Voir PagetToynbee dans la Romania, t. XXIV, p
2. Edward Moore, Studies in Dante, l^e série, Oxford 1896 ; Rocco Murari, Dante e Boezio, Bologne, 1905.
3. G. Arias, Le istituzioni giuridiche medievali nella Divina Commedia, Florence, 1901.
4. On l'a vu à propos des taches de la lune, à propos du langage que parlait Adam (p. 203, note), et aussi en ce quiconcerne les hiérarchies angéliques et les sphères (p. 274, n. 1). D'autre
conditions, l'étude des doctrines exposées par Dante dans la Divine Comédie, et antérieurement dans le Convivio, se réduit à une étude de sources, qu'il ne saurait être question d'entreprendre à cette place.
Mais si la matière de son enseignement est peu originale, sa façon de le donner et l'accent qu'il lui communique sont entièrement personnels : ici nous sortons du domaine scientifique pour entrer dans celui de l'art, où le poète reprend tous ses avantages. Lui arrive-t-il, par exemple, de témoigner aux sodomites du septième cercle infernal, à Brunetto Latini (XV, 34 et suiv.) et aux autres (XVI, 14-18, 46-51), une déférence qu'il fait partager à Virgile? la question qui se pose ne relève plus de la morale, mais bien de la psychologie ; il s'agit de découvrir les raisons particulières que Dante avait de respecter ces damnés, en dépit de leurs péchés, tandis qu'il manifeste une extrême violence de passion à l'égard d'autres réprouvés, comme Filippo Argenti. Il appartient au même ordre d'idées, et non à l'examen du dogme, de justifier l'insistance avec laquelle Dante fait ressortir que la condamnation ou l'absolution prononcée par un prêtre, fût-il le plus haut placé de tous, est nulle et sans efîet lorsqu'elle va à l'encontre de l'absolution ou de la condamnation divine (1, XXVII, 100-123; 2, III, 121-134 ; 2, V, 100-108). De même la profondeur de sincérité et d'émotion que Dante a communiquée à t elle de ses professions de foi, empreintes de la plus
part Vultima ratio à laquelle recourt souvent Dante, est que telle est la volonté de Dieu, et qu'il est inutile de vouloir en comprendre davantage (par exemple 2, III, 37 ; 3, XIX, 40-57, et XX, 130-138), ce qui est un raisonnement fort orthodoxe, mais très peu philosophique.
sévère orthodoxie, est due à l'ardeur de son âme et à la vigueur de son imagination et de son style.
On est ainsi amené, nécessairement, à considérer en lui-même l'art souverain de Dante : c'est là, en dernière analyse, ce qui pénètre tout et donne à tout sa valeur. Les enthousiasmes du poète et les généreuses aspirations de son cœur, voilà ce qui constitue la force Ni et la beauté de son œuvre, bien plus que la qualité de ses idées. N'oublions pas que ce croyant timoré a glorifié mieux qu'aucun moderne, en quelques vers sublimes de l'épisode d'Ulysse (1, XXVI, 118-120), cet amour de la science qui fait que l'homme sacrifie joyeusement sa vie pour élargir son horizon. Tout Dante est dans ce contraste entre sa foi cristallisée et l'élan spontané de son cœur vers de nouvelles conquêtes de l'esprit humain.
Mais avant d'aborder l'étude de la poésie de Dante considérée comme un reflet de sa personnalité et comme une création artistique de son génie, il est indispensable de parler de ce langage particulier, si délaissé depuis des siècles, mais qu'il a employé sans jamais s'en lasser : l'allégorie; et avant tout, il est nécessaire de se faire une idée exacte de ce qu'était cette méthode d'interprétation allégorique dont il s'est inspiré d'un bout à l'autre de son œuvre.
