Vita di Dante, § 15 {Comyendio
Cependant un document fabriqué, et d'ailleurs ancien, ne renferme pas nécessairement que de pures inventions; en ce qui concerne le voyage à Paris, le faussaire, quel qu'il fût, a pu recueillir, dès la première moitié du xiv® siècle, une tradition répandue au moins en Toscane et en Lunigiane. Villani, qui ne semble pas avoir connu la prétendue lettre d'Hilarius, s'en est fait également l'écho, et ainsi cette tradition, dont l'existence ne paraît pas douteuse, constitue l'élément fondamental, primitif et unique de la croyance au voyage de Dante en France ; les instruments imparfaits de notre critique ne nous permettent pas de remonter plus haut. Il est loisible d'expliquer par des hypothèses ingénieuses, séduisantes et même vraisemblables l'origine ou la genèse de cette tradition ; la plus simple est peut-être que le voyage ait été réellement entrepris. En résumé, nul ne peut se piquer d'avoir démontré que cette tradition soit absurde et ce voyage impossible ; mais il ne faut pas perdre de vue que la base de cette croyance est extrêmement fragile, et qu'aucun commencement de preuve n'est encore venu la consolidera
Si Dante, après la mort de Béatrice, avait trouvé d'austères consolations dans la lecture des philosophes, au lendemain de ses déceptions politiques, il se réfugia encore dans l'étude : la période 1304-1310 est une des plus laborieuses et des plus décisives dans le développement de son activité intellectuelle. A cette époque
1. J'ai discuté un peu plus longuement ce problème dans la Grande Revue du 25 juin 1909, p. 749 et suiv.
on l'a vu, appartient le traité qu'il a intitulé << il Conmvio >>. Certaines allusions contenues dans le livre IV nous reportent à la période comprise entre février 1306 et mai 1308. D'ailleurs, dès le début (I, 1), opposant à la Vita Nuova ce nouveau livre, Dante déclare qu'il avait composé sa première œuvre << au seuil de sa jeunesse >>, et la seconde << alors qu'il l'avait déjà bien dépassé >>; ces expressions ne sont pas aussi vagues que l'on pourrait croire au premier abord : pour le poète, la jeunesse va de la vingt-cinquième à la quarante-cinquième année {Cnv, IV, 24) ; il avait donc entrepris la Vita Nuova peu après 1290, avant trente ans, et le Convivio sûrement avant 1310, entre quarante et quarante-cinq ans.
L'idée du << Banquet >> auquel il convie l'humanité est à la fois très noble et très émouvante. Très noble, parce que Dante obéit à l'impérieux besoin de faire partager à ses semblables les trésors de savoir qu'il a patiemment amassés : il professe pour la science un véritable culte ; n'est-elle pas << désirée naturellement par tous les hommes >>? Mais beaucoup d'obstacles empêchent ceux-ci de l'acquérir, et trop rares sont ceux qui ont le privilège de la puiser à sa source, de << s'asseoir à la table où l'on se nourrit du pain des anges >>. Dante est touché de compassion en songeant à tous les hommes de bonne volonté qui se trouvent exclus du divin banquet ; c'est donc à eux qu'il s'adresse, non qu'il se targue d'avoir sa place parmi les privilégiés : il se contente de ramasser à leurs pieds les miettes du festin, pour les présenter ensuite à ses semblables moins favorisés (I, 1.) Mais, si désintéressé qu'il soit, Dante ne peut faire abstraction de sa personne, de ses malheurs, de ses espérances ; s'il pense aux besoins d'autrui, il n'oublie pas ses humiliations, et la pâture
philosophique qu'il est en mesure d'offrir aux hommes lui semble propre à lui faire honneur, à le réhabiliter auprès de ceux qui seraient tentés de lui reprocher comme un crime son exil et sa pauvreté : << J'ai paru méprisable aux yeux de gens qui, sur la foi d'une certaine réputation, pouvaient s'être fait de moi une autre idée >>, dit-il. D'autre part, il ne peut détacher son esprit ni son cœur de cette << très belle et très illustre fille de Kome >>, Florence, qui l'a chassé de son sein, mais où il espère bien rentrer, où il se flatte de pouvoir achever sa vie dans le calme (I, 3) ; pour toucher des concitoyens iniques, pour forcer leur estime et en même temps celle des hommes légers, qui trop souvent jugent le pauvre ou l'exilé sur sa mine, il étale non sans orgueil toute cette science qu'il a su acquérir au^prix d'efforts incessants, et dont bien peu de ses contemporains étaient en état de montrer l'équivalent.
