II, 127-133 et X, 125-132 ; 2, VI, 43-49, et XVII
mier secours, à regarder les choses de près, n'est que le dédoublement de celui que Béatrice apporte ellemême, victorieusement, à son poète, en un séjour paradisiaque, situé entre la terre et le ciel; là seulement était l'idée nouvelle et féconde, sur laquelle a germé celle de la mission préalable confiée à Virgile. Quant à la vue de Béatrice assise au sommet de la hiérarchie des bienheureux, elle est déjà plus qu'en germe dans le sonnet XXV de la Vita Nuova (c. 42) ; comment donc aurait-elle constitué la << merveilleuse vision >> qui change brusquement le cours des idées du poète et sur laquelle il garde le silence?
L'importance accordée par Dante à l'apparition de Béatrice et à toutes les scènes qui se déroulent autour d'elle dans le Paradis terrestre (2, XXIX-XXXIII) vient à l'appui de cette h5rpothèse : la magnificence du décor, la solennité de la procession symbolique qui attend sa veuue, la splendeur des images qui expriment la beauté de sa descente sous une pluie de fleurs, au milieu des chœurs des anges, sont des traits qui frappent le lecteur le moins prévenu. Il faut ajouter que la scène purement humaine qui s'engage d'abord entre Béatrice et Dante, et sur laquelle l'étude biographique a déjà insisté (p. 122 et suiv.), est le prolongement naturel de la Vita Nuova ; d'autre part la présence de Béatrice dans le Paradis terrestre devient l'occasion d'une série de tableaux apocalyptiques où le personnage prend une signification nettement S3nmbolique : c'est donc bien à ce point que l'allégorie se greffe sur la réalité, et que la douce Florentine, jadis chantée par le jeune poète, se transforme en une sévère abstraction ; c'est là, en un mot, que s'achève le récit de la Vita Nuova et que prend naissance une conception poétique nouvelle.
Bien entendu, on ne saurait prétendre que la << vision merveilleuse >> de 1292 se retrouve fidèlement rendue dans l'apparition de Béatrice telle que nous la lisons à la fin du Purgatoire, c'est-à-dire sous une forme rédigée quelque vingt ans plus tard : il s'agit seulement pour nous de discerner ce qui fut le motif générateur de la conception, et à cet égard nous pouvons admettre que la vision glorieuse de Béatrice descendant de l'Empyrée pour tendre à son poète une main secou- \ rable, puisqu'il ne pouvait par ses seules forces \ s'élever jusqu'à elle, fut le thème fécond sur lequel l'imagination de Dante se mit dès ce moment à travailler.
Mais presque aussitôt il fut détourné, pour de longues années, de l'accomplissement de ce dessein : la période de << mondanité >> durant laquelle sa pensée s'éloigna de Béatrice, sa participation active aux affaires publiques, l'exil et les efforts tentés par les Blancs pour reprendre Florence aux Noirs, le détachèrent de toute autre préoccupation (voir II® Partie, ch. II), jusqu'au jour où il se réveilla de ce cauchemar, et, indigné des mesquines passions qui animaient ses compagnons, sépara nettement sa cause de la leur (p. 154 et suiv.). Sa nature altière se ressaisit alors ; et, semblable au naufragé qui se cramponne aux rochers du rivage et se retourne pour contempler avec effroi les dangers auxquels il vient d'échapper (1, I. 22-24), sa pensée s'attacha aux souvenirs des tranquilles années de sa jeunesse, à cette Béatrice dont << les jeunes yeux l'avaient quelque temps guidé dans la droite voie » (2, XXX, 122-123), et à laquelle il s'était solennellement promis d'élever un monument poétique comme on n'en avait encore jamais vu. Kepris par cette idée, et se retrouvant peut-être en possession
de quelque fragment qu'il en avait ébauché déjà (p. 176 et suiv.), il se remit à l'œuvre.
Mais les temps étaient bien changés : les années d'égarement et de luttes qu'il venait de traverser lui avaient révélé l'existence du mal triomphant sur la terre ; il pouvait maintenant concevoir l'Enfer. Pour rejoindre la pure Béatrice, il devait apprendre à détester le péché et à s'en affranchir, et pour cela << nul remède n'était plus sûr que de visiter le séjour de la damnation >> (2, XXX, 136-138), puis de gravir la sainte montagne de la purification : alors seulement, parvenu au Paradis terrestre, ayant reconquis cet état d'innocence où Dieu avait placé Adam, il peut suivre Béatrice à travers les sphères célestes et comprendre ses divins enseignements.
