CHAPITRE III
l'exil.
De janvier à octobre 1302, les condamnations prononcées contre les Florentins suspects aux Noirs victorieux frappèrent plus de six cents personnes, et parmi celles-ci, outre Dante, on cite le père de Pétrarque. Une véritable armée de mécontents, avides de revanche, se répandirent alors dans les villes voisines, ennemies de Florence, et commencèrent à y entretenir des intrigues pour arracher par la force aux Noirs le gouvernement de leur patrie.
Cet épisode de la vie du poète appelle une observation. Il est arrivé trop souvent que l'on a parlé du << patriotisme >> de Dante, et que l'on a fait de lui le précurseur du sentiment national italien, sans prendre garde que ces idées, autant que ces mots, sont de véritables anachronismes à l'aurore du xiv® siècle. Dante a été de son temps, et nullement du nôtre : il a chéri Florence d'une tendresse filiale, passionnée, et c'est par là qu'il nous touche ; mais il n'a fait aucune difficulté de conclure des alliances avec les Gibelins de Pise, d'Arezzo, de Romagne, sans excepter
cette noblesse féodale, demeurée irréductible, qui occupait les régions montagneuses, les descendants des Uberti et des Ubaldini par exemple. Ces derniers notamment, étaient tout -puissants dans le Mugello — on désigne ainsi la vallée qui commande les routes de Florence à la Romagne — , et c'est là qu'eut lieu, le 8 juin 1302, en l'église de San Godenzo, une sorte de congrès des délégués de tous les ennemis de Florence, pour stipuler certains accords et garantir aux Ubaldini la réparation des dégâts que leurs châteaux et leurs terres auraient à souffrir du fait de la guerre imminente ; or Dante prit part à cette assemblée de San Godenzo. L'intérêt de parti dominait alors entièrement ce que, beaucoup plus tard, on a appelé la << patrie >> ; ainsi s'explique la violence de certaines invectives dantesques, dirigées, non pas contre ses ennemis, mais bien contre Florence (1, XXVI, 1-10), qu'il ne cessa pourtant jamais d'aimer d'un amour si profond, si émouvant. Méconnaître cet état d'esprit très particulier, serait s'exposer à mal comprendre toute une part, et non la moindre, de l'inspiration du poète exilé.
Il se détacha d'ailleurs vite de l'entreprise à laquelle il s'était d'abord associé : à voir l'incapacité des chefs, leurs rivalités mesquines, leur égoïsme, leurs ambitions personnelles, leur indignité morale, Dante se convainquit bientôt que l'on courait au-devant d'échecs, et d'humiliations, et l'événement lui donna raison. Le poète fut un de ces hommes très sincères et très droits, que l'ardeur de leurs convictions jette dans la mêlée des partis, et que les mœurs des politiciens rebutent presque aussitôt ; ils se mettent alors résolument ei travers des combinaisons louches, ils s'en indignent et disent aux gens leurs vérités, puis s'étonnent d( voir se tourner contre eux ceux qu'ils croyaient leurs
amis. Le détail des démêlés de Dante avec les chefs des Blancs est fort mal connu, mais il en reste un témoignage éloquent dans les allusions qu'il y a faites en un passage de son poème : il jugeait ses compagnons aussi << méchants >> que << sots » ; lui qui avait conscience de leur avoir rendu des services, il n'éprouva que leur << ingratitude >>, lorsqu'ils << se déchaînèrent contre lui avec une aveugle fureur » ; c'est eux d'ailleurs, et non lui, qui devaient avoir bientôt à en << rougir >> (3, XVII, 61-66)1. Da^te avait donc prévu la déconvenue — échec diplomatique ou militaire — audevant de laquelle avaient inconsidérément couru ses compagnons ; ils s'étaient emportés contre le prophète de malheur, que l'événement avait bientôt vengé. Il ne paraît pas douteux d'ailleurs que, parmi les griefs du poète, il y en eut d'ordre moral autant que d'ordre politique. Un des chefs du parti, un juge, Lapo Salterelli, membre de la Seigneurie qui avait succédé à celle dans laquelle avait siégé Dante, condamné en même temps que lui, pour les mêmes crimes, aux mêmes peines, et associé aux mêmes espoirs de revanche, est présenté par le poète comme le tyi^e accompli de l'immoralité politique et de la corruption ; son nom, uni à celui d'une certaine Cianghella, sert à exprimer la négation des vertus romaines personnifiées par Cornélie et par Cincinnatus (3, XV, 127-129). Dante ne pouvait s'accommoder longtemps de pareils alliés. Aussi, après avoir pris part aux négociations qui précédèrent une action contre Florence, délégué
1. Une autre prophétie assez obscure, mise dans la bouche de Brunetto Latini (1,XV, 70-72) laisse entendre que tour à tour les deux partis (Noirs et Blancs) eurent soif du sang de Dante ; pour l'interprétation de ce passage difficile, j'adopte les conclusions exposées dans BSD, VI, 221.
