Of. cit, t. II, p. 134 et suiv. %i
n'a jamais cessé de répéter que, de tous les péchés d'incontinence, l'avarice << ce mal qui s'est emparé du monde entier >> (2, XX, 8), est celui qui a tout corrompu, tout déformé, vouant l'humanité à l'anarchie et à la rébellion contre les desseins de Dieu. Or nulle part les ravages de cette gangrène n'étaient aussi profonds, aussi scandaleux que dans cette Église du Christ, dont la vertu principale aurait dû être l'amour de la pauvreté ; et comment ne pas se rappeler alors que la louve est l'emblème de Eome^? Voilà donc un nouveau sens symbolique dont la superposition aux autres est plus que légitime : elle est nécessaire, et répond à une des préoccupations dominantes du poète^.
A l'énoncé des méfaits de la louve se rattache étroitement l'annonce du sauveur, du lévrier, ou plutôt du molosse rapide (Veltro) << qui la fera mourir dans les tourments et la rejettera en enfer, d'où la jalousie du malin l'a déchaînée dans le monde >> (1, 1, 102, 110-111). Cette foi dans la venue d'un libérateur, qui devait rétablir l'ordre sur la terre et remettre l'humanité dans la voie du salut, est exprimée dans chacune des trois parties du poème, mais avec des précisions différentes. Ici, la prophétie est faite en termes très vagues, voire même sibyllins (v. 103-105), comme il convient lorsqu'il s'agit d'une perspective à échéance très éloignée,
1. La voracité du loup est reprochée aux papes avec insistance, par Folquet de Marseille (3, IX, 132) et par saint Pierre (3, XXVII, 55), chaque fois avec le sens allégorique de cupidité, d'amour de l'argent ; le mot lupi appliqué aux Florentins (3,XXV, 6, et 2, XIV, 50 et 59) désigne d'une façon plus générale la cruauté, la brutalité de ces manieurs d'argent.
2. Certains critiques modernes veulent aussi voir dans le lion le symbole de la maison de France — ou plutôt d'Anjou — et dans le lynx tacheté celui des Blancs et des Noirs de Florence.
dont les modalités restent enveloppées de brume. Dante est plus explicite lorsqu'il prédit, à la date fictive de 1300, des événements qu'il avait vus, ou qu'il voyait s'accomplir sous ses yeux. Si l'on envisage le sens allégorique de la louve — la faiblesse de la volonté bumaine pour résister aux péchés d'incontinence — ,1e lévrier qui lui donnera la chasse ne saurait être que le Christ, quand il réapparaîtra sur la terre, car il ne peut dépendre d'un homme d'améliorer notre nature. Mais au point de vue politique, celui qui châtiera la louve romaine et détruira à tout jamais ses appétits de domination temporelle doit être nécessairement un empereur*. Lequel? C'est ce que, avant 1308, Dante eût été bien embarrassé de dire : il l'attendait, voilà qui est sûr ; mais il n'en savait pas davantage. De là l'imprécision de sa prophétie.
Il faut revenir au pécheur que la louve a repoussé, dès ses premiers pas sur le chemin de la conversion. Empêché de reconquérir par ses seules forces cet état d'activité vertueuse qui constitue la félicité terrestre, il a besoin d'un secours divin ; et voici qu'un guide se présente à lui : c'est Virgile (I, 61 et suiv.) ; celui-ci lui apprend que, la résistance de la louve étant invincible, il ne reste qu'à suivre un autre chemin (v. 91 et suiv.) : visiter le séjour de la damnation (v. 112-117), pour apprendre à connaître et hr détester toutes les formes du péché, puis gravir la montagne de la pénitence, au sommet de laquelle un guide plus qualifié achèvera l'œuvre de la conversion (v. 118-123). Pareil voyage ne saurait être entrepris sans une grâce spéciale, et celle-ci a été obtenue au poète par l'intervention de « trois femmes bénies >> (1, II, 124), symbole collectif de la sollicitude divine pour la détresse du