‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 38 sur 71 · CARACTÈRES GENERAUX DU POEME · texte numérisé non relu

CARACTÈRES GENERAUX DU POEME

Les premiers vers de la Divine Comédie mettent fortement en relief le caractère personnel du poème : << Parvenu à mi-chemin de la vie, je me trouvai au milieu d'une forêt obscure : j'avais perdu la bonne route. . . Jene saurais dire comment j 'étais arrivé là, tant j'étais accablé de sommeil au moment où je m'égarai... >> D'un bout à l'autre des trois parties de la Comédie, on peut suivre le fil de l'action nettement personnelle qui s'engage ainsi, et dont le dénouement est la vue de Dieu, l'intelligence du mystère de la Trinité par le poète : << Mes propres ailes n'auraient pu m'élever aussi haut ; mais un éclair de la grâce divine frappa mon esprit, et le mit en possession de l'objet de ses désirs » (3, XXXIII, 139-141).

Ainsi le sujet du poème, considéré par son côté le plus extérieur, est l'histoire de la conversion et de l'initiation chrétienne de Dante, qui s'élève graduellement de l'état de péché, par la pénitence et l'expiation, jusqu'à la compréhension des mystères les plus insondables ; et si la Divine Comédie contient bien d'autres

choses que cette ascension d'une âme vers le salut, on n'en est pas moins autorisé à penser que là est le motif central et comme le support de tout l'édifice, la trame sur laquelle, par une lente élaboration, la fantaisie géniale de Dante a brodé des épisodes d'une richesse prodigieuse ; et c'est bien dans cet élément personnel qu'il faut rechercher l'origine et le premier germe de cette conception grandiose.

Il est rare que nous soyons admis à pénétrer le mystère qui entoure la gestation d'un chef-d'œuvre. En ce qui concerne Dante, dont les écrits reflètent avec tant de fidélité la pensée sans cesse en mouvement, nous pouvons recueillir quelques indications précieuses qui nous aident à reconstituer les étapes du travail créateur d'où sortit le plan complet du poème. La Vita Nuova est, à cet égard, un document essentiel. Quelquesuns ont voulu, fort imprudemment, interpréter comme une annonce positive de l'Enfer les derniers vers de la seconde strophe de la canzone << Dames qui savez ce que c'est que l'Amour >> (voir p. 113, note) ; à la date où nous reporte cette belle pièce, avant 1290, Dante, qui était encore à l'âge de l'amour, de la vie chevaleresque, des illusions heureuses et de la confiance dans l'avenir, ne pouvait avoir conçu l'idée d'une vision d'Enfer, c'est-à-dire, d'après les traditions littéraires de son siècle, d'une œuvre purement ascé-j tique. D 'ailleurs, le texte en question n'exige paJ qu'on l'interprète en ce sens, et il convient de rel noncer résolument à y voir une allusion anticipée aiî poème qu'il écrivit plus tard. Il n'en reste pas moins que cette strophe, qui nous transporte en plein ciel, devant le trône de Dieu, où l'on entend les élus du Paradis demander avec ferveur de posséder Béatrice parmi eux, pour que rien ne manque plus à leur

bonheur, où Dieu laisse prévoir que les louanges de cette âme très pure retentiront jusque dans l'Enfer, est déjà une vision dans laquelle le poète associe le monde entier, du séjour des damnés jusqu'à l'Empyrée, à la glorification de sa dame. Ce passage constitue donc une première ébauche d'un vaste tableau surnaturel, dont Béatrice est le centre idéal.

On a souvent noté le grand nombre de visions, réelles ou fictives, que contient le récit de la Vita Nuova : ce fut sans aucun doute une des formes favorites et spontanées de l'imagination de Dante ; il y avait du visionnaire chez ce poète. Nous n'avons pas à considérer ici, un à un, les tableaux plus ou moins fantastiques que renferme le livre de sa jeunesse ; mais il faut s'arrêter aux scènes où apparaît quelque indice d'une conception analogue à celle de son grand poème. A cet égard, le dernier sonnet, composé vers 1292, après la mort de Béatrice, mérite d'être relu : Dante nous y montre sa dame parvenue dans ce séjour des élus, où elle avait été si impatiemment désirée, et le soupir du poète s'élance vers elle : une << intelligence nouvelle que lui prête Amour >> vient à son aide et « le tire >> vers ces hauteurs inaccessibles ; arrivé au terme de ce pèlerinage surnaturel, son esprit contemple celle qu'il reconnaît entre mille aux << honneurs dont elle est entourée >>, et à << l'éclat dont elle resplendit >> (VN, ch. 42). Cette ascension d'un « esprit pèlerin » jusqu'aux splendeurs de l'Empjrrée sous la conduite d'une << intelligence >> qui lui prête des forces nouvelles, c'est déjà l'idée du Paradis.