à San Godenzo, ambassadeur à Forli et peut-être à Vérone, il cessa de s'intéresser aux agissements des Blancs, dès le début de 1304 selon toute vraisemblance : il préféra vivre à l'écart, dans un isolement un peu farouche, fier de constituer un parti à lui seul (3, XVII, 67-69), en attendant que de graves événements vinssent réveiller ses espérances et le ramener à la politique active.
Comment occupa-t-il les années 1304 à 1310 environ? C'est un des moments les plus obscurs de la vie du poète, l'époque de la pauvreté, des voyages à la reclierclie d'un protecteur éclairé, de l'étude aussi et des grandes entreprises érudites et poétiques ; période douloureuse, à laquelle Dante se reportait quand, plus tard, il se faisait adresser par son trisaïeul la célèbre prédiction : << Tu apprendras par expérience quelle saveur amère a le pain d'autrui, et quel dur chemin est celui qui nous fait monter et descendre l'escalier du prochain >> (3, XVII, 58-60) ; mais période glorieuse aussi, de fécond recueillement, dont l'empreinte se retrouve dans la partie la plus célèbre de son œuvre. Il faut savoir se borner à marquer les quelques points de repère lumineux, qui jalonnent ces ténèbres, en se résignant à ignorer tout le reste.
Nous tenons de Dante lui-même que la première ville où il séjourna fut Vérone : « Ton premier refuge, lui dit Cacciaguida, ton premier asile te sera offert par la courtoisie du grand Lombard qui porte l'aigle sacré sur une échelle... » (3, XVII, 50-72) ; les armes de» Scaliger, seigneurs de Vérone, sont ici fort reconnaissablés. Un des tombeaux de cette famille groupés sur une étroite place de la ville, un des plus nus et des plus anciens, porte précisément ce détail caractéristique de Taigle perché sur l'échelle : peut-être est-ce dans ce
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coffre de pierre que repose celui qui témoigna au poète tant d'égards et d'affection, et dont la générosité lui épargna l'humiliation d'exposer ses besoins (v. 73-75) ; malheureusement aucun nom ne se lit sur le sépulcre. On peut penser à Bartolommeo délia Scala, mort en mars 1304, ou à son frère Alboino, qui lui succéda précisément à cette date. Ce dernier nom a paru à beaucoup de critiques devoir être écarté parce que, en un passage du Banquet, Dante fait à ce personnage une allusion qui est loin d'être flatteuse {Cnv., IV, 16) ; mais il ne manque pas non plus de très bonnes raisons à invoquer en faveur d' Alboino^.
