‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 29 sur 71 · Dino Compagni, Cronaca, I · texte numérisé non relu

Dino Compagni, Cronaca, I

chroniqueurs affirment que personne alors ne put rester neutre — Dante se porta du côté où l'inclinaient ses amitiés et ses traditions de famille, vers les «modérés >>.

Les démêlés des Cerchi et des Donati engendrèrent un état de méfiance réciproque, de suspicion et de menaces sourdes qui risquaient à chaque instant de déchaîner la guerre civile : << La ville, dit un damné à Dante, est si pleine de jalousies que le sac déborde >> {1, VI, 49-50) ; << bientôt le sang va couler >> (65). Il coula en effet, le l^r mai 1300, sur la place de la Trinité, décorée pour ce grand jour de fête, le « Calendimaggio >> : sur tous les carrefours, chaque année, à cette date, le peuple de Florence dansait, chantait, faisait trêve à ses querelles. Plusieurs membres de la famille des Cerchi se trouvaient là réunis, parmi les dames revêtues de leurs plus frais atours, lorsque, tout à coup, un groupe de leurs adversaires envahit la place, qui, en un clin d'œil, se trouva transformée en champ de bataille ; un des Cerchi fut si brutalement frappé qu'il eut le nez arraché ; et les Donati, satisfaits de ce hardi coup de main, disparurent aussi vite qu'ils étaient venus, trouvant asile dans le palais Spini où ils se barricadèrent. Or, vers le même temps, la ville de Pistoia était déchirée par des conflits analogues : deux branches de la famille Cancellieri se faisaient une guerre acharnée, et pour distinguer les factions qui les suivaient, on les appelait << Blancs >> et << Noirs >>. Ceux-ci avaient cherché à intéresser les partis florentins à leurs querelles, et y avaient réussi; de ce moment date l'introduction de ces noms à Florence : les << Blancs >> furent les modérés qui reconnaissaient Vieri de' Cerchi pour chef, et le parti de Corso Donati reçut la désignation de << Noirs >>.

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Une intelligence politique même médiocre suffisait pour faire comprendre au pape quel secours il pouvait trouver auprès des Noirs, le parti des mécontents, conduits par un chef ambitieux et adroit, contre les Blancs, défenseurs jaloux de l'autonomie florentine : Boniface VIII ne s'y trompa pas. Lorsque Corso Donati se remaria, après la mort mystérieuse de sa première femme, une Cerchi, empoisonnée disait-on, une demande en nullité, pour ce second mariage, fut présentée par les Cerchi à l'autorité ecclésiastique ; mais le pape s'empressa de reconnaître le fait accompli et envoya sa bénédiction. Dès lors il soutint constamment Corso en tous ses démêlés avec ses rivaux. De son côté le menu peuple florentin, attaché par d'anciennes traditions à la politique pontificale, suivit volontiers un chef qui n'exploitait cependant les vieux instincts guelfes que pour renverser la bourgeoisie riche, toujours opposée à toute ingérence étrangère, jadis celle de l'empire, maintenant celle de l'Église.

Que Dante, dès ce moment, ait joué un rôle marquant dans l'organisation de la résistance au pape, on en trouve la preuve dans l'ambassade dont il fut chargé en mai 1299. Quelques communes de Toscane, Lucques, Pistoia, San Miniato al Tedesco, Colle, Volterra, d'autres encore, avaient formé, sous la direction de Florence, une sorte de ligue militaire connue sous le nom de « taille guelfe », qui obéissait à un capitaine élu. Sous prétexte de prendre certains accords en vue de l'élection de ce capitaine, la Seigneurie florentine envoya aux communes confédérées quelques hommes de confiance, chargés surtout de prévenir toute entreprise pontificale qui aurait pu avoir pour but de relâcher les liens de la ligue. C'est dans ces conditions que Dante fut délégué à San

Gimignano, petite république alors florissante, au nord de Sienne.

