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chants (XV-XVII), qui s'intercale dans les visions divines du Paradis. Osera-t-on dire qu'il y a dans cette parenthèse quelque disproportion, une faute de goût en même temps que de composition ? Mais le morceau était annoncé, attendu, nécessaire, pour compléter les allusions partielles ou obscures que Dante avait recueillies de la bouche d'un Ciacco, d'un Farinata, d'un Brunetto Latini, et pour définir son attitude en face de la ruine de tous ses rêves. Il se peut que l'intérêt du poème se soit déplacé ; mais c'est tout au profit d'épisodes comme celui de Cacciaguida.
Tantôt les ombres rencontrées par le poète se font donner par lui des nouvelles de leur pays natal — tel est le cas des grands Florentins rencontrés dans le septième cercle infernal (XVI, 64-78,) de Guido da Montefeltro, qui veut être renseigné sur la situation politique de la Komagne (1, XXVII, 28-54), et de Corrado Malaspina, seigneur de Lunigiane (2, VIII, 112-139) — ; tantôt elles fournissent elles-mêmes des explications sur la corruption du monde, sujet qui les hante toutes7~3ëpuis Xjfïïidô del~Xru.ca, préoccupé surtout de la région qu'arrose l'Arno (2, XIV, 29-66), et Marco Lombardo, plus affecté par la décadence de la Lombardie (2, XVI, 46-129), jusqu'à Cunizza da Romano, qui prédit de grands malheurs à la Marche de Trévise (3, IX, 43-60), à Folquet de Marseille, révolté par la corruption romaine {Ibid., 127-142), et à saint Pierre lui-même, que l'indignité de ses successeurs émeut d'une façon toute particulière (3, XXVII, 19-66). Mais ce serait mal interpréter la conception poétique de Dante que de voir là un simple artifice, grâce auquel, complétant les invectives ou les épigrammes lancées ailleurs contre Rome, contre les
Florentins, les Pisans, les Lucquois, les Pistoiais les Arétins, les Siennois, les Bolonais et les Génois, il passe en revue les provinces et les villes principales de l'Italie supérieure pour renouveler dans ses vers la grande lutte politique où, dans la réalité, il demeura vaincu. Il n'y a là ni procédé ni artifice, mais une forme naturelle de l'imagination du poète qui retrouve ses propres sentiments dans tout ce qui l'entoure ; il se reflète dans ce qu'il contemple et communique à ses créations l'exubérance de vie qui l'anime.
C'est un fait digne de remarque que l'on reconnaît un peu, et parfois beaucoup, de la physionomie > morale de Dante chez plusieurs des personnages qu'il fait défiler devant nos yeux. La ressemblance est saisissante dans l'admirable profil du << magnanime» Farinata, ce grand vaincu dont rien ne peut abattre l'orgueil, non pas même les flammes de l'enfer, parce qu'il a conscience d'avoir aimé par-dessus tout sa patrie et de l'avoir bien servie, mais prompt à s'enflammer, au point que les premiers propos qu'il échange avec Dante s'élèvent d'emblée au ton de la plus ardente passion, et capable de refouler tout le tumulte de son << âme dédaigneuse >> pour ne laisser voir qu'une possession de soi pleine de noblesse ; obligeant, en fin de compte, son interlocuteur au respect et à l'admiration {1, X, 31-51 et 73-93). La même fierté, la même hauteur de regard et le même « dédain >>i caractérisent Sordel, silencieux, un peu farou-
l.Le mot disdegno et ses dérivés sont à peu près intraduisibles en français : ce dédain, que Dante reconnaît chez l'envoyé céleste (1, IX, 88) et que Virgile loue en son disciple (1, VTII, 44), est la marque des grandes âmes ; il ne saurait se confondre avec l'humeur difficile et le mépris, propres aux cœurs étroits et envieux.
