G. Boccacci, Comento, lezionel (Ed. LeMonnier, I, p
nous ne faussons pas moins la pensée du poète en ne lui demandant plus que des joies artistiques. L'exacte intelligence de l'œuvre exige que l'on tienne compte des deux points de vue.
Ce que Dante a voulu surtout enseigner à ses contemporains, ce n'est plus, comme dans le Convivio, la science envisagée dans ce qu'elle a de spéculatif, pottt la' satisfaction des esprits avides de s'instruire et de comprendre le mécanisme providentiel du monde, mais bien ses applications pratiques au bon fonctionnement de la société humaine et au salut de chaque âme, afin que puissent s'accomplir les vues de Dieu sur l'humanité. Sans doute, le poète continue à s'intéresser aux problèmes purement physiques ; son Paradis renferme tout un système astronomique ; il s'y attarde par exemple à réfuter certaine opinion sur la nature et les causes des taches de la lune (3, II) ; ailleurs il expose la théorie de la génération des êtres vivants (2, XXV), ou encore il donne son opinion sur l'origine du langage (3, XXVI, fin) et explique comment le caractère et les dispositions naturelles ne sont pas héréditaires (3, VIII). Mais ces digressions n'ont pas un pur intérêt de curiosité : quand elles ne se rattachent pas, par quelque côté, au dogme, à la morale ou à la politique, elles ont pour objet de rectifier telles ou telles notions exprimées par lui en d'autres ouvrages, et dont il avait reconnu ensuite la fausseté^. Ce scrupule montre avec quel soin minutieux ç( Dante voulait éviter de propager l'erreur.
Cependant ces problèmes étaient passés au second plan de ses préoccupations ; il n'ignorait pas la vanité des dissertations philosophiques dont la mode avait
1. Cette remarque s'applique à la question des taches de la lune {Cnv. II, 14) et du langage que parlait Adam (DVE, I, 6).
envahi jusqu'à la chairejclirétienne, au point qu'on oubliait d'y prêcher l'évangile (3, XXIX, 85 et suiv.) ! }4L'affaiblissement de la foi était sans nul doute la souroe de tous les maux dont souffrait l'humanité ; mais la méchanceté des hommes, leur résistance à la volonté de Dieu n'y avaient pas moins de part que l'ignorance. Il ne pouvait donc suffire d'enseigner la doctrine : il fallait agir sur les cœurs, frapper les imaginations, réveiller les sentiments généreux engourdis par l'habitude du péché, montrer de quel côté était l'intérêt véritable ; et c'est à cette tâche sacrée que Dante s'est voué avec toute l'impétuosité de sa nature ardente, avec la ténacité d'une foi inébranlable, avec les ressources sans cesse renouvelées de son génie poétique. Pour lui tout se tenait : l'homme s'était éloigné des voies de Dieu parce qu'il se complaisait dans le mal et que l'esprit de révolte habitait en lui, et c'est sous l'empire de cet attachement au péché qu'il s'était livré, dans sa vie privée à tous les dérèglements, dans sa vie publique à toutes les violences. Or pour remonter cet irrésistible courant, de grands efforts étaient nécessaires : l'homme n'était plus maître de couper le mal dans sa racine en revenant simplement, avec naïveté, à la foi de l'Église primitive ; au milieu des désordres d'une société où la volonté divine était chaque jour méconnue, comment le chrétien pouvait-il rétablir dans sa propre existence l'harmonie et la pureté, qui, à leur tour, étaient la condition d'une foi candide, d'une charité parfaite, et, par suite, du salut éternel?
Ainsi, dans la pensée de Dante comme dans son poème, les préoccupations politiques ne pouvaient se séparer à aucun moment de l'enseignement moral, ni de la doctrine proprement dite ; et de fait les trois points de vue demeurent constamment enchevêtrés.
11 est même facile d'observer que les avertissements d'un caractère politique et moral occupent la plus large place dans toute la Divine Comédie, avec un ton de satire plus virulente dans l'Enfer, sous forme d'enseignement plus positif et édifiant dans le Purgatoire, tandis que dans le Paradis apparaissent de véritables dissertations théologiques : celles-ci devaient nécessairement venir en dernier lieu, lorsque l'âme, délivrée > des ténèbres où elle se débat sur la terre, se trouvait en état de contempler les vérités éternelles face à face.
