‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 48 sur 71 · Summa theol. I, XII, 6. Comparer III, 93, 2 et · texte numérisé non relu

Summa theol. I, XII, 6. Comparer III, 93, 2 et

formule ainsi la grande règle à laquelle s'est astreint l'art de Dante pour exprimer, dans le Paradis, une série ininterrompue d'idées par elles-mêmes rebelles à toute représentation plastique.

Est-ce à dire que le poète ait juxtaposé, ou superposé l'un à l'autre, deux Paradis entièrement indépendants, ce qui ne serait pas une hérésie moindre au poin de vue du dogme qu'à celui de l'art? Dante était tro; préoccupé de l'un et de l'autre pour commettre \m aussi grave erreur : la théologie lui fournissait l'idée que la foi est fortifiée par des visions surnaturelles-, entre lesquelles on distinguait des << visions corporelle^ imaginaires et intellectuelles », classification qui n'est pas étrangère aux différentes étapes du voyage de Dante à travers le Paradis. Grâce à cet emploi de la vision, qui lui était si familier, le poète a pu construire une hiérarchie raisonnée des mérites, correspondant aux sept planètes et propre à satisfaire notre enten-*, dément borné ; mais cette série de visions ne saurait à aucun degré se substituer au classement réel bienheureux dans l'Empyrée, et d'ailleurs elle ne lé contredit pas^.

Le ciel de la Lune, celui dont le diamètre est le plus petit (1, II, 78) et la révolution la moins rapide (3,111, 51), est le cadre où apparaissent les âmes qu'une contrainte supérieure à leur volonté a empêchées d'accomplir des vœux sacrés : elles n'ont donc pai réalisé toute la sainteté à laquelle elles aspiraien^ faute d'une énergie suffisante (3, IV, 82-87), et l'oij saisit sans peine le rapport aperçu par le poète entr^

1. Sur ces questions très délicates, de bonnes études ont ét^ publiées en ces dernières années; voir particulièrement cellei de MM. E. G. Parodi (BSD, t. XV, p. 182 et suiv.) et E. Protx [Giorn. Dantesco, anno XVIII).

ces âmes souffrantes, dont la perfection a été entamée par la violence d'autrui, et l'astre auquel l'interposition de la terre inflige de continuelles éclipses. Seuls de tous ceux qui se montrent dans ces planètes, ces bienheureux conservent encore une apparence humaine, très affaiblie d'ailleurs — Dante les compare à l'image que peut refléter une lame de verre dont la transparence n'est diminuée en rien (III, 10-15) — , sans doute parce que leur rayonnement n'est pas assez éblouissant pour rendre entièrement imperceptibles les contours de leur physionomie mortelle. Parmi ces âmes destinées à la vie monastique, que la méchanceté des hommes a obligées à vivre dans le monde, Dante reconnaît une Florentine, Piccarda, sœur de Forese et de Corso Donati, avec laquelle il a un touchant entretien (ch. III).

Une flèche n'est pas plus rapide que Béatrice passant du ciel de la Lune à celui de Mercure, et entraînant son poète à sa suite. Là se montrent, sous forme de flammes animées de mouvements rythmiques j et parlant avec douceur, les âmes de ceux qui ont I opéré de grandes choses, inspirés par l'amour de la ! gloire terrestre (ch. V) ; Dante y écoute les explications qu'il a provoquées en interrogeant une de ces lueurs, qui se fait connaître pour l'empereur Justinien (ch. VI). Les âmes portées surtout à l'amour pendant leur vie terrestre, fût-ce même à l'amour le plus profane, à condition qu'elles se soient repenties, sont groupées dans le ciel de Vénus, où elles ne brûlent plus que d'une flamme divine. A ce moment, Dante s'aperçoit que, plus elle s'élève de ciel en ciel, plus la beauté de Béatrice devient resplendissante (VIII, 14-15). Il a, dans cette sphère, de mémorables entretiens avec Charles Martel (ch. VIII; voir p. 140), Cunizza da

Romano (ch. IX), et le troubadour Folquet de Marseille (voir p. 79).