Deux ans après, on le retrouve dans la vallée de la Magra, qui s'ouvre sur la mer Tjrrhénienne entre la Toscane et la Ligurie, dans le pays de Massa et de Carrara, que, du nom de l'ancienne ville étrusque Luni, on appelle la Lunigiane. Là se dressaient les châteaux d'une famille féodale qui conservait jalousement les plus honorables traditions chevaleresques de libéralité et d'amour de la poésie ; c'étaient les Malaspina. Sur un des contreforts du Purgatoire, Dante rencontre Corrado Malaspina et lui dit que si, avant 1300, il n'avait pas encore visité ses domaines, il savait pourtant, comme tout le monde en Europe, que seuls les seigneurs de Lunigiane échappaient à l'universelle décadence des mœurs (2, VIII, 121-132) ; et Corrado répond : « Sept ans ne s'écouleront pas, et cette opinion que tu as de nous sera plus profondément gravée dans ton esprit par l'expérience que tu feras de notre hospitalité >> (v. 133- 139). Cet entretien, comme toute la Divine Comédie
1. 1. del Lungo, Il canto X VII del Paradiso (Lectura Dantis, Florence, 1910).
portant la date idéale de Pâques 1300, c'est avant Pâques 1307 que se place le séjour de Dante en Lunigiane. La précision des données chronologiques fournies ici est confirmée par un document, le plus important qui nous soit parvenu sur la vie du poète pendant son exil. En octobre 1306, Dante était chargé d'une mission pacificatrice qui témoigne de la haute estime où le tenaient les Malaspina : ceux-ci étaient depuis longtemps en conflits continuels avec Févêque de Luni, par suite d'empiétements territoriaux réciproques ; durant l'automne 1306 les bases d'un accord furent jetées, et le 6 octobre, Dante, désigné comme << procurateur >> par les Malaspina, échangea le baiser de paix avec Févêque. Il va sans dire que le rôle du poète fut plus décoratif et plus honorifique que vraiment actif : toutes les négociations délicates avaient précédé sa mission ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a là une preuve fort intéressante de la confiance dont il fut l'objet, et un exemple précieux du genre de services qu'il fut appelé, plus d'une fois sans doute, à rendre à ses protecteurs.
Peut-être convient-il, pour la date, de rapprocher de ce séjour en Lunigiane, le passage de Dante à Lucques, où une dame répondant au nom de Gentucca lui aurait rendu chère cette ville dont, par ailleurs, i a dit tant de mal. Une allusion assez mystérieuse contenue au chant XXIV du Purgatoire (v. 37, 43-45 est tout ce que nous savons de cet épisode. Les docu ments ont révélé l'existence, à cette époque, d'ai moins deux nobles Lucquoises portant ce prénom laquelle choisir? D'ailleurs nous ignorons même d( quelle nature fut le sentiment que Gentucca inspirs au poète, ni ce qui put, dans une certaine mesure, réhabiliter Lucques à ses yeux.
Des textes d'une tout autre nature permettent de penser que Dante, pendant les années qui suivirent son séjour enLunigiane, vécut dans la docte Bologne. La composition de traités philosophiques et linguistiques, d'ailleurs inachevés, comme le Convivio et le De vulgari eloquentia, rédigés, selon toute apparence, entre 1306 et 1308, suppose un séjour de quelque durée en Emilie et en Eomagne : le second de ces ouvrages montre que le poète possédait du dialecte bolonais une connaissance supérieure à celle qu'il acquit aussi des dialectes lombards; et le Convivio, par la grande variété de lectures dont il porte la trace, oblige à penser que Dante l'écrivit à proximité de bibliothèques mieux fournies que ne pouvaient l'être celles qu'il trouvait dans les manoirs féodaux de ses protecteurs, ou qu'il portait dans ses bagages. Bologne offrait, à cet égard, des ressources très supérieures à celles de n'importe quelle autre ville, et l'on peut sans invraisemblance se figurer Dante, saisi d'un nouveau zèle pour l'étude, se plongeant avec passion dans la lecture des philosophes, des astronomes, des grammairiens, pour oublier ses déceptions. Comment putil assurer sa vie à Bologne? On a supposé qu'il subvint à ses besoins en se consacrant à l'enseignement, et cette hypothèse s'appuie sur le témoignage d'un certain Ubaldo da Gubbio, auteur d'un ouvrage. De Teleutologio (1326), où il est dit qu'Ubaldo eut dans sa jeunesse Dante pour << maître >>. Mais il est difficile de préciser le sens de ce mot très vague : a-t-on le droit d'en inférer que le poète donna un enseignement public et régulier ? N'est-on pas le maître de quelqu'un, comme Brunetto Latini le fut de Dante, par des encouragements et des conseils amicaux? Et ne devient-on pas encore le disciple
d'un maître simplement pour avoir étudié ses œuvres^ ?