Saint Thomas, auquel il faut toujours en revenir pour bien comprendre la pensée de Dante^, explique fort clairement que les livres de l'Ancien Testament
l.Pour tout ce qui suit, le lecteur désireux d'approfondir ces discussions trouvera grand profit à lire l'ouvrage de M. Francesco Flamini, / significati reconditi délia Div. Com. e il siw fine supremo, t. I (Livourne, 1903), p. 33-68. M. Flamini me paraît avoir précisé excellemment les termes des problèmes si complexes que soulève l'interprétation allégorique du poème.
doivent être interprétés de quatre manières différentes: d'abord quant au sens historique ou littéral, qu'il est superflu de définir autrement; puis au sens << allégorique >>, en tant que les faits accomplis sous l'ancienne alliance sont la figure de ceux qui devaient s'accomplir sous la nouvelle ; au sens << moral >>, car de ces faits se dégage une leçon où nous pouvons voir tracé notre devoir ; enfin au sens << anagogique >>, dans la mesure où ces faits peuvent nous révéler quelque mystère de la gloire éternelle. Que Dante ait connu et mis à profit ces définitions de son guide habituel, on ne saurait en douter quand on lit, au livre II (ch. I) du Convivio, au moment où le poète va commencer le commentaire de sa première canzone, qu'un texte doit donner lieu au moins à quatre interprétations : littérale, allégorique, morale et anagogique — cette dernière nommée par lui sovrasenso (sens superposé) — ; puis il propose cet exemple d'interprétation allégorique : l'histoire d'Orphée qui apaisait les bêtes féroces et faisait mouvoir les arbres et les pierres au son de sa lyre, nous enseigne que le sage que fut Orphée savait, par son éloquence, apaiser la rage des hommes violents et cruels, et réveiller ceux que leur apathie et leur ignorance rapprochent des êtres inanimés ; et de ce sens allégorique dérivent les deux autres.
Mais Dante s'aperçoit bien que l'interprétation allégorique de la poésie diiïère essentiellement de celle de l'Ancien Testament ; car les écrivains sacrés rapportaient des faits historiques, et la poésie n'est que fiction. Pour tout le moyen âge, ces fictions des poètes ne pouvaient se justifier que par les vérités profondes qu'elles étaient censées dérober aux regards profanes ; c'est ce que Dante appelle « la vérité cachée sous un beau mensonge >>, << dissimulée sous l'apparence d'une
ible >>. L'idée que la poésie doit être utile et que le 3cteur doit constamment s'appliquer à en dégager ne leçon (1, IX, 61-63 et XX, 19-20) hantait la pensée .e Dante ; dans ces conditions, le sens littéral de la oésie exprime nécessairement de pures fictions, mais e ces faits imaginaires se dégage, par voie d'interpréation allégorique, l'exposé d'une action réelle, — d'auant plus réelle, pour une pensée mystique, qu'elle est n général d'ordre spirituel.
De ce sens allégorique indispensable, car sans lui ja poésie ne serait qu'un jeu puéril et méprisable, et ussi parce qu'il est la condition de tous les autres, on
sse aisément au sens moral — celui qui nous donne es préceptes de bien vivre — et même au sens anagoique. Malheureusement, dans le commentaire des rois canzoni du Convivio, qui ne s'y prêtaient sans oute pas, Dante ne nous a laissé aucun exemple [l'interprétation anagogique appliquée à la poésie. 3st-ce à dire que la poésie soit incapable d'en recevoir me? Pareille conclusion serait en contradiction absolue ivec le passage du Convivio analysé ci-dessus, et avec es habitudes d'esprit de Dante, qui a manifestement mperposé les allégories : c'est ainsi que pour beaucoup ie commentateurs, Virgile représente tour à tour la :aison humaine et l'Empire, Béatrice la théologie et l'Église régénérée ; et qui oserait nier que ces deux iinterprétations soient également conformes à l'enseii^nement de Dante, ou pour mieux dire à deux aspects différents, mais constamment confondus, de son enlâeignement? C'est le mérite de M. Flamini d'avoir rappelé avec force que l'interprétation politique de la Divine Comédie devait correspondre à l'interprétation |<< anagogique » des Écritures^. Mais comment? Si le
I 1. Op. cit. I, 4, 63 et suiv.
sens anagogique, par définition, se rapporte à la gloire éternelle, on voit mal, au premier abord, comment il est possible de l'assimiler aux enseignements politiques. La distance est en réalité moins grande qu'elle n'en a l'air : puisque l'autorité impériale et l'autorité pontificale, restaurées dans leur pureté primitive, exercées dans un esprit de soumission aux desseins de Dieu, et respectées par les peuples, sont les deux seuls guides qualifiés pour conduire l'humanité dans la voie du salut, la réorganisation politique de la société en proie à l'anarchie est donc la condition première de ce salut des hommes, et ceci intéresse très directement ce que Dante appelle la << gloire éternelle >>.