Les points de doctrine sur lesquels Dante insiste ne sont pas très nombreux, mais ils constituaient apparemment à ses yeux l'essentiel du dogme chrétien : il faut mentionner en premier lieu l'examen que h j poète subit sur la foi, l'espérance et la charité, devant les apôtres Pierre, Jacques et Jean, en présence de Béatrice, et qui n'occupe pas moins de trois chants du Paradis (XXIV-XXVI), l'exposé des dogmes de la rédemption et de l'immortalité de l'âme (VII), des explications sur la nécessité de la foi, sur la justice divine, sur la prédestination (XIX-XX), sur la sainteté des vœux (V) ; mais Dante insiste avec une complaisance particulière sur la théorie du libre arbitre, s'efforçant de démontrer qu'elle n'est incompatible ni avec les violences dont on peut être l'objet de la part des hommes (IV), ni avec l'amour (2, XVIII), ni avec l'influence — admise par le poète — des sphères célestes (2, XVI). Cette affirmation de la liberté humaine était naturelle de la part de celui qui s'est vanté d'opposer aux coups de la fortune la résistance superbe d'un << tétragone >> (3, XVII, 24) ; elle était nécessaire comme base d'un enseignement qui faisait appel à l'effort individuel pour réagir contre la tyrannie du
péché. De là cette belle figure qui assimile la volonté à la flamme : on peut bien lui faire violence, l'incliner ou la rabattre ; elle finit toujours par monter (3, IV, 76-78).
L'enseignement moral de Dante est beaucoup plus complet ; le poète y entre m-ême dans tant de détails particuliers qu'il devient difficile d'en donner un aperçu d'ensemble. On doit cependant remarquer que dans le Purgatoire les encouragements à la pratique des vertus suivent la classification traditionnelle des sept péchés capitaux, tandis que, dans l'Enfer, la satire des vices, la malédiction des crimes se déroulent dans un ordre plus imprévu, sur lequel on reviendra plus loin (ch. II, 3). D'autre part, à regarder de haut l'ensemble des préceptes et des invectives, semés d'une main prodigue d'un bout à l'autre du poème, il ressort clairement que de tous les vices qu'il a flagellés, celui que Dante tenait pour le plus funeste est la cupidité : par elle, les pasteurs de l'Église du Christ ont méconnu tous les enseignements de leur maître, tandis que la grandeur de l'apostolat franciscain trouve son explication dans le culte chevaleresque que saint François avait voué à Dame Pauvreté (3, XI, 58-84) ; la vertu qui lui paraissait la plus touchante et la plus précieuse est l'humilité — c'est, avec la noblesse (gentilezza), la qualité que Dante tout jeune louait le plus chez Béatrice ; c'est encore celle qu'il admire, unie à la puissance, chez la vierge Marie (3, XXXIII, Enfin l'idéal de perfection chrétienne que l'homm devrait se proposer sans cesse est la conformi absolue de ses désirs avec la volonté de Dieu : << S. volonté est notre paix^ >> (3, III, 85).
1. Ed. Moore, Studies in Dantes, seconde série, Oxford, 1899, {Dante as a religious teacher.) i\
L'étude biographique a suffisamment mis en lumière l'attitude du poète en face des querelles politiques de son siècle. On sait déjà en quoi consiste l!fiiiseignement politique de la Divine Comédie: corruption de l'Église, passionnée de richesse et de domination, usurpatrice par là du pouvoir réservé à l'empereur ; nécessité de la purifier en lui interdisant toute intrusion dans le domaine temporel et en rendant à l'autorité impériale sa force intégrale ; malédiction des mauvais citoyens de Florence qui soutiennent les prétentions pontificales et s'opposent au triomphe de la justice, de la paix, de la volonté divine — tels sont les thèmes sur lesquels Dante ne s'est pas lassé de revenir avec une conviction passionnée, le rôle libérateur réservé à l'empire étant plus par- , ticulièrement développé dans le Purgatoire. Il y a telle page de la Divine Comédie où l'invective politique prend une importance telle qu'elle interrompt > brusquement la suite du récit (2, VI, v. 76 et suiv.) : le poète oublie ses personnages et s'épanche en imprécations et en objurgations si passionnées que l'on ne peut plus dire si l'élément lyrique ne l'emporte pas sur l'intérêt proprement didactique.
