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I. del Lungo, DdV esilio di Dante, Florence

Charles d'Anjou, aucun empereur, ni Kodolphe de Habsbourg, ni Adolphe de Nassau, ni Albert de Habsbourg, ne s'était plus risqué à faire le voyage d'Italie; aussi lorsque le comte de Luxembourg, Henri, couronné d'abord à Aix-la-Chapelle le 6 janvier 1309, fit savoir, avant la fin de la même année, qu'il allait franchir les Alpes, ce fut un véritable coup de théâtre. Le guelfe Villani, qui a consacré cinquantedeux chapitres de sa chronique à cet événement, justifie ainsi l'importance qu'il lui accorde : << Non seulement les chrétiens (il veut dire les catholiques), mais encore les Grecs et même les Sarrasins ont porté à cette expédition un tel intérêt que, pendant ce temps, il s'est passé peu de choses qui soient dignes d'être rapportées >> (Chron. IX, 53).

Nous imaginons sans peine l'enthousiasme qui s'empara de Dante. Henri VII était précédé d'une réputation de droiture, de courage et de piété qui fit aussitôt concevoir à l'exilé les plus riantes espérances. Le poète voulut être le porte-parole de tous les opprimés qui vivaient dans l'attente d'un sauveur, et il adressa aux seigneurs et aux peuples d'Italie une lettre d'une solennité toute biblique, par laquelle il les invitait à faire un accueil digne de lui à l'envoyé de Dieu : << Réjouis-toi maintenant, Italie, toi qui excitais la pitié même des Sarrasins, et qui vas bientôt provoquer l'envie du monde entier... Sèche tes larmes ; efface, ô belle fiancée, les traces de ton chagrin, car il approche celui qui va te délivrer de la prison des impies, celu qui frappera les méchants de son glaive et qui louera sa vigne à d'autres, afin qu'elle produise des fruits d justice à l'heure de la récolte » (Ep. V, 2).

A cette époque, sans aucun doute, se précisa dan la pensée du poète la théorie, qu'il ne cessa plus d'ex

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poser, sur le rôle respectif du pape et de l'empereur dans les affaires d'Italie : jusqu'alors, il était convaincu de la corruption de l'institution pontificale ; il respectait l'institution impériale, dont il connaissait bien le rôle providentiel dans le passé ; mais il n'apercevait pas encore la solution pratique, immédiate, de la crise dont souffrait l'Italie, dans une intervention de l'empereur venant réclamer sa part légitime d'autorité et remettant chacun à sa place. L'initiative hardie d'Henri VII lui révélait tout à coup en quoi consistait ce devoir impérial depuis si longtemps négligé. Le salut de l'Italie et du monde n'était plus éloigné, si les deux pouvoirs institués par Dieu pour la paix de l'humanité reprenaient la plénitude de leur action et de leur indépendance, chacun dans sa sphère propre.

A cette occasion sans doute, Dante composa en latin son traité De MonarcMa, en trois livres^, dans lequel il développa dogmatiquement ses théories sur les rapports de la papauté et de l'empire ^ Le Purgatoire porte aussi la trace visible de cette conception politique, non point nouvelle, mais fortifiée et précisée, dans la pensée de l'exilé, par l'espoir prochain de la victoire. Au reste, toute cette partie du poème, où les âmes pénitentes sont soutenues, au milieu d'épreuves douloureuses, par la certitude d'un salut

1. A cet avis se sont rangés en dernier lieu MM. D'Ancona (dans Lectura Dantis : le Opère minori di Dante AUghieri, Florence, 1906) et Parodi (BSD, XV, p. 13 et suiv.). Dans une conférence récente, M. Pasquale Villari se montre disposé à admettre que les deux premiers livres furent écrits par Dante avant son exil, et le troisième rédigé seulement lors de la venue d'Henri VII en Italie {Nuova Antologia, l^r février 1911).

2. Une citation du ch. V du Paradis est contenue au livre I«r du De monarchia; mais il peut s'agir d'une interpolation, ou d'une addition faite après coup par Dante lui-même.

qui ne peut plus leur échapper, reflète admirablement l'état d'esprit dans lequel Dante l'a composée. Mais certaines pages du Purgatoire sont, à cet égard, particulièrement instructives : qu'on relise par exemple, avec cette idée présente à l'esprit, la célèbre invective qui occupe la majeure partie du chant VI (surtout du V. 76 au V. 114), et encore l'annonce du sauveur attendu, dans la vision apocalyptique du chant XXXIII.

Ce dernier passage mérite une attention spéciale. La papauté y est figurée par une courtisane, dont les regards effrontés guettent impudemment de nouvelles conquêtes ; à ses côtés, sur le char de l'Église, vient s'asseoir un géant — le roi de France — qui l'enlace amoureusement ; mais comme elle n'en cherche pas moins à recruter d'autres amis, le géant la bat sans pitié, puis entraîne le char au fond d'une forêt — images transparentes de l'affront d'Anagni et du transfert de la papauté en Avignon.

