CHAPITRE PREMIER
ROME, LA PAPAUTÉ ET l'eMPIRE DANS LA PENSÉE ET DANS l'œuvre DE DANTE.
En un passage célèbre, où Dante trace un tableau charmant des mœurs patriarcales de l'antique Florence, quelques vers visent particulièrement les occupations des femmes : elles se consacraient tout entières au soin de leur famille et de leur ménage ; l'une berçait son enfant, l'autre filait au milieu des femmes de sa maison, et, pour tromper l'ennui des longues journées, ou peut-être des veillées, leur racontait l'histoire des Troyens, celle de Fiesole ou de Rome (3, XV, 121-126).
Que cette mère de famille florentine se complût aux belles histoires conservées dans le Lihro fiesolano, rien n'est plus naturel, puisque Fiesole borne immédiatement, au nord, l'horizon de Florence ; mais pourquoi tant d'intérêt pour Rome et — ce qui revient au même, étant donnée la légende d'Énée — pour les Troyens?
La réponse nous est fournie par d'autres passages ie Dante : Florence était la << très belle et très illustre ille de Rome >> (Cnv. I, 3) ; Rome avait créé Florence
à son image et à sa ressemblance >> {Ep. VII) ; dans
les citoyens les plus nobles, les plus généreux, vrai
ment désintéressés, que comptait Florence, on reoon
naissait la « race sacrée de ces Romains qui vinreni
s'établir sur les bords de l'Arno, lorsque fut fonde L
repaire où s'est abrité depuis tant de mechancetei
(1 XV 76-78). Ainsi Florence se vantait d être vM
colonie 'romaine; cette croyance, profondément e^
cinée dans le peuple, est attestée par d'innombrable
textes, et Dante, tout florentin qu'il fut, se sent^
avant tout romain. . !
Cet attachement à Rome ne reposait m sur le prei
tige, toujours si grand, des vertus héroïques d unBruk
ou d'un Régulus, ni sur l'admiration, naturelle ch«
un lettré, chez un poète, pour Cicéron et pour Virgile
mais bien sur la conception du rôle divin assigne
Rome par la Providence : eUe était la viUe reine,
ville éternelle, siège de l'empire universel ; en deho
de son autorité, il n'y avait place dans le monde q.
pour la violence, l'anarchie, la rébellion. Cela, les eci
vains latins, Tite-Live, Virgile surtout, vénère par
moyen âge comme un prophète, l'avaient dit a s
tiété'. Et Dante, appliquant à ces déclarations ha
taines sa réflexion de chrétien fervent, était natureU
ment arrivé à la conviction qu'il y avait eu dans 1 h
toire deux peuples élus, le peuple d'Israël aud
avait été réservé l'honneur de donner naissance I
Christ — sa mission était donc termmée — ei
peuple romain, chargé d'abord de frayer la voie!
reUgion du Christ (l,II,20-24),puis d'assurer, sousfl
autorité, la paix et la félicité de l'univers, - et ce
1 « Le destin de Rome est d'exercer sur la terre un emi auquel les dieux n'ont imposé ^'^cuae limite nid espa« de temps ». (Enéide, I, 278 et suiv. ; Cfr. IV, 227-231 , 851-854, etc...).
Imission durait toujours ; elle ne devait jamais preu- [ire fin. Ce qu'avait été Jérusalem pour les Juifs, Rome tjl'était pour Dante : « ville sainte » (Cnv, IV, 5), « ville choisie par Dieu » {DM, II, 4), dont le nom se substiïtue même à celui de la « Jérusalem céleste », pour iésigner le séjour de repos éternel réservé aux élus, ians le vers intraduisible où il parle de « cette Rome iont le Christ est citoyen^ >>.
Dans cette vue, l'histoire de Rome prend aux yeux [le Dante une signification toute particulière : elle est m miracle d'un bout à l'autre. Miracles les vertus. a noblesse, l'esprit de sacrifice surhumain de ces léros tant vantés, et cette conquête du monde qu'auiune force humaine n'aurait pu réaliser sans l'assisance continuelle de Dieu : dix fois la ville avait été aenacée de ruine, par les Albains, par Porsenna, par îrennus, par Pyrrhus, par Annibal, et toujours elle vait été miraculeusement sauvée, un jour par les ies du Capitole,un autre jour par l'orage de grêle qui vait dispersé l'armée d'Annibal (DM, II, 4). D'autres euples avaient aspiré à l'empire du monde, les Assyens, les Égyptiens, les Perses; tous avaient été bandonnés par la Providence au moment décisif, l'exemple d'Alexandre est à cet égard le plus instrucf de tous, d'après la curieuse légende rapportée par •ante, et dont nous ignorons l'origine ^ : vainqueur de Asie et de l'Afrique, le conquérant s'apprêtait à )urner ses armes vers l'Occident, et il avait envoyé ne ambassade au sénat romain pour le sommer de li faire sa soumission ; il était en Egypte, attendant
réponse, lorsqu'il fit une chute de cheval mortelle.