elle, replié sur lui-même, << dans l'attitude du lion au repos >> ; et c'est aussi la même tendresse passionnée pour la terre natale qui anime Sordel, quand, de son coin solitaire, il se dresse tout à coup, avec la brusquerie d'un ressort qui se détend, et va tomber dans les bras de Virgile, rien qu'au nom de Mantoue, leur conmiune patrie (2, VI, 61-75). Ailleurs, la pensée du lecteur est ramenée de plus loin encore vers la personne de Dante : il est question de Komieu de Villeneuve, serviteur exemplaire de son maître, le comte de Provence Raymond-Bérenger IV, dont il avait marié les quatre filles à des rois ; cependant il fut victime d'une noire ingratitude, et subit une disgrâce inique. Alors brusquement, aux derniers vers de l'épisode, dans ce vieillard au grand cœur qui s'éloigne, pauvre et réduit à mendier son pain, on voit se substituer la silhouette du poète exilé à celle de Romieu, et la valeur du portrait n'en est qu'augmentée à nos yeux. Ce n'est pas un paradoxe de soute-» nir que, dans toutes les figures qui nous attirent paiM un certain cachet de grandeur un peu farouche, oii K reconnaît quelque trait de la physionomie de Dante.
Est-ce à dire que ce poète fût incapable d'éprouver et d'exprimer des sentiments affectueux et bienveillants? Rien ne serait plus injuste ; quel pauvre tempérament d'artiste que celui dont les moyens d'expression seraient à ce point bornés ! De nombreux épisodes mettent en relief l'affection touchante qui unit Dante et Virgile, affection faite de confiance et de faiblesse chez l'un, au point que la comparaison d'un petit enfant revient sans cesse sous sa plume, tendresse de grand frère chez l'autre, plus raisonnable et plus expérimenté, mais pénétré de la responsabilité qui lui incombe, et poussant la sollicitude et
le dévouement aussi loin que la plus tendre des mères.
Dante, qui n'est pas indulgent, en général, pour les femmes, et en particulier pour les Florentines, a trouvé des termes d'une douceur charmante pour traduire l'affection reconnaissante de Forese Donati à l'égard de Nella << sa chère petite veuve >> ; les diminutifs caressants se pressent ici dans les vers du poète, qui n'est pas prodigue de ces formes, dont l'abus tombe vite dans la mièvrerie (2, XXIII, 91-93). De son côté, la figure de Piccarda, la sœur de Forese, est un des plus suaves profils tracés par Dante — pour ne rien dire ici de Matelda ni de Béatrice — : Piccarda, plus que personne, avait souffert de la tyrannie de son frère Corso Donati, tant de fois maudit par Dante, car elle avait été violemment arrachée par lui au cloître où elle s'était retirée ; cependant elle ne récrimine pas : une allusion discrète à des gens << plus accoutumés au mal qu'au bien >> lui suffit, et elle glisse pudiquement sur les tristesses de la vie conjugale qui lui fut imposée (3, III, 106-108). Il y a une réserve analogue, pleine de délicatesse, chez la mystérieuse Pia, cette Siennoise dont l'époux seul aurait pu dire comment elle avait trouvé la mort dans un château de la Maremme (2, V, 133-136).
Pareil oubli des injures ne saurait se rencontrer en enfer ; cependant Françoise de Rimini, toute à son amour, ne fait qu'une allusion rapide à son mari, assassin d'un frère, à celui << qu'attend le cercle de Caïn » (1, V, 107) ; et sans doute dans ce seul vers on saisit un âpre accent de vengeance, et presque de triomphe, à peine réprimé : << Il sera puni plus durement que nous ! » semble-t-elle dire. Mais ce n'est qu'un éclair qui trouble un instant son regard, une
I inflexion de voix un peu rauque après l'hymne har- ! monieux à la puissance de l'amour. Bien des critiques I se sont montrés surpris, que Dante ait fait de Fran- I cesca, cette damnée, une créature si profondément 1 émouvante et digne de pitié ; sa faute, il n'y fait I aucune allusion, et se borne à rappeler << les douces 1 pensées >>, les << tendres désirs >> qui ont précédé le I dénouement tragique (V, 112-114) ; puis, quand le souvenir du premier baiser interrompt par des sanglots le récit de Francesca, Dante s'évanouit, terrassé par l'émotion (v. 139-142).