Le ciel du Soleil est réservé à l'apparition des «esprits sages », c'est-à-dire aux philosophes et aux théologiens, et parmi eux Dante distingue particulièrement saint Thomas (ch. XXI) et saint Bonaventure (ch. XII), qui glorifient tour à tour l'apostolat de saint François et celui de saint Dominique. Les âmes de ces grands docteurs se groupent autour du poète et de Béatrice en cercles étincelants, qui se meuvent en cadence et font entendre des chants pleins d'harmonie : il y a là tout un appareil scénique plus compliqué et plus expressif que dans les sphères inférieures. Les esprits << militants >>, c'est-à-dire qui ont porté les armes pour la défense de la vraie foi, forment, dans le ciel de Mars, des combinaisons plus savantes encore, et dont le poète renonce à décrire l'éblouissement sans cesse accru : les feux où s'enferment les âmes de ces guerriers, animés d'un mouvement continuel, dessinent deux longs rayons disposés en forme de croix, à l'intersection desquels rayonnent miraculeusement les traits divins du Christ (XIV, 97-105). On sait que, dans ce ciel, le poète retrouve son trisaïeul Cacciaguida (p. 87 et suiv.) ; l'entretien que provoque cette rencontre n'occupe pas moins de trois chants du plus haut intérêt historique et biographique (ch. XV-XVII). Les princes sages et justes — David, Traj an, Ezéchias, Constantin, etc.. qui se montrent dans le ciel de Jupiter — se groupent de façon à dessiner un aigle impérial (ch. XVIII), et cet aigle prend la parole au nom des milliers d'âmes, rubis ardents, dont la multitude serrée constitue le corps, les ailes, la tête de l'oiseau sacré (ch. XIX-XX). Les esprits « contemplatifs >> — saint Pierre Damien (ch. XXI), saint Benoît (ch. XXII)

— se manifestent dans le ciel de Saturne : ici la vision prend la forme d'une échelle d'or dont le sommet se perd dans l'infini, et le long de laquelle des lueurs innombrables montent et descendent perpétuellement. Ainsi s'accomplit le voyage de Dante à travers les sept planètes ; les deux cercles suivants, celui des étoiles fi:xes et le ciel Cristallin, présentent un caractère assez différent : après tous les entretiens avec des âmes qui ont sanctifié leur existence terrestre, Dante assiste et prend part à des scènes d'un caractère purement mystique et doctrinaire. Le ciel des étoiles où Béatrice conduit son poète, en le plaçant dans la constellation des Gémeaux, sous l'influence de laquelle il était né (XXII, 112-117), fait passer devant nos yeux des visions fulgurantes ; en cet endroit, Dante a déployé toute une chorégraphie lumineuse, accompagnée de chants ineffables, et qui représente d'abord le triomphe du Christ, puis l'apothéose de Marie (ch. XXIII); enfin, sur la prière de Béatrice, les lueurs renfermant les âmes de saint Pierre, de saint Jacques et de saint Jean interrogent à tour de rôle le poète sur la foi, sur l'espérance et sur la charité (ch. XXIV- XXVI). Mais au milieu de ces préoccupations divines, Dante, pour notre joie, ne perd pas entièrement de vue la terre : du haut de la constellation des Gémeaux, il a contemplé le panorama grandiose des planètes évoluant dans le ciel, et découvert avec surprise le globe minuscule, dont la possession déchaîne entre les hommes des haines si féroces (XXII, 133-154); alors il reporte sa pensée vers Florence, et exprime l'espoir, toujours vivace, que son chef-d'œuvre pourra fléchir un jour la colère d'injustes concitoyens, et lui valoir, dans son « beau Saint-Jean » des honneurs plus positifs que ceux dont l'a comblé, dans le ciel, le

jury composé des trois grands apôtres (XXV, 1-9) ; enfin retentit l'invective, la dernière et la plus terrible de toutes, que saint Pierre lance contre la corruption de l'Église et de ses successeurs dégénérés (XXVII).

Le passage du poète dans le ciel Cristallin est consacré d'une façon plus exclusive à des enseignements d'ordre astronomique et théologique : cette sphère, imperceptible aux sens autrement que par sa révolution, enveloppe toutes les sphères inférieures, et se trouve en contact direct avec l'Empyrée immobile. Selon le système de Ptolémée, adopté par Dante, c'est le désir de s'unir avec l'Empyrée, séjour de Dieu, qui anime le ciel Cristallin d'un mouvement vertigineux, dont la rapidité dépasse notre entendement {Cnv. II, 4) ; ce mouvement se transmet aux sphères inférieures, et pour cette raison le Cristallin est aussi appelé le Premier Moteur (Primum Mobile) : c'est lui qui règle la révolution des diverses planètes, lui qui est ainsi l'origine et la mesure du temps (3, XXVIII, 106-120).

