Voir ci-dessus p. 220 et suiv. jf
détestât la politique temporelle de ce pontife ambitieux, il ne méconnaissait pas les bienfaits spirituels de ce |ubilé,, dont il a évoqué le souvenir à plusieurs reprises*(l, XVIII, 28-33; 2, II, 98-99). Mais à côté de ces raisons d'ordre général qui plaidaient en faveur de Tannée 1300, il y en a quelques autres d'ordre purement personnel : à ce moment, Dante achève sa trentecinquième année, il est arrivé << au milieu du chemin de la vie >>, il atteint << la plénitude de son âge >> (1, XV, 50-51) ; au mois de juin, il est investi des fonctions de prieur — et il ignorait moins que personne que cette magistrature avait été pour lui l'origine de tous ses malheurs. C'était donc l'époque oii il s'était laissé absorber par mille précocupations qui le détournaient de la seule pensée nécessaire, celle du salut : c'était la date précise où il se trouvait, sans comprendre comment il y était entré, << dans la forêt obscure, loin de la droite voie ».
Mais si l'on admet, pour rendre hommage à une saine méthode d'exégèse, cette interprétation personnelle de l'allégorie générale du poème, il faut bien reconnaître que l'intérêt en pâlit singulièrement à côté de l'interprétation morale et anagogique qui en découle : que nous importerait en efîet l'expérience spirituelle de Dante, si elle n'enseignait comment, à l'en croire, une âme peut s'élever de l'erreur et du péché à la pureté et à la félicité parfaites par l'intelligence directe des mystères divins, et si, en outre, elle n'esquissait un programme politique destiné à préparer le salut de l'humanité entière^. Ainsi envisagée, l'allégorie de la
1. Les déclarations du poète sur la mission dont il se sent •chargé auprès de l'humanité pécheresse ne sauraient être plus explicites; voh-, 2, XXXII, 103-105, 3, XVH, 127-142 et XXVII, 64-66, etc...
forêt et de la vallée désigne aussi l'anarcliie qui règne dans le monde, et les deux guides qui ramènent l'humanité égarée vers l'ordre et la paix personnifient, en même temps que la raison et la révélation, l'autorité impériale et l'autorité ecclésiastique. Ces allégories superposées ne se contredisent donc pas : elles se complètent.
Après ce coup d'œil général, il faut entrer dans le détail de l'action allégorique. Les premiers pas di voyage présentent une fiction fort transparente : lî vallée de ténèbres d'où le poète sort à grand'peini (1, I, 1-12 et 19-27), et la colline éclairée par les pre miers rayons du soleil levant (v. 16-18), sont comme une figuration anticipée de l'abîme infernal — état d( damnation — et de la montagne de la purification qxn couronne le Paradis terrestre — état de félicité hu maine réalisée par une activité conforme à l'innocence du cœur et à la pratique des vertus. Dante entreprenc l'ascension de cette colline — il essaie, par ses proprei moyens, de s'affranchir du péché, pour atteindra l'idéal de sainteté qu'il entrevoit — ;mais, dès les pre miers pas (v. 31-60), des obstacles imprévus lui barren la route, et même le rejettent dans l'ombre de la vallée aux terreurs de laquelle il croyait trop vite avoii échappé, — il a trop présumé de ses forces et retombe dans le péché.
L'embarras commence, très sérieux, quand il s'agit de discerner la nature de ces obstacles. La fiction du poète est bien connue : un lynx agile, au pelage tacheté^, se présente d'abord, menaçant ; pourtant Dante ne désespère pas de vaincre sa résistance {v. 31-43) ; puis
1. Il n'est pas du tout certain que Dante distinguât nettemenif' entre lynx, panthère et léopard. Cf. J. Camus, dans le Giorrié' stor. ddla lett. ital., t. 53 (1909).
paraît un lion, plus terrible, dressant sa tête orgueilleuse, ouvrant une gueule prête à tout dévorer (44-48) ; enfin une louve afîamée s'élance vers le poète et consomme sa déroute (49-60). L'allégorie des « trois bêtes >> est une des tortures sans cesse renouvelées de l'exégèse dantesque. Les plus anciens commentateurs reconnaissent dans le lynx le symbole de la luxure, dans le lion l'orgueil, et dans la louve l'avarice ; mais leur quasi unanimité est peu significative, car le plus souvent ils se copient l'un l'autre sans critique, et l'origine de cette interprétation est facile à reconstituer : le port altier du roi des animaux fait aussitôt penser à l'orgueil ; le portrait de la louve, tel surtout que la dépeint Virgile (1,1, 94-99) répond excellemment à la personnification de l'avidité, et d'ailleurs dans le Purgatoire (XX, 10-12) << l'antique louve >> est maudite dans le cercle des avares ; quant au lynx agile et gracieux, on a pensé à un péché assez communément attribué à Dante, la luxure : un peu plus loin (1, XVI, 106-108) le poète dit qu'il avait les reins ceints d'une corde, dont il se servait parfois pour prendre << le lynx à la robe mouchetée », et l'on a vu là une allusion à l'adhésion du poète au tiers ordre franciscain, ainsi qu'à la discipline qu'il s'infligeait pour vaincre les tentations charnelles.
De ces trois interprétations, la plus satisfaisante semble dès l'abord être celle de l'avarice appliquée à la louve, d'autant plus que Dante necesse, dans son poème, de dénoncer ce vice comme l'agent le plus redoutable de décomposition morale et politique dans la société humaine : il le flétrit chez les princes et chez les peuples, surtout chez les Florentins, chez les moines et chez les prêtres, à commencer par les papes. Les commentateurs modernes les plus compétents hésitent davan-
tage en ce qui concerne le lynx et le lion : l'un veut voir dans le lynx un symbole de l'envie^, l'autre pense que le lion représente la gourmandise^, mais on ne réussit pas à saisir l'avantage de ces interprétations.
La vérité est que le symbole même communément admis de la louve répond très mal aux conditions rigoureuses de l'interprétation allégorique telle que l'a définie Dante : il s'agit d'abord de savoir, non si l'humanité est en proie à la passion des richesses, mais bien si tel était le péché dominant du poète ; or on ne peut appuyer pareil soupçon sur aucun fait, sur aucun texte. Dante avoue qu'il était sujet à l'orgueil (2, XIII, 136-138) ; il nous fournit d'assez sérieuses raisons de penser que sa conscience n'était pas entièrement i tranquille en ce qui concerne la luxure^ ; mais le péch^ d'avarice lui était aussi étranger que celui d'envie^ oi de gourmandise. Or c'est tout juste cette louve qui d'après le sens littéral, constitue l'obstacle insurmon table, devant lequel échouent tous les efîorts di pécheur converti !
Cette considération paraît décisive, et, ici encore, oi est heureux d'accueillir les explications subtiles — en" ces matières, ce n'est pas une critique — de M. Flamini\ Si la classification des péchés dans l'Enfer est
1. Fr. D'Ovidio, Le tre fierey dans ses Studi aulla Div. Comm. (1901), p. 302 et suiv.
2. La Divina Commedianuovamentecommentatada,F. Torracai (Rome-Milan, 1905), p. 4, note aux v. 52-54.
3. Outre sa célèbre confession à Béatrice, dans le Paradis terrestre (2, XXX-XXXI), nous voyons que Dante traverser la flamme où sont enfermés les luxurieux du Purgatoire (XXVII, 46-53) : or c'est la seule fois qu'il subit, dans sod corps, les tourments auxquels sont soumises les âmes.
4. Le passage cité, 2, XIII, 136-138, indique nettement que Dante se sentait indemne à l'égard de ce péché,