Peu de pages sont plus attachantes, dans la vie du poète, que cette ambassade, dont il ne faut d'ailleurs pas grossir l'importance ; car il n'en est aucune où son activité se soit déroulée dans un cadre mieux conservé. Les vicissitudes politiques de cet heureux coin de la riante Toscane ont permis à San Gimignano de garder sans altérations notables sa physionomie médiévale : l'aspect des remparts et des hautes tours carrées, la lumière raréfiée qui descend au fond des rues entre les façades sombres de palais trop rapprochés, le palais du Podestà, dont l'ambassadeur florentin gravit les degrés, sont des choses qui n'ont pas changé ; à peine est-on tenté de trouver un peu moderne la belle fresque de Lippo Memmi qui décore la salle où Dante parla le 7 mai 1299 : elle est de 1317 ! Mais le reste de la décoration picturale découverte sous le badigeon — des scènes de chasse, d'un style très primitif — ■ remonte à 1243, et devait être dans toute sa fraîcheur quand les regards du poète s'y arrêtèrent.

Voyant qu'il n'obtenait rien de la Seigneurie florentine, le pape convoqua Vieri de' Cerchi à Rome, pour l'amener à faire la paix avec Corso Donati ; mais Vieri répondit qu'il n'était en guerre avec personne, et repoussa nettement les bons offices de Boniface VIII. Celui-ci se servit alors de trois Florentins résidant à Rome pour ourdir un complot contre les Cerchi : la trame fut découverte; la nouvelle Seigneurie qui entra en fonctions le 15 avril 1300 fut composée des dénonciateurs du complot, et ceux-ci reçurent pleins pouvoirs pour défendre la ville menacée : les conspirateurs soudoyés par le pape furent condamnés à deux mille livres d'amende chacun et à avoir la langue

coupée. Boniface VIII fulmina, menaça Florence d'excommunication, et déclara qu'il permettait d'arrêter les commerçants florentins et de les dépouiller partout où on les trouverait — menaces vaines qui ne firent pas fléchir la Seigneurie, mais significatives en ce qu'elles montrent dans ce pape un précurseur des Jules II et des Paul V, mais un précurseur trop pressé. Il envoya alors à Florence, avec le titre de pacificateur, un de ses agents les plus dévoués, le cardinal d'Acquasparta, qui l'avait aidé puissamment dans sa lutte contre les Colonna. Suivant l'usage, le pacificateur obtint des pouvoirs spéciaux pour mettre fin aux discordes : il se flattait d'introduire dans le tirage au sort des magistrats certaines modifications, à la faveur desquelles il espérait faire entrer quelques Noirs dans la Seigneurie. Or les six noms qui sortirent — non des urnes, mais des sacs, suivant l'usage florentin — le 14 juin 1300, furent ceux de cinq inconnus et le nom glorieux de Dante. Le poète fut-il l'inspirateur de la politique adoptée par cette Seigneurie, qui siégea jusqu'au 14 août? On est assez disposé à le penser ; en tout cas, la résistance contre les menées du pape fut plus que jamais à l'ordre du jour. La première délibération prise par les nouveaux magistrats, sous les yeux du cardinal d'Acquasparta, eut pour objet de confirmer les condamnations encourues par les conspirateurs à la solde du pape ; c'était presque un défi, et l'on aime à se représenter l'âme ardente du poète s'exaltant dans cette résistance acharnée, à la fois très noble et très imprudente. Au reste, l'habileté politique ne caractérisa guère l'attitude des Blancs pendant cette période de crise.