Si l'on admettait que Dante a réellement visité tous les lieux dont il parle, ou seulement ceux sur lesquels il donne des détails assez précis, on lui prêterait les itinéraires les plus compliqués et les plus fantaisistes ; il est trop évident, en effet, qu'il pouvait avoir appris d'autres voyageurs beaucoup de renseignements géographiques ou pittoresques ; comment prétendrait-on faire le départ entre ceux-ci et ceux qu'il devait à son expérience personnelle? Une de ses canzoni cependant est considérée, avec raison semblet-il, comme ayant été composée dans la haute vallée de l'Arno, dans le Casentin (Canzone Amor da che œnvien), et la présence du poète n'a rien d'invraisemblable en ces parages ; mais quand s'y trouvat-il ? Qu'y faisait-il ? Nous l'ignorons ; et malgré l'assurance avec laquelle Boccace nous apprend que la beauté à qui s'adressaient ces vers était agrémentée d'un goitre, il est prudent de réserver notre adhésion à cette légende^. La canzone d'ailleurs paraît être un simple hommage, assez conventionnel, rendu peutêtre à quelque grande dame de cette région.
Enfin les biographes de Dante lui prêtent un autre voyage, à Paris, qui demeure très douteux : les uns l'accueillent, les autres le repoussent, sans que le fon( de la question soit grandement éclairé par ces affii mations contraires. Examinons du moins comment problème se pose.
Giovanni Villani, qui mourut en 1348, racont incidemment, en un passage de sa Chronique, qu << Dante alla étudier à Bologne, à Paris et dans pk
l.Fr. Novati, Tre Postille dantesche (Bologne, 1899). 2. Voir la rédaction la plus courte de la vie de Dante pj Boccace, fin du § G.
sieurs autres parties du monde^ ». Un peu plus tard, Boccace recueillit le même bruit, le reproduisit complaisamment en quatre endroits différents de ses œuvres, et l'amplifia en expliquant par quels extraordinaires efforts de mémoire et de dialectique le poète exilé remplit d'admiration les plus fameux savants de l'Université parisienne^ ; il ajouta même que Dante avait poussé jusqu'en Grande-Bretagne^, et divers savants anglais, au premier rang desquels il faut citer Gladstone, se sont attachés à ce dernier détail, qui consacrait l'ancienne renommée de l'université d' Oxford, ainsi associée à celles de Bologne et de Paris. Longtemps la passivité des biographes, satisfaits de se copier mutuellement, accrédita cette tradition, à laquelle on finit par trouver des points d'appui nouveaux dans la Divine Comédie : Dante n'y décrivait-il pas avec précision les environs d'Arles, tout près du delta du Rhône semé d'étangs, et son cimetière, les Aliscans (1, IX, 112)? N'y parlait-il pas des écoles parisiennes, situées « rue du Fouarre >>, oii Siger de Brabant éblouissait son auditoire par ses irrésistibles syllogismes (p. 70-74)? et de l'art gracieux et délicat qu'on désigne, à Paris, sous le nom d' << enluminure » (2, XI, 81)? Ne dirait-on pas qu'il a vu de ses propres yeux les digues qui, de Wissant à Bruges, défendent la Flandre contre l'invasion de la mer (1, XV, 4)? Enfin, pour omettre quelques arguments