L'explication est très ingénieuse. A vrai dire, il faudrait une belle audace pour se porter garant que la pensée de Dante s'est développée précisément ainsi ; mais en admettant même que l'on conserve, prudemment, quelque doute à cet égard, rh5^othèse garde toute sa valeur comme méthode d'exposition des allégories dantesques, et à ce titre elle mérite de recevoir le meilleur accueil. Quant à l'interprétation morale, il est trop clair qu'elle se dégage spontanément, sans même que le commentateur ait besoin d'y insister, dea vérités contenues dans le sens allégorique, et plus encore des vues générales se rattachant au destin de l'humanité.
De ces observations préliminaires il ressort, par voie' de conséquence, que tout, dans la Divine Comédie, ne se prête pas à l'interprétation allégorique, puisque' seules les fictions, les « beaux mensonges >> de la poésie dérobent aux yeux une << vérité cachée >>. Or le poème ne contient pas, tant s'en faut, que de beaux mensonges : par exemple de nombreuses doctrines morales, théologiques, politiques ou scientifiques j\
ont exposées directement par Virgile, Stace, Béatrice, aiiit Bernard et bien d'autres ; ici la vérité ne s'enveoppe d'aucun voile. D'autre part, une foule de peronnages historiques rappellent, dans leurs entretiens vec le poète, ou Dante rappelle pour eux, des événelements réels, ou qu'il tenait pour tels ; ici encore on l'a pas à chercher d'autre vérité que celle qu'énonce le eus littéral. Il en faut dire autant des élans lyriques, postrophes et invectives, où la douleur et l'indignaioii du poète se donnent librement carrière. Enfin 3s allusions fréquentes aux événements de la vie de )ante ont encore un caractère historique très marqué ; eut au plus observera-t-on que ces souvenirs peronnels servent de point de départ et de point d'appui
la fiction : ils ne se confondent pas avec elle.
Cette fiction poétique mérite de retenir d'abord attention au point de vue de l'interprétation des irincipales allégories qu'elle renferme.
La.fiction fondamentale du poème, celle qui en contitue toute la charpente, peut se résumer en peu de lots quant au sens littéral : Dante, égaré dans une 3rêt obscure, essaie en vain de retrouver sa route ; des lonstres lui barrent le chemin au moment où il s'aprête à gravir une colline ensoleillée, et le rejettent ans la vallée d'ombre ; quelqu'un vient alors à son scours, c'est Virgile, qui va le conduire au but par un )ng détour : il lui fait visiter le séjour des damnés, scalade avec lui la montagne du Purgatoire jusqu'au *aradis terrestre ; là un nouveau guide, Béatrice, le
conduit de ciel en ciel jusqu'au séjour de la béatitude parfaite, jusqu'à la vue de Dieu.
Le caractère nettement personnel de cette fictior est tel que l'on a tort sans doute d'admettre, comme on est tenté de le faire au premier abord, que le sens allégorique en est la conversion de l'humanité pécheresse, ramenée dans la voie du salut. Il est certainement plus correct de dire, avec M. Flamini^, que les faits imaginaires doivent représenter des faits réek mais d'ordre spirituel, et que par suite ils désigneil ici allégoriquement la conversion du poète : de l'étal de péché (la forêt, la vallée), son âme s'élève d'abord grâce aux lumières de la raison et de la sagesse humaines (Virgile), à l'état d'activité innocente et parfaite, qu: constitue le bonheur terrestre (Paradis terrestre), et de là, grâce à la science divine révélée (Béatrice), à la béatitude, par la pleine intelligence de la nature de Dieu (Paradis céleste).
Que cette conversion de Dante ait eu lieu précisé ment en l'année 1300, et surtout qu'elle se soit accom plie en une seule fois, dans l'intervalle d'une semaine entre le jeudi saint et le jeudi de Pâques, aucun lecteu] du poème ne saurait le penser ; l'intention de Dante n( perd rien de sa clarté pour être présentée en un raccourci qui convient seul à la réalisation de l'œuvre d'art. Le choix même de l'année 1300 est significatif cette date avait pour elle la majesté qu'elle doit à s£ forme — le nombre 100, produit de 10x10, le chifire de la centaine, 3, image de la Trinité ^ — ; c'était er outre une année de grâces spéciales pour la chrétienté convoquée pour la première fois à Kome en un jubilé solennel par le pape Boniface VIII ; et bien que Dante