Depuis la bataille qui, le 1®' mai, avait ensanglanté la place de la Trinité, les scènes de violence et les

attaques à main armée se multipliaient d'une façon inquiétante. Les intrigues du pape et du cardinal d'Acquasparta, en présence de l'attitude inflexible de la Seigneurie, provoquaient chaque jour de nouveaux incidents ; la mesure parut comble, lorsque la veille de la Saint-Jean, fête patronale des Florentins, la procession solennelle de l'oiîrande fut l'occasion d'agressions et de rixes sanglantes. Le jour même, la Seigneurie reçut pleins pouvoirs pour mettre un terme à une situation intolérable ; mais la décision qu'elle prit est au moins inattendue : sept des principaux chefs Blancs et sept des principaux chefs Noirs furent exilés. Parmi les premiers se trouvaient trois des Cerchi, et, au nombre de leurs partisans les plus dévoués, le poète Guido Cavalcanti, qui devait rentrer deux mois plus tard malade à Florence, pour y mourir ; parmi les seconds Corso Donati, son beau-frère le mari de Piccarda, et les plus turbulents de leurs amis. Leonardo Bruni affirme que cette décision fut prise sous l'inspiration de Dante, et s'il en est ainsi, elle fait honneur à son esprit d'équité et d'impartialité : exiler son << premier ami », Guido, cela était héroïque, digne des vertus romaines ou Spartiates ; mais cet héroïsme était-il très bien employé? Ne risquait-il pas d'indisposer à la fois les Blancs et les Noirs? La Seigneurie qui succéda, le 15 août, à celle dont le poète faisait partie, aggrava cette maladresse en rappelant les exilés Blancs et non les Noirs : pourquoi l'impartialité qui avait présidé à la sentence d'exil ne présidait-elle plus à sa révocation? N'était-ce donc qu'une comédie? Et l'impopularité de Dante s'aggravait de jour en jour.

Pour en finir avec ces résistances florentines. Boniface VIII appela un pacificateur plus expéditif et moins scrupuleux que le cardinal d'Acquasparta.

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Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, avait fait ses preuves comme « pacificateur >> des Flandres ; c'est à lui que le pape s'adressa, et << le Valois >> détesté parut en Italie au mois de juin 1301, << armé seulement de la lance que maniait si bien Judas, et il en \ /, dirigea la pointe avec tant d'adresse qu'il atteignit Florence en plein cœur...^ >>. Corso Donati s'était rendu à Rome, où il se sentait plus libre pour préparer les événements décisifs, tandis que les Blancs affolés, tour à tour timides jusqu'à la peur et hardis jusqu'à la témérité, ne savaient choisir aucune ligne de conduite ferme pour tirer le meilleur parti possible d'une situation exécrable. Dante était régulièrement appelé dans les conseils dont s'entourait la Seigneurie chaque fois qu'une décision grave était en discussion, et il y prit invariablement la parole pour combattre toutes les prétentions de Boniface VIII; puis lorsque un jour on recourut au parti désespéré, condamné d'avance, d'envoyer une ambassade à Rome, pour tâcher d'atténuer les effets de la mission de Charles de Valois, et de fléchir le pontife irrité, le choix des Florentins tomba sur Dante et quelques autres Blancs, tout aussi acharnés, tout aussi compromis ! En acceptant de s'acquitter de cette ambassade, le poète montra une fois de plus un grand courage ; mais n'y avait-il pas un peu de naïveté à croire qu'il avait qualité pour obtenir du pape des concessions, lui qui s'était toujours montré d'une intransigeance inflexible?

Cette aventure est tellement étrange que plusieurs biographes modernes refusent d'admettre l'ambassade de Dante auprès de Boniface VIII ; et pour se retenir sur la pente du doute, il ne faut pas moins que