Le Banquet allégorique auquel Dante conviait les affamés de science^ devait se composer de quatorze services, dont << les viandes >> seraient constituées par quatorze canzoni « d'amour et de vertu », accompagnées d'un commentaire en guise de « pain >> (I, 1). Car ces poésies présentaient, pour les profanes, quelques obscurités, soit quant à leur sens littéral, soit quant à leur interprétation allégorique ; les explications qu'elles appelaient devaient être nécessairement fournies, non en latin, mais en langue vulgaire, en
l.Cen'estpas au Banquet de Platon que l'idée de ce titre a été empruntée par Dante, mais bien plutôt à divers ouvrages didactiques fort connus au moyen âge ; on cite le Banquet des dix Vierges de Méthodius, et le Banquet de la Sagesse et des Vertus de saint Grégoire le Grand (F. X. Kraus, Dante, 1897 p. 257).
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italien. Le public que Dante entreprend d'instruire, en effet, n'est pas celui des lettrés, c'est-à-dire des gens sachant le latin, auxquels il reproche de ne songer qu'au lucre et aux honneurs, mais bien cette portion de la société qui, par l'effet d'une tradition détestable, abandonne l'étude aux pédants, c'est-à-dire les nobles, les grands seigneurs, << princes, chevaliers, barons et non seulement les hommes, mais aussi les femmes >> (I, 9). Ainsi le premier traité est une chaleureuse apologie de la langue vulgaire. Dante vise notamment ces << mauvais Italiens >> qui consentaient bien à ne pas écrire en latin, à la seule condition d'employer la langue française ou la provençale (I, 11). Nous goûterions mieux ce généreux plaidoyer, si la démonstration de Dante, coupée çà et là d'admirables éclairs de passion, n'empruntait pas à l'allure pesante de ses définitions, de ses déductions et de ses syllogismes une rigidité scolastique assez pénible pour le lecteur moderne. Ce n'en est pas moins un grand mérite d'avoir, à l'aurore du xiv^ siècle, fondé la prose philosophique italienne, en justifiant cette innovation par les raisons d'utilité, d'équité, de bon sens et de sentiment, auxquelles nous sommes encore le plus sensibles.
Après cette première partie, qui constitue une introduction générale, Dante a commenté trois de ses canzoni (Livres II, III et IV), puis l'ouvrage est resté inachevé. Ce n'est pas qu'avant même de le commencer, l'auteur n'en eût prévu les dimensions et le plan avec la plus grande rigueur, tout au contraire : il renvoie d'avance le lecteur aux questions qui seront abordées dans les traités suivants, jusqu'au dernier ; seule une orientation nouvelle de sa pensée l'a détourné de ce travail. Mais ce que nous en pos-
sédons suffit pour caractériser la métliode qu'il avait adoptée : c'est celle des digressions successives, scientifiques, astronomiques, métaphysiques ou morales, à propos d'une métaphore, d'une locution, d'une pensée rencontrée dans le texte des canzoni. Tous les détails d'expression n'en sont pas expliqués avec la même abondance : Dante a choisi ceux qui se prêtaient aux développements les plus curieux et les plus instructifs. L'interprétation allégorique qu'il en donne est d'ailleurs indépendante des intentions que le poète avait pu avoir au moment même où il avait composé ses canzoni ; cette remarque, que suggéraient déjà quelques détails de la Vita Nnova, est ici d'une opportunité plus évidente encore.