Tel paraît avoir été, dans ses grandes lignes, mais reconstitué d'une façon tout hypothétique et idéale, le travail d'imagination et de combinaison d'où serait sorti le plan du poème ; c'est ce que l'on est convenu d'appeler la << genèse interne » de la Divine Comédie, parce que l'idée génératrice en a jailli de la vie même de Dante, de sa pure affection de jeunesse, de sa triste expérience des hommes, de la préoccupation de son salut; et ainsi le caractère personnel de son inspiration apparaît dans toute sa netteté.
Cependant si Dante n'avait donné à son œuvre que cette signification étroitement individuelle, la perfection de son art eût pu sans doute s'y manifester à l'aise, et la chaleur de son lyrisme n'eût pas moins séduit les hommes que ne l'a fait, par exemple, la poésie de Pétrarque ; mais il n'aurait pas composé l'œuvre d'une portée si largement humaine et si noblement désintéressée qu'est la Divine Comédie. En réalité, par une interprétation allégorique très simple,
Dante devient, dans son poème, le symbole de l'humanité pécheresse qui s'égare et qui souffre, qui se repent et qui se rachète, grâce à la vigilance et à la miséricorde divines. Sa conception se généralise avec une admirable facilité ; elle s'élève et s'élargit en tous sens, et l'œuvre se présente comme un véritable traité d'enseignement, de redressement, de pacification et de conversion.
Le côté didactique de la Divine Comédie est assurément celui qui nous intéresse le moins, et nous sourions volontiers de la courte vue des commentateurs anciens, ceux du xiv® et du xv^ siècle, qui ont constamment voulu voir en Dante un profond philosophe et dans son œuvre une espèce d'encyclopédie scientifique. Mais il ne faut pas que notre suffisance se hâte trop de récuser le .jugement de contemporains qui, à tant d'égards, étaient mieux placés que nous pour pénétrer les véritables intentions du poète. Son ami et correspondant Giovanni del Virgilio lui consacra une épitaphe dont le premier distique exalte en lui le théologien auquel, affirme-t-il, n'est demeurée étrangère aucune des sciences que la Philosophie réchauffe dans son sein :
Theologus Dantes nullius dogmatis expers Quod foveat claro Philosophia sinu.
Giovanni Villani définit la Commedia un poème «où sont traitées en belles rimes de grandes et subtiles questions morales, naturelles et astrologiques, philo-
sophiques et tliéologiques... >> ; s'il avait un reproche à adresser à Dante, ce serait de << faire parfois trop de digressions et d'invectives à la façon des poètes, plus peut-être qu'il ne conviendrait... >> {Cron. IX, 136). Enfin Boccace, qui insiste sur le savoir étendu de Dante, propose une étymologie fantaisiste de ce prénom, Dante, << celui qui donne >>, et il ajoute en guise de commentaire : << qu'il fût disposé à donner, les faits le prouvent, car il a étalé devant tous ceux qui voudront y puiser ses précieux trésors, d'où l'on peut tirer autant d'honnête plaisir que de profit salutaire...^ >>. Après tout, ce n'était pas si mal interpréter la pensée de Dante : qu'on se souvienne de la généreuse ardeur avec laquelle il conviait ceux qui ne sont pas lettrés de profession à partager avec lui les miettes qu'il avait industrieusement ramassées sous la table, où les savants se nourrissent du << pain des anges » (p. 165) ; au reste, les aliments qu'il se proposait d'offrir dans ce Banquet étaient des canzoni, qui toutes, certainement, n'avaient pas été conçues de façon expresse en vue du commentaire dogmatique qu'elles allaient recevoir. Il ne paraît pas douteux que, pour Dante, la poésie, même la plus affective ou la plus fantastique, ne fût capable de fournir un enseignement à qui sait l'interpréter ; et manifestement, il s'est appliqué à mettre ^j dans la Divine Comédie la plus grande somme possible ] de notions utiles et d'enseignements profitables : ce \ Gonvivio qu'il avait laissé inachevé, il le continuait en I réalité sur un plan élargi, et pour répondre à des besoins plus pressants. Admettons donc que les hommes du xiv^ siècle se soient trop étroitement attachés à la doctrine de la Divine Comédie ; mais avouons que