1. Avec plus de réalisme, Dante dit qu'il lui « creva la panse p (2, XX, 73-75).

le témoignage concordant d'un contemporain, Dino Compagni, de Villani, de Boccace, de plusieurs commentateurs anciens de la Divine Comédie et plus tard de Leonardo Bruni, sans omettre ce détail significatif que, dans les conseils de l'automne 1301, le nom de Dante ne figure plus une seule fois. Devant cette parfaite concordance, nous devons nous incliner, en avouant que nous comprenons mal ; ce n'est d'ailleurs pas le seul détail qui, dans les actes et les pensées de Dante ou de ses contemporains, reste impénétrable pour nous. Une chose est certaine, c'est que l'ambassade échoua. D. Compagni et L. Bruni racontent que le pape renvoya deux des ambassadeurs à Florence, mais qu'il retint Dante. Était-ce pour priver les Blancs d'un conseiller que Boniface jugeait dangereux, ou le gardait-il comme otage? Le mystère le plus complet règne sur cet épisode de la vie du poète.

Pendant ce temps, Charles de Valois entrait en maître à Florence, le 1^^ novembre. D'abord il se posa en conciliateur, respectueux des institutions delà commune, qu'il jura de protéger ; mais derrière lui revint Corso Donati suivi des Noirs précédemment exilés, et ceux-ci se livrèrent à mille excès, assouvirent leurs vengeances personnelles, exercèrent d'impitoyables représailles contre les Blancs, sans que le prétendu pacificateur mît le moindre obstacle aux pillages, aux incendies, aux tueries qui désolèrent la ville pendant cinq jours. Alors un podestat tristement célèbre, Messer Cante dei Gabrielli de Gubbio, entra en fonctions et se mit en devoir d'appliquer une loi de circonstance, en vertu de laquelle il devait connaître des crimes commis pendant les années précédentes par les magistrats en fonctions, même si ces crimes étaient couverts par une absolution. Cette loi visait les di-

verses Seigneuries de 1300-1301, c'est-à-dire, entre autres, Dante, contre qui fut prononcée une première sentence le 27 janvier 1302. L'inculpation était celle de «baratteria >>, — c'est-à-dire la concussion et la vénalité dans l'exercice de fonctions publiques ; la peine édictée était une amende de cinq mille livres, et faute de payer cette somme dans un délai de trois ans, la confiscation des biens ; le paiement même de l'amende ne dispensait pas les condamnés de rester deux ans loin de Florence, et l'accession aux fonctions publiques leur était interdite. Le 10 mars, une nouvelle sentence visant quinze magistrats déjà frappés en janvier-février, parmi lesquels se trouvait Dante, les condamnait au bûcher s'ils tombaient vivants entre les mains des agents du gouvernement de Florence.

Dans de pareilles conjonctures, les accusés, sachant d'avance quel sort leur était réservé, n'attendaient pas la sentence pour se mettre en lieu sûr, et ils allaient grossir le nombre de ces << fuorusciti >>, de ces exilés, non pas volontaires mais par choix d'un moindre mal, qui depuis un siècle ne cessaient d'intriguer contre le parti au pouvoir à Florence. Nous ignorons tout des circonstances dans lesquelles le poète apprit sa condamnation et assura sa fuite ; mais deux choses apparaissent avec une clarté qu'on ne saurait souhaiter plus grande : c'est d'une part l'inexistence des malversations qui lui étaient reprochées, accusation vague, qui n'est accompagnée d'aucune imputation précise dans les sentences, au moins en ce qui concerne Dante ; son véritable, son seul crime était d'avoir combattu sans merci les menées politiques de Boniface VIII ; — d'autre part cet exil, qui devait être perpétuel, fit au cœur du poète, alors dans la force de l'âge, une blessure que rien ne pouvait plus guérir. Né pour l'ac-

tiou, fier, passionné pour le bien de sa patrie et de l'Italie, ou plutôt de l'humanité, il voyait le mal partout triomphant, il n'était plus qu'une épave inutile ; il lui fallait subir toutes les humiliations de l'exil et de la pauvreté. Mais dans cette redoutable épreuve, son génie allait s'élever d'un vol brusque à des hauteurs que jusqu'alors la charmante inspiration chevaleresque et allégorique du « Dolce stil nuovo >> ne permettait aucunement de prévoir.

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