Déjà de cette dernière étape de son voyage céleste, Dante aperçoit les splendeurs de l'Empjrrée, avec le point éblouissant où s'enferme l'Unité divine, et dont le poète avait d'abord remarqué le reflet dans le regard toujours plus fulgurant de Béatrice (XXVIII, 1-21) ; il distingue ensuite un cercle lumineux, semblable à un halo, qui tournoie autour du point divin avec une extrême rapidité, puis un second plus large, un troisième plus ample, et ainsi de suite jusqu'i neuf : leurs diamètres augmentent progressivement^ mais leur rapidité diminue en même temps que lei éclat (XXVIII, 22-39) : ce sont les neuf hiérarchie des anges, réparties en trois groupes de trois^, et ce

1. On'trouve, en commençant par le cercle intérieur, le ph brillant et le plus rapide, les Séraphins, les Chérubins et le

séries de divines intelligences président à la révolution des neuf sphères célestes dans l'ordre opposé à leur grandeur, mais en rapport avec leur éclat et leur vitesse, les Séraphins correspondant au ciel Cristallin, les Anges à celui de la Lune (v. 40-78)^.

Voici le poète dans l'Empyrée, en dehors du mouvement et du temps : le tourbillonnement des hiérarchies angéliques n'attire plus ses regards, et Béatrice l'avertit qu'il va voir les bienheureux, non plus enfermés dans les lueurs qui jusque-là dérobaient aux yeux leur physionomie, mais revêtus des corps glorieux qu'ils auront au jour du jugement (XXX, 44- 45)2. Dante se trouve au cœur de la Rose céleste (voir p. 229), et d'abord, ou du moins aussitôt que ses regards ont acquis assez de force pour supporter les rayons aveuglants qui l'entourent de toutes parts, Dante distingue seulement un fleuve de lumière

Trônes; — les Dominations, les Vertus et les Puissances; — les Principautés, les Archanges et les Anges. Cette répartition en 3x3, si chère à Dante, remonte à Denysl'Aréopagite, dont l'autorité est invoquée ch. XXVIII, 130. Une trace des variations d' opinion de Dante au cours de la composition de son poème doit être relevée ici : conformément à la doctrine de Denys, les Principautés correspondent au ciel de Vénus (3, XXVIII, 124-126), tandis que plus haut (3, IX, 61) ce sont les Trônes qui ont la présidence de ce ciel, conformément à l'enseignement déjà donné dans le Convivio, II, 6, d'après Brune tto Latini {Trésor, 1, 12).

1. Ilfaut noter encore que d'après le Convivio (II, 14-15), mais non dans la Divine Comédie, les neuf sphères célestes sont assimilées par Dante aux trois sciences du Trivium, aux quatre du Quadrivium, auxquelles s'ajoutent la philosophie naturelle et la philosophie morale.

2. Aussi ne faudra-t-il pas s' étonner de voir Dante parler des yeux et des joues de Saint-Bernard (XXXI, 61), ce qui eût été absurde à propos des apparitions des diverses sphères après celle de la Lune.

ntre deux rives fleuries, et d'où jaillissent des étincelles qui vont de toutes parts se poser sur les fleurs, puis se replongent dans le courant après s'être ( nivrées de parfums (XXX, 61-69). Il apprend bientôt que ces étincelles sont des anges ; les fleurs sont les élus, revêtus de robes blanches, et assis sur les innombrables gradins de la Rose mystique : le fleuve de lumière est le rayonnement de la splendeur divine 'XXXI, 1-25). La moitié inférieure de la Rose est occupée par les élus qui n'ont pourtant pas de mérites personnels à faire valoir, c'est-à-dire par les enfants morts avant d'avoir connu le mal ; les gradins supérieurs, les plus vastes, sont partagés longitudinalement en deux moitiés : d'un côté siègent les élus de l'ancienne alliance — là, toutes les places sont occupées — et de l'autre ceux de la nouvelle alliance — parmi lesquels 1 ne reste que peu de vides à remplir. D'une part la ligne de séparation est constituée par une série de femmes juives assises au-dessous l'une de l'autre : Marie au plus haut rang — à sa droite se voient saint Pierre et saint Jean l'Évangéliste, à sa gauche Adam et Moïse, — devant elle, et plus bas, Eve, puis Rachel, Sarah, Rébecca, Ruth, etc.; en face d'elles, disposés également de degré en degré, sont assis saint Jean- Baptiste entre sainte Anne à sa gauche et sainte Lucie à sa droite, et, au-dessous de lui, saint François, saint Benoît, saint Augustin, etc.. (ch. XXXII). Tous ces détails sont révélés au poète par saint Bernard, le vénérable fondateur de l'abbaye de Clairvaux, qui s'est substitué à Béatrice pendant la première extase émerveillée du poète en présence de la Rose mystique : Béatrice a regagné sa place, à l'un des rangs les plus élevés — le troisième — de l'immense amphithéâtre, et le poète lui adresse ses actions de grâces avec une