De tout cela il ressort que le Convivio n'aurait pas été un exposé méthodique, renfermant un corps de doctrines logiquement déduites, mais plutôt une série d'aperçus suggestifs, sans autre lien entre eux que les poésies qui leur servaient de prétexte. Nous ne connaissons pas toutes les Canzoni qui auraient été ainsi commentées ; quelques-unes sans doute sont perdues, d'autres font peut-être partie de son Canzoniere tel qu'il nous est parvenu, mais nous ne les identifions pas avec certitude. Le second livre roule sur la belle pièce Voi che intendendo il terzo ciel movete, qui fournit au poète l'occasion d'exposer ses connaissances touchant l'astronomie et le rapport des diverses sphères célestes avec les intelligences divines. Amor che nella mente mi ragiona donne lieu, dans le troisième livre, à un exposé de la théorie de l'amour ; avec la canzone Le dolci rime d^amor cKio solia, le quatrième livre, le plus important de tous, traite de la noblesse. Nous pouvons ajouter que l'allégorie de la pièce Tre donne intorno al cor mi son venute, une des plus profondes
et des plus dramatiques qui soient sorties de la plume de Dante, aurait servi de matière au quatorzième livre, sur la justice; pour finir, Doglia mi reca ne lo core ardire eût été l'objet d'un commentaire sur la libéralité. Ainsi Dante se serait arrangé pour distribuer les textes, qui servaient de matière à son enseignement, de façon à passer en revue tous les sujets qu'il tenait pour essentiels, et cette méthode discursive, si bien appropriée à un livre de vulgarisation, fait le plus grand honneur à la souplesse de son esprit.
Il y a plus de rigueur dogmatique dans un autre traité, en latin celui-là, commencé apparemment avant le Convivio, resté comme lui inachevé et intitulé De vulgari eloquentia. Par cette << éloquence vulgaire », dont le poète entreprenait de raisonner, en quatre livres au moins, il faut entendre la langue littéraire de l'Italie, par opposition au latin ; et il était très hardi d'aborder un pareil problème au moment où cette langue littéraire venait à peine d'éclore. Dante a déployé dans cet ouvrage une faculté d'observation surprenante, associée d'ailleurs à maints préjugés dont il ne pouvait se défaire ; par exemple nous lisons sans intérêt ses discussions sur l'origine du langage, sur la langue que parlait Adam, et sur l'influence de la confusion née de la tour de Babel dans la constitution des divers idiomes. Mais les idées qu'il a su dégager de sa connaissance des patois italiens, dont il a tenté la première classification, révèlent un admirable esprit scientifique. Pour lui, tout peuple a deux langues : celle qui sert dans les relations quotidiennes de la vie — c'est le << vulgaire >> — et celle des livres, des lois, de l'Église, de la littérature — c'est la << grammaire >> — et puisque Dante était fort mal informé de tout ce qui est étranger au domaine roman,
disons tout de suite qu'il a seulement en vue le latin. Il conçoit le latin comme une langue artificielle, inventée par les lettrés et consacrée par une adhésion à peu près universelle ; de là vient que la << grammaire >> possède une généralité et une fixité, grâce auxquelles les hommes de pays éloignés et de siècles différents peuvent échanger ou se transmettre leurs pensées. Le «vulgaire >> a les caractères diamétralement opposés : il varie d'une province et d'une ville à l'autre ; bien plus, dans une même ville, suivant les quartiers, le langage diffère, et les générations successives le corrompent ou l'altèrent assez vite pour que nos ancêtres, s'ils revenaient à la vie, dussent se trouver dans l'impossibilité de comprendre leurs descendants (DVE, I, 9). On peut sourire de cette théorie sur l'origine du latin et sur son immobilité ; mais elle reflète fidèlement ce que cette langue représentait, et était en réalité, pour un homme du moyen âge. En tout cas, l'erreur ici est plus que compensée par les remarques pénétrantes relatives à l'instabilité du << vulgaire >>.