Œuvre essentiellement personnelle d'inspiration, didactique d'intention, la Divine Comédie présente, au point de vue du cadre où le récit se déroule, certains caractères particuliers qui sont directement empruntés aux traditions de la littérature médiévale. Kechercher dans quelle mesure le poème se rapproche du genre classique de l'épopée, et dans quelle mesure il s'en
écarte, est un exercice de rhétorique entièrement inutile, puisque Dante, à n'en pas douter, n'a jamais eu la pensée de composer une action épique dans les règles. On a vu comment l'idée de son œuvre a germé dans son imagination de poète, dans son cœur d'homme, de citoyen, de chrétien. Il reste à dire de quels modèles il s'est inspiré dans l'exécution de son dessein. Car il eut des modèles, cela est indiscutable ; le génie le plus puissant, pas plus que la nature, ne tire rien de rien. pG que nous appelons création poétique n'est que la /mise en œuvre, par une forte personnalité artistique, ^'une matière qui se trouve à la disposition de tous. Cette matière, que Dante a modelée d'une main vigoureuse pour en tirer la Divine Comédie, est une vision de l'autre monde, ou, si l'on veut, un voyage à travers les séjours assignés aux âmes après la mort. Rien n'était plus rebattu que ce sujet : il ne lui manquait que d'être repris par un homme de génie. Sans nous engager dans une énumération inutile des essais, souvent informes, qui précédèrent le chef-d'œuvre, il faut indiquer pourtant quels éléments ceux-ci ont pu fournir à l'imagination de Dante.
L'antiquité classique a laissé, dans cet ordre d'idées, deux textes de la plus haute importance : le fragment du sixième livre du de Republica de Cicérpn, conserv( et commenté par le grammairien Macrobe sous h titre de << Songe de Scipion >>, et le sixième livre de V Enéide, l'un et l'autre bien connus de tous les lettrés du moyen âge. Le rêve dans lequel Scipion, le secom Africain, le vainqueur de Numance, s'entretient dans le séjour des héros avec le grand Scipion, le vainqueur d'Annibal à Zama, fournit à lui seul tout le décor du Paradis : voici les neuf régions célestes — Lune, — Mercure, — Vénus. — Soleil, — Mars, — Jupiter,
— Saturne, ciel des étoiles, plus le cercle qui embrasse tous les autres et leur imprime son mouvement ; — voici l'harmonie que produit la rotation des sphères, et même la vague indication d'une répartition des âmes dans ces divers séjours, puisque la Voie lactée, dit Cicéron, est réservée aux héros qui ont bien servi leur patrie ; il n'y manque que l'Empyrée.
La description des mondes souterrains, esquissée par Virgile dans la descente d'Énée aux Enfers, renfermait encore plus d'éléments essentiels dont le poète italien devait tirer parti. Le fils de Vénus entreprend cette expédition non en rêve, non en esprit, mais avec son corps mortel, en vertu d'un décret spécial des dieux ; il est accompagné d'un guide commis à cet ofl&ce, la Sibylle de Cumes, et pourvu d'un talisman qui lui permet de surmonter tous les obstacles ; son but est de rejoindre son père Anchise, dans le séjour des bienheureux, et d'apprendre de sa bouche la destinée réservée à ses descendants, c'est-à-dire au peuple romain. Les grandes étapes du voyage sont assez connues : il suffit de les rappeler brièvement. Après un vestibule peuplé de fantômes sinistres — le Deuil, le Remords, la Maladie, la Crainte, la Faim — et de monstres fabuleux — les Centaures, les Gorgones, les Harpies, Géryon, Briarée — Énée s'achemine vers l'Achéron, le fleuve infernal, dont les eaux, chez Virgile, ne se distinguent pas nettement de celles du Cocyte ou du << marais du Styx >>. Comme les âmes réunies sur la rive, le héros franchit l'eau fatale dans la barque de Caron, élude la rage de Cerbère, voit siéger à son tribunal Minos, le juge des Enfers, traverse les séjours des enfants morts en bas âge, des victimes innocentes d'accusations calomnieuses, des suicidés et des guerriers, non sans échanger d'assez
longs propos avec plusieurs des âmes qu'il rencontre : il y a là quelques épisodes fameux, l'entretien avec Palinure, avec Didon, avec Déiphobe affreusement défiguré par ses blessures. Enfin la Sibylle amène Énée à un point où le chemin se bifurque : à gauche, c'est le Tartare, le séjour des méchants; à droite s'ouvre la route qui conduit aux Champs-Elysées, où doit se rendre le chef troyen ; nous n'avons pas à l'y suivre, car Dante n'a guère emprunté que des détails secondaires à cet heureux séjour, pour son Purgatoire.
