis. Comprenant les scrupules du moine, le pape lui dit : << Ne crains rien : je t'absous d'avance ; tu sais bien que je porte les deux clés, celle qui ouvre et celle qui ferme le ciel... » (1, XXVII, 100-104). Pleinement rassuré, Guido rendit alors son oracle : << Promettre beaucoup et ne rien tenir » (110). C'était une façon d'indiquer que la trahison seule pouvait avoir raison de Palestrina. Le pape ne se le fit pas répéter deux fois : les Colonna, alléchés par des conditions avantageuses, se rendirent, et Boniface VIII ordonna la destruction de la citadelle avec tout ce qu'elle renfermait. Le plus trahi de tous fut pourtant Guido da Montef eltro, dont l'âme, en dépit de l'absolution pontificale, fut emportée par un diable au plus profond de l'Enfer (v. 112 et suiv.).

La faute capitale de Boniface fut de proclamer la déchéance de toute autorité autre que la sienne : << Rome avait autrefois deux soleils, dont l'un montrait aux hommes la voie du monde, l'autre la voie de Dieu ; l'un a éclipsé l'autre, et maintenant l'épée est dans la même maia que le bâton pastoral >> (2, XVI, 106-110). On raconte qu'en 1298, quand Albert d'Autriche, vainqueur d'Adolphe de Nassau, fut élu empereur, mais négligea entièrement l'Italie, le vieux pape mit la couronne impériale sur sa tête en disant : << C'est moi qui suis César ; je défendrai seul les droits de l'Empire ». Dans le même esprit, un peu plus tard, il lança contre le roi de France la bulle Clericis laiœs, qui déclarait le clergé exempt de toute redevance au pouvoir royal, puis la bulle Unam sanctam^ qui com-

mence par rappeler que toutes les créatures sont sou- / mises à l'autorité du pontife romain. On sait comment | Philippe le Bel releva ce défi : Guillaume de Nogaret,/ envoyé en Italie, s'unit à Sciarra Colonna, et, à la tête d'une petite troupe armée, les émissaires du roi de France s'emparèrent par surprise de la ville d'Anagni, où le pape fut retenu prisonnier dans son palais pendant trois jours et abreuvé d'humiliations. Ici la figure de Boniface VIII prend une grandeur inattendue : cet octogénaire revêtit ses habits pontificaux, s'assit sur son trône, tiare en tête, la croix et les clés dans les mains, et subit sans une plainte les menaces de ses agresseurs. Pendant trois jours, il resta ainsi, sans . bouger, sans manger, et réussit à intimider ses ennemis, à réveiller le zèle des gens d'Anagni, qui le délivrèrent enfin. Mais il ne survécut pas à cet affront : le 12 octobre 1303, il mourut à Rome, en proie à une sorte de frénésie causée par la rage accumulée dans son cœur. Devant cette fin tragique, la colère de Dante tombe tout à coup ; il sent trop bien que, régulièrement élu ou non, Boniface VIII n'est plus en jeu ici comme personnalité, mais en sa qualité de représentant officiel de l'Église : c'est la papauté elle-même qui était atteinte par cet affront, prélude de la << captivité >> d'Avignon, c'est-à-dire de la chute définitive du grand prestige spirituel dont avaient joui les papes du moyen âge. i Et Dante a écrit — sous forme de prophétie, puisque I l'action de son poème se place trois ans avant la scène I d'Anagni — : << Je vois entrer dans Anagni la fleur I de lys ; et, dans la personne de son vicaire, je vois ! le Christ prisonnier ; une fois de plus il est tourné i en dérision, abreuvé de vinaigre et de fiel ; entre ! deux larrons vivants, je le vois succomber >> (2, XX, I 86-90).

Nulle part l'aptitude de Dante à distinguer soigneusement la fonction, qu'il respecte, et le << fonctionnaire >>, qu'il méprise, n'apparaît plus clairement qu'ici. Mais dans ce revirement des sentiments du poète, il pourrait bien y avoir encore autre chose, quelque chose de très humain. Nous voulons bien nous quereller, nous couvrir d'injures, et parfois de boue, entre membres d'une même famille, d'une même ville, d'un même parti ; mais il nous déplaît qu'un étranger intervienne dans nos démêlés. Un Italien, fervent chrétien comme Dante, pouvait bien dire son fait à un pape qu'il jugeait indigne — c'était là une tradition hautement romaine — ; il aurait vu sans déplaisir un empereur, fût-il germanique, mais légitime héritier des Césars, infliger une leçon exemplaire à Bonif ace VIII. Mais qu'un Philippe le Bel osât se mêler à une querelle qui ne le concernait en rien, voilà ce qui lui paraissait intolérable. De tout temps il y a eu, en Italie, une susceptibilité spéciale à l'égard de la France, et presque invariablement causée par sa politique pontificale ; ce phénomène est déjà très frappant dans l'œuvre de Dante. Le poète, on va le voir bientôt, avait de justes griefs contre certains princes français ; pour qu'un des descendants d'Hugues Capet (2, XX, 40 et suiv.) trouvât grâce devant lui^ il ne fallut pas moins que l'amitié personnelle qui l'unit à Charles Martel, fils de Charles II d'Anjou, jeune prince à l'esprit généreux et amoureux de poésie, mort à vingt-quatre ans (3, VIII, 31 et suiv.).