La pitié en enfer ! Ceux qui voudraient ne voir en Dante qu'un théologien et un moraliste ne sont pas loin de crier au scandale. Libre à eux de reléguer au second plan le poète, et le poète amoureux, qui a fait vibrer une à une, dans son œuvre, toutes les cordes de j sa lyre ; celui-ci leur inflige d'éclatants démentis. Car ' le cas n'est pas isolé : Dante était trop «humain >>pour ne pas être touché par quelques-unes au moins des grandes misères que son génie évoquait. Quand il aperçoit les devins et les faux prophètes, qui marchent en pleurant, la tête retournée sur les épaules, Dante est ému et le laisse voir ; vainement Virgile le gourmande et lui rappelle que, en enfer, la vraie pitié^ consiste à n'en avoir aucune (1, XX, 22-28). Au plus profond du cercle des traîtres, le poète frémira encore de compassion en écoutant le récit d'Ugolin ; il en oubliera, ou du moins nous laissera oublier qu'Ugolin est damné lui-même pour trahison (1, XXXIII, 79- 90). De même, en présence d'Ulysse, Dante éprouve un vif enthousiasme pour le hardi navigateur lancé à la découverte de l'inconnu ; il rappelle sommairement
1. Pietà signifie à la fois « piété » et « pitié » ; il y a là un jeu de mots intraduisible.
les crimes qui valent à ce Grec subtil une place parmi les conseillers perfides, en compagnie de Diomède (1, XXVI, 58-63), puis s'étend longuement sur son héroïsme (v. 90-142).
Cependant il faut bien reconnaître que, dans la plupart des cas, cette bienveillance est loin de caractériser l'attitude de Dante à l'égard des damnés : la colère, l'invective, le sarcasme, parfois la violence, se traduisent plus naturellement dans ses gestes et dans ses paroles, à tel point que la physionomie que l'on finit par lui prêter habituellement porte la rude marque des passions très âpres dont s'inspirent quelques scènes particulièrement célèbres : telle est, par exemple, la rencontre avec Filippo Argenti au milieu des eaux boueuses du Styx. Lorsque cet irascible Florentin, dans sa rage d'être reconnu, s'élance pour saisir la barque de Phlégias par un des bords, comme s'il voulait la faire chavirer, Virgile le repousse violemment, en l'invitant à rejoindrez les autres chiens >>; et Dante exprime le vœu, aussitôt satisfait, d'assister à la punition exemplaire de cette âme intraitable : tous ses compagnons de supplice se jettent sur Filippo Argenti, qui, dans sa fureur, se déchire de ses propres dents — et le poète rend grâce à Dieu d'avoir exaucé son désir (VIII, 31-63).
Quand il rencontre le pape Nicolas III, dans la fosse des simoniaques, Dante lance contre lui une invective, dont il reconnaît lui-même que l'audace est sans doute un peu << folle >> (XIX, 88-89) ; mais on est surpris de l'entendre dire ensuite que << le respect qu'il porte aux clés de saint Pierre l'empêche de prononcer des paroles encore plus sévères >> (v. 100- 103) : qu'aurait-il bien pu ajouter? — En présence de Vanni Fucci, voleur, sacrilège et blasphémateur, saisi
par deux serpents qui l'étreignent, le paralysent et le transpercent, le poète s'écrie avec soulagement : << Depuis cet instant, je bénis les serpents ! >> (XXV, 4-9). Plus loin, il heurte du pied, par inadvertance, la tête d'un damné qui l'invective : Dante alors se retourne vers le traître et veut savoir son nom ; comme TOUS ses pareils il refuse de se faire connaître ; mais le poète l'empoigne par la peau du cou, comme un chien, et le secoue si fort qu'une touffe de cheveux lui reste dans la main : l'autre hurle et ne répond pas. Enfin un de ses voisins révèle son nom, c'est Bocca degli Abati, à la trahison duquel les Guelfes florentins imputaient leur terrible déroute à Montaperti (p. 53) ; la colère de Dante est satisfaite : il vouera au mépris public la mémoire du traître (XXXII, 76-111). Un autre, dans cette même région glacée du Cocyte, supplie qu'on détache de ses yeux les écailles que forment ses larmes congelées, afin que ses pleurs puissent couler librement, au moins quelques instants ; Dante s'engage à le faire, mais à la condition que le damné dise son nom. Séduit par l'appât du soulagement qu'il espère, celui-ci répond à toutes les questions, puis il réclame le service promis : mais Dante refuse, et il ajoute : << Ce fut un acte louable de lui faire cette injurei » (XXXIII, 110-150).