En présence de ce pénible spectacle, Béatrice répète les paroles de Jésus à ses disciples : << Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus ; encore un peu de temps et vous me reverrez >>, par lesquelles elle exprime sa conviction que la captivité des papes sera de courte durée : et elle ajoute ces paroles sibyllines : « Je vois avec certitude que les étoiles sont tout près de favoriser l'heure où un DXV (c'est-à-dire 515) envoyé par Dieu mettra la courtisane à mort avec le géant complice de ses scandales... Les faits ne tarderont guère à t'apporter le mot de cette énigme redoutable » (2, XXXIII, 10-50). Cette énigme a donné fort à faire aux commentateurs, autant pour le moins que le « lévrier >> annoncé au début de l'Enfer. D'ailleurs, les deux prophéties diffèrent essentiellement, en ce que celle du lévrier

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est tout à fait vague et générale, tandis que celle du DXV vise une délivrance très prochaine, qui sera l'œuvre d'un personnage bien déterminé, désigné par un chiffre, comme Néron dans l'Apocalypse (666), certainement un empereur (vers 37-38), c'est-à-dire — les plus récents interprètes s'accordent assez bien sur ce point — Henri VII. Mais comment le chiffre DXV, ou 515, peut-il désigner le souverain? Voilà ce qu'il est beaucoup plus difficile d'expliquer. Entre les mille solutions proposées pour ce rébus, il suffira de signaler la plus récente : elle est singulièrement ingénieuse, sinon décisive^. Si ce chiffre 515 désigne la purification de l'Église déchue, grâce à la restauration de l'autorité impériale, on peut observer qu'une première restauration de l'Empire avait été l'œuvre de Charlemagne, couronné à Eome le 25 décembre 800; en ajoutant 515 à cette date, on obtient 1315, année où Dante espérait voir se réaliser la victoire définitive d'Henri VII. Mais pourquoi 1315? Parce que le poète, écrivant ceci vers 1312, se rendait compte des graves obstacles que l'empereur avait encore à surmonter ; il croyait pouvoir compter qu'en deux ou trois ans tout serait aplani. Du reste, puisqu'il s'agit ici d'une prévision avant l'événement, et non d'une de ces prophéties a posteriori dont la Divine Comédie est pleine, il convient de ne pas prendre le calcul de Dante avec une rigueur trop stricte.

Tout ceci, sans doute, n'est qu'hypothèse ; maispuisque l'hypothèse rend admirablement compte de l'inspiration générale du Purgatoire et de quantité de détails qui y sont contenus, on peut admettre, au

l.Je l'emprunte à M. E. G. Parodi, qui lui-même a utilisé une remarque essentielle de M. Davidsohn, l'historien de Florence. Voir Studi romanzi (Rome, 1905, n^ 3).

moins provisoirement, que cette partie fut composée entre 1308 et la première moitié de 1313 au plus tard — car l'été de cette année vint réduire à néant toutes les espérances du poète.

L'entreprise d'Henri VII échoua en effet piteusement. Ce prince loyal et généreux était digne à tous égards de l'enthousiasme qu'il excita ; mais il n'avait aucune idée de l'ardeur des luttes qu'il se flattait d'apaiser en déclarant qu'il ne voulait connaître ni Guelfes ni Gibelins. Il avait, et Dante partageait avec lui la noble illusion que la raison et le bon droit doivent toujours finir par s'imposer d'eux-mêmes aux hommes. Son arrivée à Milan, où il ceignit la couronne de fer le 6 janvier 1311, eut les allures d'un triomphe : de toutes parts, les exilés italiens, qui attendaient de lui le salut, vinrent lui offrir leur concours, et Dante joua son rôle sans doute dans ces journées d'enthousiasme. Elles furent sans lendemain : les communes lombardes, toujours fières d'avoir brisé l'effort d'un Barberousse, se soulevèrent une à une, Pavie, Lodi, Crémone, Brescia, dont il fallut faire le siège. Ainsi, l'arbitre souverain, le pacificateur envoyé par Dieu, dut revêtir son armure de soldat et de conquérant ; toutes les vieilles haines se réveillèrent : les Guelfes ne virent plus dans l'empereur que l'étranger venu ai secours des Gibelias, et Florence, foyer du guelfisme devint l'âme d'une ligue puissante où entra le ro "Robert de Naples, pour soutenir les droits du pap contre ceux de l'empereur.

C'est alors que Dante, indigné, lança contre ses com patriotes, << les scélérats qui habitent Florence », un virulente invective, et que, dans une autre lettre adressée à Henri VII, il pressa l'empereur de passe en Toscane pour couper la tête de l'hydre, pour frap

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per à mort la vipère qui se retournait contre sa propre mère, la brebis malade qui infectait tout le troupeau... (E'p. VI et VII).

