Giov. ViUani, VIII
chose. Soutenir comme on l'a fait récemment, avec un talent d'ailleurs incontestable^, que Dante n'a pas eu de précurseurs, est un paradoxe brillant, qui se réduit à une simple question de mot : que faut-il entendre par un précurseur? Est-ce celui qui, avant le poète de génie, a senti et en partie exprimé la poésie d'un sujet? En ce sens Gœtlie, auteur de Faust, a eu pour précurseur Marlowe, et en ce sens Dante n'a pas eu de précurseur. Mais ce nom peut-il s'appliquer aux obscurs devanciers qui, en l'absence de tout mérite poétique, ont pourtant élaboré la plupart des éléments qui entreront dans la trame de l'œuvre définitive? En ce cas peu de génies ont eu plus de précurseurs que Dante. Il n'est pas jusqu'à l'originalité, si généralement f>roclamée, de son Purgatoire, qui ne donne lieu à des observations toutes semblables. Sans doute, aucune des visions monastiques rappelées jusqu'ici ne contient la moindre construction analogue à la montagne de la purification que Dante a conçue ; cependant l'attention de la critique a été tout récemment attirée sur les révélations divines dont une nonne allemande, Mathilde de Hackeborn, qui vivait dans le monastère saxon de Helfta vers la fin du xiii® siècle, n'avait pas cru pouvoir frustrer ses contemporains^. On y lit par exemple qu'un joiu' Jésus invita Mathilde à passer avec lui quarante jours sur une montagne d'une hauteur merveilleuse, divisée en sept étages, sur chacun desquels jaillit une source où l'on puise l'amour d'une vertu particulière ; ces vertus sont, dans l'ordre d'ascension,
1. F. Torraca, I Prccwr5on di Dante, dans le vol. Le opère minori di D. Alighieri, Florence, 1906.
2. Voir surtout rarticlede M. Scherillo dans BSD, t. X (1903), p. 370-383, et le volume de F. D'Ovidio, Il Purgatorio e il siio prdudio (Milan, 1906), p. 488-503.
l'humilité, la douceur, la charité, l'obéissance et la sainteté, la continence et la libéralité, la chasteté, la magnanimité. Mettons en regard de cette échelle celle de l)ante : au premier cercle du Purgatoire, les orgueilleux s'exercent à l'humilité ; au second, les envieux pratiquent l'amour du prochain et le mutuel support ; au troisième, la patience et la bonté sont opposées à la colère; au quatrième, les négligents sont exhortés à l'activité et au zèle ; plus haut viennent les avares, les gourmands et les luxurieux, qui méditent successivement sur les vertus contraires, libéralité, frugalité chasteté. Le rapprochement est saisissant. En dehors d'une interversion entre la deuxième et la troisième terrasse, la seule différence essentielle tient à ce que Dante a naturellement séparé les avares des gourmands, sans donner de pendant à la magnanimité de Mathilde. Ailleurs, la même voyante est transportée dans un jardin de délices suspendu dans les airs, tout près du ciel ; et nous pensons aussitôt à la situation du Paradis terrestre chez Dante, au sommet de la sainte montagne, immédiatement au-dessous du ciel de la lune.
Ces analogies ne doivent pas être exagérées : chez Mathilde de Hackeborn, le délicieux jardin est entièrement distinct et indépendant de la montagne, et celle-ci n'est, à aucun degré, un purgatoire : pour la visionnaire saxonne, le séjour des peines temporaires reste situé sous la terre, comme l'enfer ; ces visions ont une valeur purement symbolique. D'ailleurs Dante a-t-il été en mesure de connaître les révélations de Mathilde de Hackeborn? La question se pose avant toute autre ; elle ne semble malheureusement pas près de recevoir une solution positive. Si, comme l'oni prétendu certains érudits, Mathilde est morte en 1310,
et si ses visions n'ont été publiées que deux ou trois ans après sa mort, la cause est entendue. D'autres critiques, il est vrai, soutiennent qu'elle est morte dix ans plus tôt ; admettons-le : il reste à savoir à quelle époque ces visions ont été rédigées, puis traduites en latin, et quand des copies en ont pénétré en Italie. Il est permis de rester sceptique. On a essayé de trouver dans une expression de Boccace^ la preuve que certains cantiques de Mathilde étaient populaires en Toscane : mais Boccace écrivait cinquante ans plus tard, et sa locution peut désigner bien d'autres Mathildes, à commencer par Mathilde de Magdebourg (m. 1277), dont les œuvres mystiques ont été aussi rapprochées, sur quelques points, de la Divine Comédie ^.
De tout cela il ressort simplement que, dans les imaginations ascétiques du xiii® siècle finissant, une construction allégorique semblable à celle que Dante a utilisée pour son Purgatoire n'était pas entièrement une nouveauté. C'est un élément de plus que le poète a emprunté aux aptitudes créatrices de l'imagination contemporaine, et qu'il a fondu, renouvelé, fécondé ^ en le faisant passer par le prisme de son génie. En vérité, Dante ne doit rien à la pauvre voyante de Helfta ; elle-même sans doute ne faisait que s'approprier des symboles et des formes qu'elle n'inventait pas de toutes pièces.
Ce qui appartient en propre au poète, c'est la pensée organisatrice, c'est ce don de vie, grâce auquel il a