Pourquoi ne pas avouer que de pareilles scènes nous paraissent assez peu humaines? Ce poète chrétien condamne avec une naïve inconscience le point de vue dont s'inspirait le Galiléen en prêchant la doctrine
1. Faut-il entendre que ce fut un acte louable, ou plutôt méritoire {cortesia), vis-à-vis de Dieu, ou que trahir un traître est louable ? L'injure de Dante est doublée de tromperie, car il a laissé croire qu'il était destiné lui-même à la glace du Cocyte (v. 115-117).
sublime du pardon des injures. Dante est l'interprète î> d'un siècle dur, qui ne connaissait guère l'indulgence '' et ne pratiquait pas la miséricorde. Mais qu'importe? Nous sentons en lui une si absolue bonne foi, il se livre si bien tout entier, tel qu'il est, que nous nous attachons même à ce qui, chez lui, nous révèle une humanité heureusement disparue. Le gage de sa sincérité est ce qu'il y a d'illogique, de nettement personnel, dans l'alternance de ses colères et de ses compassions ; car il n'applique pas à la lettre le précepte de Virgile que, en enfer, la vraie pitié consiste à n'en avoir aucune — ce qui serait intolérable : il se laisse conduire par des considérations moins philosophiques, mais tirées de son expérience de la vie, et aussi de son tempérament, c'est-à-dire plus poétiques. Nous pouvons en général discerner les motifs de son attitude, par exemple de son admiration pour Farinata ou pour Ulysse, de son affection pour Brunetto, de sa colère contre les papes simoniaques et contre le traître de Montaperti. D'autres fois, cependant, nous sentons que le terrain se dérobe sous nos pas ; pourquoi cette violence vis-à-vis de Filippo Argenti, tandis que, deux cercles plus haut, le châtiment de Ciacco — ce pourceau — excite un sentiment de pitié (VI, 58-59, et 91-93)^? Pourquoi surtout ce raffinement, voisin de la perfidie, dans son attitude à l'égard de frate Alberigo, le damné aux paupières gelées? Pour bien comprendre, dans tous ses détails, cette poésie, il faudrait lire dans le cœur de Dante — et c'est ce qui rend si attachante l'exégèse de son œuvre.
Que peuvent valoir les jugements d'une âme aussi
1. L'anecdote rapportée par Boccace sur ces deux personnages {Decam. Giorn., IX nov. 8) ne rend pas suffisamment compte d'une si extraordinaire différence de traitement.
passionnée sur les hommes de son temps ou des générations antérieures? Ne sont-ils pas nécessairement entachés de partialité? Dante n'était-il pas exposé à damner surtout ses ennemis personnels, et à transformer son poème en une sorte de pamphlet politique, où iil assouvirait ses rancunes? Pareil danger n'eût été réel que si, à son extrême vivacité d'impression, Dante rv avait pas uni une âme très haute, très noble, très droite, trop respectueuse de la justice divine pour en !aire l'instrument de ses vengeances particulières.