Le problème qui se posait pour Dante et pour tous ses contemporains, dès lors convaincus de la légitimité d'une littérature en langue vulgaire, était celui-ci : comment donner à ces idiomes, mouvants et variés à l'infini, cette généralité et cette fixité qui caractérisent une langue littéraire? Guidé par les traditions récentes des poètes siciliens et bolonais, et sans doute aussi par une certaine tendance toute scolastique de son esprit à l'abstraction, Dante en arrive à imaginer une langue commune à toute la péninsule, dont les éléments sont épars dans chacune des provinces, mais qui ne se trouve complètement réalisée dans aucune : aussi bien, dit-il (I, 19), que dans une ville comme Crémone,
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au-dessus de toutes les particularités individuelles, il existe un langage proprement crémonais, on peut dégager de tous les patois de Lombardie un idiome lombard ; et de même une langue italienne doit dominer et résumer tous les « vulgaires » d'Italie — idée neuve et féconde, véritable acte de foi qui proclamait l'unité linguistique de l'Italie, alors que cette unité était encore bien loin d'être réalisée-. Ce langage idéal, le << vulgaire illustre >>, que Dante appelle aussi << cardinal >>, << aulique >>, ou << curial >>, ne doit donc être calqué sur aucun des idiomes parlés dans les diverses villes ; et à ce propos, le poète fait de tous ces patois une satire impitoyable, sans épargner même le florentin, quitte à se démentir dans la pratique en prenant le parler de Florence pour base de sa langue.
Mais dans sa pensée, ce vulgaire illustre était réservé aux poètes excellents, aux plus inspirés et aux plus savants, lorsqu'ils ont à traiter les sujets les plus relevés, sous la forme de la << canzone », la plus noble de toutes les compositions. Les commentateurs anciens du De vulgari eloquentia ont trop souvent perdu de vue que le traité s'arrête brusquement avant la fin du second livre, et que dans la suite Dante aurait apparemment parlé de l'emploi du << vulgaire » en prose, puis dans des compositions poétiques de moindre envergure, le sonnet, la ballade, où sans aucun doute il n'aurait pas refusé à la langue le droit de se maintenir plus directement en contact avec le langage ^ familier. Car Dante distingue trois styles : << le tra- "
1. Les copistes de l'Italie centrale, qui répandaient les œuvres des premiers poètes siciliens, et en altéraient d'instinct le coloris méridional, ont pu contribuer à suggérer à Dante cette idée qu'une certaine unité se dessinait au-dessus des particularités dialectales.
gique, le comique, et Félégiaque >>, sans que ces mots évoquent aucunement dans son esprit les genres très définis qu'ils désignaient dans l'antiquité : le style tragique est simplement le plus soutenu, celui qui vise constamment au sublime ; en ce sens V Enéide est une << haute tragédie >> (1, XX, 113), tandis qu'un style moyen, comportant plus de familiarité, convient au poème que Dante, pour cette raison même, a appelé une << comédie^ >> ; au style élégiaque enfin appartiennent exclusivement les expressions les plus populaires (II, 4). Si l'auteur avait donné à tous les points qu'il annonce ainsi un développement égal à celui qu'il a consacré au << vulgaire illustre >> et à la canzone, il aurait sans nul doute apporté des tempéraments à la rigoureuse théorie linguistique qui réduit à néant l'influence de la langue parlée sur la langue écrite.
Jusque dans cet aride traité philologique, la personnalité du poète se fait jour en quelques allusions, rares mais précieuses, à la misère de sa condition d'exilé et à la plaie de son cœur : << Pour moi, dit-il, le monde est devenu ma patrie, comme l'océan est la patrie du poisson ; et cependant c'est l'eau de l'Arno qui m'a désaltéré dès ma plus tendre enfance, et j'aime Florence d'un si grand amour que, à cause de cet amour même, je souffre un injuste exil... Pour mon plaisir, pour mon repos, il n'existe pas sur toute la terre un
1. Comedia est le seul titre que Dante ait donné à son œuvK (1, XVI, 128) ; l'épithète Divina n'y a été ajoutée que pai l'admiration des lecteurs et des commentateurs. Cependan l'usage fut d'abord, au xiv^ siècle, de désigner le poème soui ce titre : il Dante ; c'est ainsi qu'il est désigné dans l'acte pai lequel Boccace fut chargé de le commenter publiquement ei 1373-1374. {Documenti di storia ital, t. VII, Florence, 1881 p. 344).