Énée ne pénètre pas dans le Tartare : il se borne à en contempler la porte immense, soutenue par des piliers de fer, surmontée d'une tour où veille constamment Tisiphone, drapée d'une robe sanglante ; de chaque côté, une triple enceinte de remparts est baignée par le Phlégéton impétueux, qui roule pêle-mêle des rocs avec des flammes. Énée entend avec effroi monter de l'abîme des gémissements et des cris, des claquements de fouets et des grincements de chaînes ; il interroge la Sibylle, et celle-ci se borne à lui dire que le Tartare est un gouffre deux fois profond comme la distance de la terre au ciel, où ont été précipités les Titans qui voulaient détrôner Jupiter, et avec eux tous les impies, les traîtres, les avares, les parricides, les fauteurs de discordes, les incestueux ; après en avoir nommé quelques-uns, elle tourne vers d'autres objets l'attention d'Énée, qu'elle a hâte de conduire auprès d'Anchise.
Si incomplètes, et parfois confuses, que fussent les
données de Virgile sur les Enfers, elles ont exercé une
^influence capitale sur l'imagination de Dante ; celui-ci
l'a proclamé hautement et s'en est fait honneur,
lorsqu'il a parlé du << grand amour et de la longue
étude >> avec lesquels il avait médité Tœuvre de Virgile, « son maître et son auteur >> (1, I, 82-87). Audessus de toutes les réminiscences de détail que Ton peut relever entre le livre VI de V Enéide et l'Enfer, il y a cette ressemblance essentielle qu'il faut retenir : de part et d'autre, le voyageur est un vivant ; au milieu des ombres qu'il dévisage, il reconnaît des amis, des contemporains, avec lesquels il s'entretient de ses préoccupations d'homme et de citoyen. Ainsi un intérêt humain pénètre dans le séjour de la mort ; la vie de la terre anime les scènes de l'autre monde et leur communique un attrait inattendu. Cette source de poésie que Dante a si largement exploitée, c'est à Virgile, on peut l'affirmer, qu'il en doit l'idée, et non aux visions monastiques, qui présentaient aux hommes du moyen âge un tableau bien différent de la destinée réservée aux damnés, aux repentis et aux élus.
Cette littérature de visions a été fort abondante ; nous en avons conservé assez de spécimens pour nous rendre compte de sa grande diffusion et de sa faiblesse artistique. Aussi n'est-ce pas la qualité des œuvres qui importe ici, mais l'usage qui en était fait, les continuelles allusions à la condition des âmes après la mort que l'on trouve dans les sermons des prédicateurs, dans les ouvrages d'édification et les traités de morale, sans oublier les représentations figurées, peintes ou sculptées, qui constituaient autant d'avertissements ou de menaces à l'usage des illettrés : il s'agissait d'effrayer les méchants par la vue des supplices qui les attendaient, et d'encourager les bons par le spectacle des joies réservées aux élus. L'imagination du moyen âge a été saturée de ces visions qu'inspirait le plus pur ascétisme, et d'ailleurs étrangères à toute préoccupation proprement esthétique ; mais cela ne veut pas
dire qu'un créateur comme Dante ne pût tirer aucune inspiration de ces pieuses fantasmagories.
Ces tableaux surnaturels dérivent de quelques passages des textes sacrés : la croyance à la descente du Christ aux Limbes, mystérieusement indiquée dans la première épître de saint Pierre (III, 18-20 et IV, 6), racontée tout au long dans la seconde partie de l'évangile de Nicodème, est un des thèmes sur lesquels s'est le plus exercé le mysticisme des clercs au moyen âge^. Un texte de saint Paul (2^ Ép. aux Corinthiens, XII, 1-4), racontant son ravissement au troisième ciel, où « il entendit des paroles ineffables, qu'il n'est pas permis à un homme de prononcer >>, n'a pas été moins exploité. Enfin l'Apocalypse ouvrait une perspective redoutable sur l'abîme où Satan est enchaîné (ch. XX), et sur r << étang ardent de feu et de soufre, réservé aux lâches, aux incrédules, aux abominables, aux meurtriers, aux impudiques, aux magiciens, aux idolâtres, et à tous les menteurs... c'est la seconde mort >>- (XXI, 8), tandis que << la cité sainte, Jérusalem, resplendissante de la gloire de Dieu >>, séjour des élus, est décrite dans toute la magnificence éblouissante des pierreries et des métaux précieux qui en constituent la matière (ch. XXI et XXII). Sur ces données, constamment amplifiées et enrichies de nouveaux détails, l'imagination populaire, dirigée ou simplement interprétée par des moines inhabiles, travailla sans relâche. La vision de saint Paul, en particulier, paraît avoir été, dès le IV® siècle, le point de départ de récits édifiants dont nous connaissons de multiples rédactions.
La partie la plus faible en est toujours la description