Certes le poète n'a jamais prétendu être infaillible : ?n décrivant avec tant de détails les séjours réservés lux âmes après la mort, il n'a pas voulu nous donner sa fiction pour l'expression définitive d'une réalité qui lous échappe. Mais, sous ces réserves, il s'est visiblement efforcé de mettre ses sentences d'accord avec la 3lus grande probabilité, d'après ce qu'il savait par ui-même et ce qu'il entendait dire autour de lui. Pouvait-il faire plus? Il sauve Manfred, le fils^ de Frédéic II, excommunié par l'Église, mais touché de la ;râce et pardonné, au moment de rendre le dernier oupir, sur le champ de bataille de Bénévent : qu'avait- 1 pu en savoir? N'est-ce pas là une pure invention du )oète? Non, car un texte latin récemment signalé^ )ermet de croire qu'il existait, au sujet de cette concision in extremis, une tradition que Dante a pu conlaître. Il damne Guido da Montef eltro, malgré l'absoation donnée par Boniface VIII (1, XXVII, 100-120), t sauve le fils du même Guido, Buonconte, subitement ouché de la grâce dans les mêmes conditions que lanfred (2, V, 100-108) : sur quels indices? Nous ignorons ; et conclure de notre ignorance à une ima-
] . F. Novati Indagini e postiîîe dantesche, Bologne, 1899.
gination pure et simple de Dante serait procéder avec une précipitation peu scientifique^. Mais en admettant même, dans l'hypothèse la plus favorable à l'impartialité du poète, qu'il eût recueilli dans ces deux cas, comme dans celui de Manfred, une version dont il ne saurait être tenu pour responsable, n'est-il pas évident qu'il a été trop heureux de s'en emparer, pour afi&rmer, par des exemples saisissants, l'inutilité de l'absolution administrée par un pape prévaricateur, ainsi que l'inanité de l'excommunication prononcée pour des causes politiques? N'a-t-il pas voulu rappeler solennellement, et non sans malice, que le pardon, aussi bien que la condamnation, viennent de Dieu seul? Son représentant sur la terre a beau se tromper, ou essayer de tromper les hommes, il n'arrête pas pour cela le cours de la justice divine. Tel est le sens de ces << inventions >>, si l'on veut absolument les tenir pour telles : on conviendra du moins que le sentiment qui a pu les inspirer n'est pas un mesquin désir de vengeance personnelle.
Ainsi Dante a fait, pour être impartial, un effort sincère ; avant de le nier, il faudrait produire des preuves qui, jusqu'à nouvel ordre, font défaut ; mais il était incapable de réaliser cet idéal d'impartialité parfaite, vers lequel sa conscience lui commandait de tendre : les événements qu'il a rapportés, les personnages qu'il a mis en scène touchaient de trop près à ses idées, à ses affections, à ses préjugés, aux intérêts qu'il jugeait les plus sacrés ; et nous ne devoi pas nous plaindre qu'il ait manqué de sérénité : c'ei
1. Un chroniqueur, Pipinus, raconte bien l'anecdote de Guic de façon assez semblable au récit dantesque ; mais on voudra être plus sûr qu'il n'a pas pu avoir connaissance de l'épiso^ de l'Enfer.
grâce à cette disposition de son tempérament d'artiste que nous aimons tant à le lire.
Voltaire s'étonne, avec son impertinence ordinaire, qu'un poète de mérite, comme Dante, ait pu croire que tous les personnages obscurs qu'il nous présente, fussent capables d'exciter le moindre intérêt chez des lecteurs d'une autre province ou d'une autre époque que lui^. Le bon Despréaux reproche la même faute de goût à ce poète épique mal inspiré, qui << entre tant de héros va choisir Childebrand >> — comme si la valeur poétique d'un personnage se mesurait à son importance absolue dans l'histoire de l'humanité, et non à l'intérêt que lui porte le poète, à la flamme qu'il lui communique ! A cet égard, Dante a << cru >> à ses personnages, il a vécu leur vie ou leur a fait vivre la sienne, avec une intensité et une conviction qu'aucun classique moderne n'a jamais connues en faisant parler Agamemnon, Œdipe ni Thésée.
Si la passiMi est le caractère primordial de la créa-V tion dantesque, celui qui nous introduit au foyer même de l'œuvre, il ne faut pas s'absorber dans sa contemplation au point de négliger un côté plus extérieur peut-être de cette poésie, mais qui n'en constitue pas un moindre attrait : la vivacité de la représentation, / l'acuité de la vision, le réalisme enfin, en prenant ce? mot dans son sens le plus large, c'est-à-dire l'art de' donner au lecteur l'impression de la vérité et de la vie.