‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 60 sur 71 · Voir ci-dessus, p. 193 et suiv · texte numérisé non relu

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duquel, tout damné qu'il le voit, il s'incline toujours avec la même vénération. C'est que Brunetto lui avait inspiré l'amour de la science, l'amour des lettres, l'amour de toutes les grandes choses à l'aide desquelles << l'homme éternise son nom >> ; et surtout Brunetto, le premier sans doute, avait reconnu le génie de Dante : il aurait voulu pouvoir lui prodiguer plus longtemps ses encouragements, et voir réalisées toutes les promesses qu'il avait su lire dans cette belle intelligence ; aussi le poète lui conservait-il une gratitude émue, et c'était pour lui, arrivé à la pleine possession de son génie, un devoir sacré de reconnaissance que de proclamer tout ce qu'il devait à cet affectueux conseiller de sa jeunesse^ La scène est toute imprégnée d'une tendresse grave, et voilée de mélancolie par l'annonce d'épreuves imminentes.

Un souvenir de ses débuts poétiques, et des flatteuses marques d'estime qu'ils lui avaient values, donne un charme discret à l'entretien de Dante avec Charles Martel, ce jeune prince de la maison d'Anjou, mort à vingt-quatre ans, et qu'il avait pu connaître à Florence : entre eux s'était esquissée une amitié qui promettait de se développer, quand le destin l'avait brutalement interrompue dès ses débuts, et tout cela est délicatement rappelé : sous la sobriété des exprès sions on perçoit une émotion profonde (3, VIII, 49-57). Mais l'épisode le plus significatif, touchant l'œuvre juvénile du poète, est son colloque avec Bonagiunta de Lucques, auquel il fait, sur le << dolce stil nuovo >>,

1. Inf., XV, 30-37. A dire vrai, Dante témoigne assez singulièrement sa reconnaissance à Brunetto en le rangeant parmi les sodomites; mais sans doute il n'y a là qu'une marque d'impartialité : il l'a placé où il croyait juste de le faire ; et cela n'enlève rien à son afiÊection.

des déclarations capitales, grâce auxquelles cette page du Purgatoire reste une des plus assidûment lues et commentées de toute la Divine Comédie (2, XXIV, 49-62) ; il faut la rapprocher de celle où, sans aucune fausse modestie, il ose déclarer, en termes à peine voilés, que la gloire deGuidoCavalcanti,sonaîné, son << premier ami >>, ne tardera pas à être éclipsée, par la même raison que Cavalcanti a dépossédé de sa prééminence Guido Guinizelli, ce <<père >> de toute la nouvelle école florentine ^. Cette belle confiance dans son génie sied bien à l'homme exceptionnel que fut Dante : on ne doit que du respect à la conscience si nette qu'il avait de sa valeur.

Ce sont des souvenirs d'une autre sorte, un peu plus troubles, qu'évoque l'ombre de Forese Donati, un bon vivant, qui fut apparemment le compagnon du poète pendant une période de sa jeunesse dont il parle avec confusion — sa période de mondanité ; mais que de dignité, que de franchise et de discrétion à la fois, dans les allusions à une intimité qui rapproche encore ces deux hommes, si << pénible >> qu'il leur soit de rappeler le passé ^ ! Puis toutes les amertumes de sa vie politique, toutes ses déceptions, toutes les douleurs de l'exil, toute la noblesse avec laquelle il a supporté ces épreuves, sans d'ailleurs se résigner jamais, sont résumées dans l'épisode capital où Dante s'entretient avec son trisaïeul Cacciaguida, dans le ciel de Mars : c'est comme un poème humain, en trois

l.Purg., XI, 97-99. Le plus curieux est que Dante fait cette déclaration au moment où il disserte sur la vanité de la gloire ! Pascal l'a fort bien dit : « Et ceux qui écrivent contre ( la gloire) veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit.., et moi qui écris ceci... etc. »

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