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endroit plus charmant que Florence... » (DVE, I, 6).
La vie errante, à laquelle Dante se voyait condamné, pourrait bien l'avoir empêché d'achever les doctes travaux entrepris dans quelque asile studieux dont il avait espéré jouir plus longtemps ; mais il est plus probable encore qu'il en fut détourné par une œuvre qui absorba peu à peu toutes les forces vives de sa pensée et toutes ses affections : l'Enfer.
C'est un problème ardu que celui de savoir quand ont été écrites les diverses parties de la Divine Comédie. A quel moment le plan du vaste poème a-t-il été conçu avec précision, dans son ensemble? Dante en a-t-il composé les trois << cantiche >> à des époques distinctes, les a-t-il remises plusieurs fois sur le métier, ou bien les a-t-il écrites tout d'un trait, presque sans interruption, sans jamais revenir en arrière? — En l'absence de tout document apportant une réponse positive à ces questions, les commentateurs ont beau jeu pour édifier d'ingénieuses hypothèses, et ils ne se privent pas de ce plaisir. La solution la moins vraisemblable en soi, celle qui resserre la rédaction totale du poème en une courte période de sept ans, entre 1314 et 1321 — à raison de quatorze chants par an, en moyenne — soutenue par les plus récents biographes de Dante^, ne peut résister à l'analyse pénétrante, entreprise depuis^, de l'évolution des idées politiques du poète, telle qu'elle se manifeste dans son œuvre. Il ressort clairement
l.F.X. Kraus, Daw^e seinLeben undsein PFer^ (Berlin, 1897) ; N. Zingarelli, Dante (Milan, dans la Storia letteraria d'italia) et La vita di Danteincompendio{ihid.y 1905), suivis par MM. Pasooli et Vossler.
2. E. G. Parodi,La dataddla composizione e le teorie politiche ddVlnferno e dd Purgatorio di Dante '{Studi romanzi puhbl. dalla Socidà Filolog. romana, 1905, n^ 3). Cf. BSD., t. XV, p. MO.
d'un examen entrepris à ce point de vue que les trois « cantiche >> de la Divine Comédie correspondent à trois moments bien distincts de l'exil de Dante, et, si l'on peut dire, aux trois états de conscience différents qui ont correspondu à ces trois moments : avant l'élection de l'empereur Henri VII de Luxembourg (1308), entre l'annonce de son expédition en Italie et sa mort (1309-1313), enfin après l'amère désillusion que l'échec de cette expédition apporta au poète.
Du début à la fin de l'Enfer se déroulent des scènes dont le coloris sombre répond bien aux tristes pensées qui hantèrent l'esprit de Dante, avant la lueur d'espérance tout à coup apportée par un empereur enfin décidé à remplir tous les devoirs de sa charge. Le mal que le poète nous montre dans son œuvre est le fidèle reflet de celui qui régnait autour de lui : partout triomphaient l'égoïsme, l'envie, la cupidité, l'orgueil, la colère, la lâcheté; personne ne songeait au bien d'autmi, ne travaillait au bonheur des peuples, ne sacrifiait une seule de ses misérables passions à la cause sacrée de la paix et du salut de l'humanité. D'aucun côté n'apparaissait le signe précurseur d'un renouveau moral et politique, la promesse d'une ère de concorde et d'activité féconde : l'empire n'était plus qu'un souvenir, un mot vide de sens, depuis que les successeurs des Hohenstaufen avaient méconnu les droits sacrés de l'Italie; la papauté, déshonorée par Boniface VIII, le pape usurpateur et simoniaque, subissait, elle aussi, une grave éclipse : bientôt elle allait émigrer, captive du roi de France, sur les rives du Khône ; seuls triomphaient ces princes d'Anjou et de Valois qui, de tous côtés, faisaient obstacle à la réalisation des rêves caressés par le poète.
