‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 59 sur 71 · LES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DE LA POÉSIE DANTESQUE · texte numérisé non relu

LES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DE LA POÉSIE DANTESQUE

L'âme ardente du poète de la Divine Comédie, prompt à s'émouvoir et à se passionner, incapable d'assister impassible au spectacle même le plus ordinaire, ou simplement de satisfaire ses curiosités intellectuelles sans un frémissement d'intérêt, sans un élan d'enthousiasme généreux, qui le poussait à faire partager à autrui les vérités qu'il avait victorieusement conquises, cette âme-là est devenue celle de tout ce grand poème : elle lui communique une vie intime, une vie intense ; elle en constitue l'attrait le plus puissant.

Quand on essaie de caractériser la poésie de Dante, il est presque impossible de ne pas penser d'abord à cette personnalité dominante, débordante, qui envahit tout. Son art est comme un défi lancé aux formules et aux modèles classiques : la Divine Comédie est aux antipodes de cette épopée nationale, collective et par suite impersonnelle, dont l'Iliade demeure le type achevé. Si Dante a réussi cependant à composer le

poème national de l'Italie du moyen âge, c'est qu'il a su accueillir dans son âme vibrante toutes les idées et toutes les passions de son siècle, et qu'il nous les restitue dans sa propre image. Sa création artistique n'est d'ailleurs pas moins en opposition avec celle d'un Shakespeare, si objectif que sa personnalité s'évanouit derrière celle de ses héros: le Florentin ne nous permet pas de l'oublier un seul moment. Chez tout autre, ce serait un défaut; chez lui, on peut affirmer que c'est, pour une bonne part, le secret de son génie. \j.. Cet extrême << subj ectivisme >> de Dante ne résulte pas seulement de son point de départ autobiographique^, ni de la liberté avec laquelle il s'abandonne aux élans d'un Ijrrisme impétueux : ce caractère de son œuvre ne se résume pas tout entier, loin de là, dans sa comparution devant Béatrice courroucée, ni dans son apostrophe à l'Italie esclave. On le retrouve partout, et notamment dans les épisodes très nombreux où le poète rencontre des Toscans ou des Eomagnols, mais tout particulièrement des Florentins, qu'il avait connus personnellement, et qui l'entretiennent des sujets qui l'intéressent le plus : le désordre de l'Italie, les chances de régénération politique et morale, les préoccupations poétiques et les préoccupations religieuses. Il est tel de ces dialogues où Dante insiste, d'une façon bien touchante et bien instructive, sur ses amitiés de jeunesse, sur ses rêves, sur ses erreurs, sur ses déceptions.

Dans cet ordre d'idées, le premier rang revient de droit à son entretien avec son vieux maître Brunetto Latini, dont il évoque avec émotion <<la chère et bonne physionomie paternelle >>, et devant l'ombre

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