dernière prière, à laquelle elle répond par un suprême sourire (XXXI, 67-93 ; voir p. 197).

Sous la conduite de saint Bernard, Dante approche de la révélation finale. Le mystique abbé de Clairvaux invoque l'aide de Marie, en une prière sublime (XXXIII, 1-39), pour que le fidèle pèlerin, parvenu jusqu'à ces hauteurs par le secours de la grâce, puisse obtenir la vision directe de Dieu, but de tous ses efforts. Marie intercède pour lui auprès de son fils, et Dante sent que son regard acquiert une puissance nouvelle : il peut fixer le point lumineux ; il y aperçoit réalisée l'unité des trois personnes divines ; il y distingue la double nature, divine et humaine, du Christ ; et tandis qu'il s'efforce de comprendre comment d'aussi mystérieuses unions sont possibles, un éclair vient tout à coup illuminer son intelligence, et sa vision prend fin brusquement, simplement, après l'admirable crescendo des derniers chants.

La puissance de l'imagination n'y est pas trahie un seul instant par les ressources merveilleuses d'une expression qui déplore sans cesse son insuffisance : en réalité, la conviction du poète et son enthousiasme sont si communicatif s, ils donnent à son style une vertu de suggestion telle, que dans l'esprit du lecteur surgit spontanément l'image qu'il faut renoncer à décrire.

CHAPITKE III

Les intentions didactiques du poète, quand il composa la Divine Comédie, étant connues (p. 201 et suiv.), on pourrait entreprendre d'étudier en ellemême la doctrine de Dante, sous son triple aspect tliéologique, scientifique et moral, pour ne rien dire de ses théories politiques, que le résumé des luttes auxquelles il a été personnellement mêlé a suffisamment mises en lumière. Mais cette enquête, pour légitime qu'elle soit, ne procurerait que déception : là n'est plus pour nous la vie et la beauté du grand poème ; là n'est pas davantage l'originalité de Dante. Son orthodoxie est telle que, en théologie, il met son point d'honneur à s'en tenir aussi rigoureusement que possible à la lettre de l'Écriture, y ajoutant, dans la mesure où il le juge nécessaire, les explications des interprètes les plus autorisés, c'est-à-dire celles des Pères, et surtout de saint Thomas. Eien n'est plus caractéristique, à cet égard, que l'examen auquel le poète est soumis sur la foi, l'espérance et la charité, devant saint Pierre, saint Jacques et saint Jean :

le candidat vise au seul mérite de réciter imperturbablement, sans une hésitation, son cours d'instruction religieuse. Dans tout son poème, Dante montre qu'il possède la Somme et les autres écrits de saint Thomas sur le bout du doigt.

La même observation s'applique à ses connaissances astronomiques, qui sont empruntées essentiellement au traité d'Alfraganus, Elementa astronomica^; les théories morales qu'il expose sont celles qu'il a trouvées dans V Éthique à^Aiistote commentée par saint Thomas, dans divers traités de Cicéron et de Sénèque, et dans la Consolation de Boèce^; aux quelques points où son appréciation des péchés heurte notre jugement — comme lorsqu'il inflige aux usuriers le même traitement qu'aux pécheurs contre nature, — ses conclusions sont strictement d'accord avec la doctrine de saint Thomas et de l'Église^. Ainsi Dante n'a sensiblement cherché aucune originalité dans l'orientation de son enseignement : il n'a voulu innover en\ rien ; il appartient à cette famille d'esprits qui pensent I que la vérité a été révélée tout entière aux hommes en une seule fois. Son grand amour pour la science se traduit seulement par le zèle infatigable avec lequel il a interrogé les livres qui contiennent cette vérité. Il est si loin d'avoir un système à lui, qu'il lui arrive de changer d'avis lorsque sa dernière lecture contredit les notions qu'il avait acquises auparavant*. Dans ces

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