Dans l'Enfer, les invectives de Dante ne visent que
la papauté corrompue, non les empereurs négligents : il ne semble pas que l'exilé attende encore de l'institution impériale le remède approprié aux maux dont il est le premier à souffrir, et le vice capital qu'il dénonce chez les papes indignes est l'amour des richesses, plus que leurs empiétements sur le domaine de l'autorité impériale. Dante ne paraît pas avoir encore saisi clairement le rôle respectif de << ces deux moitiés de Dieu >>, qu'il exposera avec une insistance lumineuse dans le Purgatoire, et ceci nous reporte en deçà du temps où Henri VII fit son apparition rayonnante à l'horizon si sombre du poète. Trouvera-t-on un argument contre cette manière de voir, dans l'annonce d'un sauveur, dès le premier chant de l'Enfer, dans la prophétie de ce << vautre >>, de ce lévrier rapide qui donnera la chasse à la louve envoyée de l'abîme pour le malheur de l'humanité, et qui l'y replongera? Nullement, car c'est là une prophétie très vague, que le propre fils du poète, Pietro, et beaucoup d'autres commentateurs du XIV® siècle rapportaient au retour du Christ sur la terre; elle ne saurait viser la venue d'un empereur déterminé, comme celle qui se lit à la fin du Purgatoire^. Les allusions à des faits précis, contenues dans l'Enfer, confirment cette manière de voir, car elles embrassent seulement les années 1303-1304 (ch. VI, X) à 1307 (ch. XXVIII). On a cru relever sans doute deux allusions aux années 1312 (ch. XXVIII) et 1314 (ch. XIX) ; mais si l'on répugne à l'idée qu'elles furent ajoutées après coup — ce qui n'est pourtant pas inadmissible, l'Enfer n'ayant pas été publié immédiatement — , il resterait à examiner si elles sont bien réelles et précises ; or il y a tout lieu d'en douter ^.
l.Pour l'interprétation de ces allégories, voir ci-après, p. 180. 2. Parodi, op. cit. p. 7-8. Pour annoncer la damnation de
Terminé, selon toute apparence, en 1308, au plus tard, l'Enfer fut-il commencé au lendemain de l'exil du poète, ou bien la première ébauche en remontet-elle plus haut?
Boccace raconte à ce propos une historiette dont il n'est assurément pas l'inventeur, et d'après laquelle les sept premiers chants avaient été composés par Dante avant son exil ; oubliés par lui au moment où la tourmente politique le réduisit à << quitter tout ce qu'il aimait >>, ils furent retrouvés quelques années après, montrés à un bon poète du temps, Dino Frescobaldi, qui en reconnut la haute valeur, et conseilla de les faire tenir à leur auteur, lequel se trouvait alors chez les Malaspina, — ceci se serait donc passé en 1306. Sous cette forme, l'anecdote a un caractère légendaire très accusé ; mais rien ne permet d'exclure qu'elle contienne un fond de vérité : le nom de Dino Frescobaldi n'est pas un détail imaginé à plaisir. Boccace a souvent manqué de sens historique ; par exemple il a cru intéressant de raconter et d'interpréter longuement un songe de la mère de Dante : mais on ne voit pas que, de propos délibéré, il ait altéré la physionomie des faits qu'il s'efforça de recueillir avec un soin louable. D'ailleurs les dernières lignes de la Vita Nuova, dès 1292, annonçaient l'intention d'élever à la gloire de Béatrice un monument poétique sans précédent ; il n'y a donc rien d'invraisemblable à ce que Dante en ait esquissé quelque morceau, même avant 1300 \
Mais que pouvait être cette ébauche, sur la valeur dj laquelle Dino Frescobaldi porta un jugement si favc
Clément V, élu pape en 1305, il n'était pas nécessaire d'attei qu'il fût effectivement mort (1314).