Au chapitre qui suit immédiatement, Dante a écrit ces lignes mémorables dont la solennité sollicite vivement notre attention. «Après ce sonnet, j'eus une merveilleuse vision ; ce que j'y vis m'inspira la résolution

de ne plus parler de cette femme bénie jusqu'au jour où je pourrais le faire plus dignement. C'est à quoi je travaille de tout mon pouvoir, comme elle le sait bien ; et s'il plaît à Celui par qui vivent tous les êtres de prolonger ma vie quelques années, j'espère pouvoir dire d'elle ce qui n'a jamais été dit d'aucune femme. >> (VN, c. 43.)

Que ces paroles, sur lesquelles s'achève la Vita Nuova, contiennent la promesse formelle de la Divine Comédie, c'est de quoi n'a jamais douté aucun lecteur réfléchi ; et déjà nous voici en mesure d'affirmer que le premier germe du grand poème est renfermé dans cette conception de l'amour qui tendait à diviniser Béatrice. Mais que représentait au juste cette << merveilleuse vision? >> Dante s'étant abstenu de le dire, le plus sage serait sans doute de renoncer à le deviner. Pourtant la conviction où nous sommes qu'elle se rattache étroitement à une œuvre qui nous est familière, et que Béatrice en était le centre, nous invite à rechercher par voie d'hj^othèse, quelle peut être la scène de la Divine Comédie où se reflète la vision merveilleuse — autant dire celle qui a été comme le noyau fécond autour duquel s'est développé tout l'organisme.

Béatrice n'est pas seulement la protagoniste du Paradis, comme un jugement superficiel pourrait le faire penser : son rôle commence dès le début de l'Enfer, lorsqu'elle descend au Limbe pour inviter Virgile à se porter au secours de son ami égaré (1, II, 52-114). Elle ne saurait lui servir elle-même de guide à travers la région maudite du péché, mais c'est bien elle, ou plutôt c'est la pensée de la revoir bientôt, qui soutient le poète aux heures de découragement et d'hésitation dont il ne peut se défendre au cours

de son voyage fantastique i. Lorsque la mission de Virgile prend fin, au sommet du Purgatoire, c'est ellemême qui vient achever l'œuvre de salut commencée sous ses auspices, en élevant son poète de ciel en ciel par la puissance de son regard : arrivée ainsi dans l'Empyrée, elle confie Dante à un nouveau guide, à saint Bernard, et va reprendre sa place glorieuse parmi les âmes les plus proches de Dieu. Le poète l'y aperçoit et lui adresse une ardente prière, pour lui rendre grâce de tous les bienfaits dont elle l'a comblé et la supplier de ne pas l'abandonner, quand sonnera pour lui l'heure de quitter la terre ; alors elle se tourne vers lui, son sourire brille une dernière fois au milieu des splendeurs de la Rose céleste, puis elle se replonge dans la contemplation de << l'éternelle source de vie » (3, XXXI, 93).

Il y a, dans le rôle de Béatrice, trois moments que l'on peut essayer d'identifier avec la << merveilleuse vision >>, point de départ du poème : le premier secours envoyé au poète par l'intervention de Béatrice auprès de Virgile, son apparition au sommet du Purgatoire, et son dernier sourire sous le regard de Dieu que Dante, grâce à son intervention, va être admis à contempler ; mais il est évident que le second de ces moments répond le mieux de beaucoup aux données du problème. Le premier est le moins vraisemblable : en 1292, la conception de l'Enfer demeure incompréhensible : ce sera le fruit des épreuves de l'exil et de la conviction, acquise seulement alors, que le mal règne en maître dans le monde. Or, sans cette conviction, quel sens aurait eu la vision d'une scène aboutissant à la mission de Virgile? D'ailleurs ce pre-

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