‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 54 sur 71 · V. Cian, SuUe orme dd Veltro · texte numérisé non relu

V. Cian, SuUe orme dd Veltro

pécheur repentant : la vierge Marie, image de la miséricorde, a entendu la plainte de Dante rejeté dans la forêt du péché ; aussitôt elle a appelé sainte Lucie, qui viendra encore en aide au poète dans le Purgatoire, et qui représente une forme de la grâce ; elle s'empresse d'avertir Béatrice du danger que court son fidèle serviteur. Béatrice abandonne pour un instant sa place dans la Kose céleste, va trouver Virgile dans le Limbe, et l'envoie au secours de Dante. Ce que symbolise Béatrice, il sera temps d'y insister quand son rôle prendra plus d'importance dans l'action ; elle se borne ici à procurer au poète un guide qui personnifie la raison humaine, encore privée des lumières de la révélation, mais portée à son plus haut degré de noblesse, de rectitude et de science.

Le symbole de Virgile est un de ceux sur lesquels, depuis le premier jour, l'accord des commentateurs a été le plus constant ; aucun n'est en effet plus clair et, ce qui ne gâte rien, plus poétique — sans excepter même Béatrice. Virgile représente la << lumière >> de"^^ Dante (2, VI, 29), le << soleil >> qui dissipe toutes les ombres (1, XI, 91), la faculté suprême {virtû somma, 1, X, 4) concédée à l'homme ; en lui habite toute sagesse (1, VIII, 7) et toute science (1, VII, 3), fortifiées par une éloquence persuasive (1, I, 79-80) ; en un mot il est le type de la perfection humaine avant que la révélation divine l'eût éclairée, et c'est bien ainsi que la conscience érudite du moyen âge, dégagée des légendes grossières^, se représentait le poète de

1. L'imagination populaire, notamment àNaples, allait jusqu'à faire de Virgile une espèce de sorcier ; voir D. Comparetti, Virgilio nd medio evo, 2® éd. 1896 ; Dante proteste indirectement contre ces fables au ch. XX de l'Enfer, par la bouche du poète latin.

l'Enéide. L'allégorie morale du rôle confié à ce personnage tend donc à démontrer que l'âme du pécheur converti, avant d'être admise à pénétrer les mystères divins, doit acquérir dans toute sa plénitude l'exercice de la droite raison, soutenue par la science humaine : par ce moyen, il est à même de réaliser l'idéal de félicité terrestre, d'où le péché d'Adam nous a fait déchoir. Politiquement, Virgile, qui a célébré la gloire de Kome et la grandeur de sa destinée, qui a vécu sous « le vertueux Auguste » (1, 1, 71), au moment où l'empire du monde avait atteint, dans la paix, l'état de perfection attendu par Dieu pour envoyer son fils sur la terre — Virgile représente l'institution impériale, ce chef-d'œuvre de la raison et de la sagesse humaines travaillant avec docilité à réaliser les desseins éternels de la Providence.

Ce qui donne à ce symbole si expressif une beauté poétique particulière, c'est qu'ici la fiction — Virgile venant affectueusement en aide à Dante — répond à une réalité historique et, si l'on peut dire, sentimentale : le poète florentin avait toujours aimé en Virgile un maître et un modèle ; c'est à l'étude constante de son œuvre qu'il faisait honneur du << beau style >> grâce auquel il avait lui-même conquis la célébrité (1, I, 82-87). Cette affection filiale, à laquelle Virgile répond par une tendresse toute paternelle, donne un charme spécial à cette allégorie, depuis l'explosion de joie qui accompagne le salut de Dante à << son guide, son seigneur et son maître » (1, II, 140), jusqu'à la. déception et aux larmes qui suivent la disparition inopinée de Virgile, sans que Dante ait pu adresser au moins un mot de remerciement et d'adieu à ce « très doux père » (2, XXX, 49-51). Que de mauvais pas, en effet, d'où Virgile l'avait tiré avec la ten-