1. A. Farinelli, dans l'Introduction de son grand ouvrage sur Dante e la Francia (I,p. 47 et suiv.), a traité à fond la question du « misogallisme de Dante ».

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La grande pensée de Boniface VIII étant de se substituer à toute autre autorité dans le domaine temporel, le pape devait commencer par s'assurer une suprématie incontestée sur les territoires les plus proches, sur la Toscane, et en particulier sur Florence ; et il avait un prétexte tout trouvé pour se mêler des affaires de cette ville prospère et puissante, puisque, au début du xii^ siècle, la comtesse Mathilde avait légué ses droits au saint-siège. Jamais aucun pape n'avait pu recueillir effectivement cette succession, et même en l'absence de tout représentant des intérêts impériaux en Italie, Boniface VIII ne pouvait songer à réduire la Toscane par la force ; c'est à la politique qu'il eut recours pour en venir à ses fins, en essayant de mettre à profit les dissensions alors ressuscitées parmi les Florentins avec une acuité nouvelle.

Des anciens partis, il ne doit plus être question : depuis la défaite des Gibelins, après la mort de Manfred et celle de Conradin, la politique de Florence est, par définition, guelfe ; était tenu pour gibelin quiconque la combattait. Dès lors il n'y avait plus dans la ville que les Grands, c'est-à-dire les descendants de la noblesse féodale ralliés plus ou moins librement à la politique populaire, et grossis de quelques familles d'origine bourgeoise anciennement associées au gouvernement, et les marchands. Mais à ces deux dénominations ne correspondaient pas deux partis homogènes, loin de là ; un parti intermédiaire, un « centre >> se forma de l'aile droite des marchands, ceux que l'on appela le << popolo grasso >>, les enrichis,

toujours convaincus que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, et de l'aile gauche des Grands, de ceux qui avaient des sympathies pour la bourgeoisie. En dehors de cette coalition instinctive des éléments que nous appellerions conservateurs ou modérés, il y avait deux partis extrêmes : les Grands irréductibles, exclus du pouvoir par l'évolution de plus en plus démocratique de la politique florentine, et le << menu peuple >> qui travaillait et qui peinait, mécontent de ne jouer aucun rôle, et prêt à favoriser toute agitation dont il pouvait attendre un profit. Il était inévitable que ces deux partis extrêmes, impuissants s'ils restaient séparés, s'unissent pour combattre le centre et lui arracher le pouvoir.

Semblables combinaisons subissent toujours l'influence des ambitions personnelles : lorsque les principes cessent d'imprimer une direction aux partis, ce sont les intérêts particuliers qui les mènent. De 1280 à 1300, Florence vit s'accentuer et s'aggraver de jour en jour le conflit entre les deux familles voisines et rivales, les Cerchi et les Donati, dont le quartier — celui-là même où habitait Dante — reçut le surnom expressif de << quartier du scandale >>, c'est-à-dire des discordes et des violences. Les Donati étaient d'ancienne noblesse : très orgueilleux, ils ne pouvaient se résigner à jouer un rôle effacé. Leur chef, Corso, s'en accommodait d'autant moins qu'il avait les qualités et les défauts qui donnent la popularité : à Campaldino, son action personnelle à la tête du contingent de Pistoia avait assuré la victoire ; cavalier d'une belle prestance, il était volontiers salué par le peuple du titre de « grand baron >>, et quand l'exil de Giano Délia Bella eut privé d'un protecteur les artisans des corporations inférieures (les Arti minori), il sut gagner leur confiance ;

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il y réussit d'autant mieux qu'il était beau parleur, et que ses mots, colportés par la ville, y faisaient fortune. Dante, qui fut allié aux Donati par son mariage, qui eut de l'amitié pour un frère de Corso, Forese, et une sorte de vénération émue pour sa sœur Piccarda (3, III, 46 et suiv.), Dante haïssait Corso, nature ambitieuse et violente, ignorant de tout scrupule, capable même d'arracher sa sœur au cloître, pour lui faire contracter un mariage utile à sa politique. La fin prématurée, subite, violente elle aussi, de ce tribun détesté, en 1308, sembla au poète une juste punition envoyée par le ciel (2, XXIV, 82-88).

En face des Donati, les Cerchi, représentants authentiques du << popolo grasso >>, exerçaient une incontestable influence sur les modérés ; mais ils s'étaient aliéné le menu peuple en admettant que les Ordonnances de 1293 fussent atténuées dans leurs rigueurs contre les Grands. D'ailleurs leur chef, Vieri de' Cerchi, ne possédait pas les précieuses et dangereuses qualités personnelles de son rival. Dino Compagni, qui était pourtant de son parti, reconnaît que, s'il avait pour lui un physique plein de noblesse, c'était un homme « de peu de malice et nullement beau parleur^ >> ; les historiens modernes sont d'avis qu'il était plus vaniteux que capable. Cependant derrière lui se rangeaient, non seulement la bourgeoisie riche, mais encore l'élite intellectuelle de Florence, en particulier Guido Cavalcanti et Dante. Ce n'est pas que le poète eût la moindre tendresse pour les Cerchi : il exprime assez durement son regret qu'ils eussent quitté leur paroisse d'Acone, auL milieu du xii® siècle, pour s'établir dans la ville (3, XVI, 65) ; mais puisqu'il fallait se prononcer — lea

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