Nous abordons ici un des points les plus délicats de la pensée politique de Dante, un de ceux où la notion moderne du patriotisme risque de nous rendre le plus injustes à son égard. Quand une fois on s'est bien pénétré de sa conception antique et médiévale de l'empire universel, dont l'Italie est le << jardin >> et Rome la capitale, on aperçoit ce qu'il y a d'inique à lui reprocher d'avoir appelé l'étranger en Italie, comme les papes l'avaient fait et devaient le faire si souvent encore pour défendre leurs seuls intérêts temporels. Mais en même temps, comment méconnaître qu'il ne comprit pas les aspirations, alors toutes nouvelles, du peuple italien qui s'acheminait lentement vers la conscience de sa nationalité ? Comment nier que les Guelfes, à ce moment, fussent les défenseurs de cette conscience naissante? Qui ne voit qu'il s'épuisait en efforts surhumains, mais condamnés d'avance, pour remonter un courant irrésistible? C'est un des aspects de sa pensée où apparaît le plus clairement son attachement aveugle, indéfectible, au passé. Dante n'est le précurseur du sentiment national italien que par l'émouvante tendresse avec laquelle il a parlé de l'Italie et de Florence, — de la ville sinon de ceux qui la gouvernaient. Aussi, après avoir rappelé son attitude entre Henri VII et ses compatriotes, est-on heureux de pouvoir ajouter que les documents florentins, contenant la liste de ceux qui portèrent les armes contre Florence en 1312, à la suite de l'empereur, ne renferment pas le nom de Dante.

Quittant la Lombardie, Henri VII s'était rendu à Rome, où il fut couronné à Saint-Jean de Latran le

29 juin 1312 — Saint-Pierre était aux mains du roi de Naples ; — il revint par Arezzo à Florence, dont le siège commença en septembre. Mais le blocus n'étant pas effectif, les habitants se ravitaillaient aisément, et l'empereur immobilisé, impuissant, se retira à Pise. De là, après de longues hésitations, il résolut de porter son attaque contre le roi de Naples, de façon à conquérir l'Italie par le sud ; mais au cours de sa marche très lente vers Eome, il succomba le 24 août 1313, à Buonconvento, près de Sienne, probablement à la suite de fièvres. Cette mort subite fut d'ailleurs attribuée par quelques-uns au poison, et il est possible que Dante fasse allusion à cette croyance lorsque, parlant de l'échec d'Henri VII, il l'attribue à la résistance aveugle des hommes et aux menées louches de Clément V, qui avait d'abord favorisé l'élection de cet empereur ; mais le châtiment de ce pape félon ne devait guère tarder, puisqu'il mourut huit mois après Henri VII (3, XXX, V. 139-148).

La déception de Dante en présence de cette catastrophe est plus aisée à imaginer qu'à décrire : luimême semble avoir renoncé à revenir sur ce passé douloureux ; il n'y fait qu'une allusion très mesurée dans le passage qui vient d'être cité, à propos de la vision, dans la plus haute région de l'Empyrée, du siège réservé au grand Henri. Après l'exaltation des jours d'attente et de confiance qu'il venait de traverser, Dante comprit que l'accomplissement des promesses qu'il avait osé formuler se trouvait indéfiniment retardé. L'Italie n'était << pas encore prête >> à recevoir son sauveur (3, XXX, 137-138). Pas un instant pourtant le poète ne douta de la miséricorde divine : il ne se lassa pas d'annoncer que le salut allait venir, et bientôt (3, XXVII, 142-148) ; mais sous

quelle forme? Dante était condamné à s'en tenir à des termes plus généraux encore que dans sa prophétie initiale du << Veltro >>. Ses regards alors se détachèrent des luttes mesquines où s'épuisaient les hommes, pour s'élever d'un vol d'aigle à la contemplation des mystères célestes les plus sublimes. A cette nouvelle phase de sa pensée correspond la composition du Paradis. En attendant, les portes de Florence lui étaient plus sévèrement fermées que jamais : à la fin de 1315, une nouvelle condamnation le frappa, lui et ses fils, comme rebelles ^ Nous connaissons très mal les circonstances dans lesquelles, avant cette date sans doute, certaines négociations furent engagées pour lui permettre de rentrer dans sa patrie ; mais les conditions imposées étaient humiliantes, et le poète, si l'on en croit une lettre qu'il aurait écrite « à un ami florentin » (Ef. IX), les repoussa dédaigneusement. Ce n'est pas ainsi qu'il entendait reprendre sa place au milieu de ses concitoyens : contre toute vraisemblance il espérait encore les séduire et les toucher par son génie, par ce poème unique << auquel avaient collaboré le ciel et la terre >> et sur lequel il avait pâli pendant tant d'années ; il y avait là, pensait-il, de quoi « vaincre la cruauté de ceux qui le condamnaient à l'exil >>, de quoi lui assurer une glorieuse rentrée, pour aller << recevoir, sur les fonds de son baptême, la couronne réservée aux poètes» (3, XXV, 1-9). Cette aspiration de Dante, exprimée de la façon la plus inattendue au milieu des splendeurs du ciel des étoiles, est un témoignage émouvant de la constance avec laquelle ce prétendu << citoyen du monde >>, ce mystique altéré de visions divines, tenait pourtant ses regards anxieusement fixés sur le

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