dresse d'une mère pour son enfant (1, XXIII, 37-42) ! La raison éclairée par la science ramène donc le pécheur converti à un état de félicité terrestre ingénieusement figuré par le paradis où avait été créé Adam. A dire vrai, on peut s'étonner que la raison humaine, dépourvue des lumières de la révélation, puisse s'élever si haut ; et l'on est un peu surpris de voir un païen si bien informé de tout ce qui concerne la chute de Lucifer et le contre-coup qu'en reçut la configuration de la terre, de l'Enfer et du Purgatoire (1, XXXIV ; voir p. 229). Dante a paré à de plus graves objections en suscitant, à partir du chant XXI du Purgatoire, un personnage qui est comme un dédoublement et une prolongation de celui de Virgile : le poète latin Stace. Que la conversion secrète de Stace à la doctrine chrétienne soit une invention de Dante, comme il semble, ou qu'elle dérive de quelque tradition médiévale, il importe assez peu^ ; l'essentiel est que, dans le poème, Stace soit devenu chrétien précisément en étudiant Virgile, son oracle, dont certains vers fameux (Églogue IV, V. 5-7) semblaient annoncer l'avènement prochain d'une religion nouvelle. Ainsi ce qui a manqué 1 au poète de l'Enéide, cette vérité chrétienne dont son I œuvre, par une inspiration divine encore qu'incon- I sciente, contient le présage, son meilleur disciple l'a I possédée, et l'a tenue de lui. Or Stace, au moment où I Dante et son guide traversent la cinquième terrasse, I celle des avares et des prodigues, a justement achevé

1. Voir D. Comparetfci, op. cit. I, p. 303-304, et BSD, t. VIII, p. 258-260. ]MM. Michèle Scherillo et Giuseppe Albini, dans i Atene e Roma (t. V, 1902, p. 497 et 516) sont d'accord pour I regarder le christianisme de Stace comme une invention de ; Dante. M. Fr.D'Ovidio refuse de reconnaître un sens symbolique à la figure de Stace chez Dante {Il Purgatorîo e il suo j Prelvdio, 1906, p. 560); il est difficile d'accepter cette opinion.

la longue purification qui lui a été imposée : libre enfin de gravir la montagne jusqu'au faîte, il accompagne les deux nouveaux venus, et assiste Dante au cours des dernières scènes qui se déroulent dans le Paradis terrestre, bien après que Virgile a disparu. Si donc Virgile représente la raison et la science humaines, dépourvues du secours de la révélation, Stace prolonge le même symbole en l'enrichissant de la connaissance de quelques vérités révélées ; son enseignement porte en effet sur divers points très importants, que Virgile n'aurait pu traiter avec les seules ressources de la raison^.

Au pied de la montagne du Purgatoire se tient un personnage visiblement chargé de surveiller l'accès de ce séjour : il interroge, non sans brusquerie, Dante et Virgile qui viennent d'arriver par un passage interdit, et gourmande les âmes qui s'attardent à écouter des chansons au lieu de se hâter vers les places auxquelles elles sont destinées (ch. I-II). Sa fonction est en apparence subalterne : il fait la police du rivage. Mais si l'on considère la majesté un peu farouche de sa physionomie et la noblesse du nom qu'il porte — Caton d'Utique — , on se persuade aussitôt que ce rude vieillard doit exprimer une allégorie dign^ d'attention ; or Dante l'a clairement indiquée par ce deux beaux vers que prononce Virgile, pour concilie à son disciple la bienveillance de ce gardien sou]

1. Par exemple la théorie de la génération (XXV) et celle d^ la nature des « corps aériens » dont sont revêtues les âmes dj Purgatoire {Ibid.).

çonneux : << La liberté est le bien auquel il aspire ; celui-là en connaît le prix, qui, pour elle, renonce à sa propre vie >> (2, I, 71-72). C'est un argument ad hominem : Caton s'était donné la mort plutôt que de subir la servitude ; son rôle est de laisser passer ceux qui, pour se libérer de l'esclavage du péché, sont prêts à anéantir en eux toute trace d'attachements terrestres. Il représente donc la volonté libre qui recherche l'affranchissement définitif de l'âme.

Mais on ne peut se défendre de quelque surprise en trouvant cet illustre païen ailleurs que dans le << noble château >> du Limbe, ce suicidé ailleurs que dans la plaintive forêt où gémit Pier délia Vigna, cet irréductible adversaire de César ailleurs qu'en compagnie de Brutus et de Cassius. Évidemment la réputation du grand stoïcien, la juridiction que Virgile lui accordait déjà sur les âmes pieuses (En. VIII, 670), les éloges de sa vertu qu'on lit dans Cicéron, Sénèque et Lucain, n'ont laissé voir à Dante que la fermeté de son caractère et son amour de la liberté. Mais la situation qui en résulte est embarrassante : pour Virgile, nous savons que son séjour défimitif est dans le Limbe, où il retournera, sa mission une fois terminée ; Béatrice ne quitte son siège, sur un des plus hauts degrés de la Kose céleste, que pour en reprendre possession dès qu'elle le peut (3, XXXI). Mais quelle place est assignée à Caton? Assurément il n'est pas appelé à gravir pour son propre compte la montagne à la garde de laquelle il est préposé ; seule une interprétation fautive de quelques vers (2, I, 88-90) a pu faire croire qu'il avait été tiré du Limbe par le Christ, avec les patriarches ; ce serait prêter gratuitement à Dante une énormité théologique^. Cependant, à la

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