G. Fraccaroli, UirrazionaXe nella htteratura, Turin
pris hardiment son parti de se lancer en plein surnaturel et d'éviter toute trace d'anthropomorphisme, affrontant ainsi des difficultés poétiques qui, pour tout autre sans doute, eussent été insurmontables. Dans ce Paradis spirituel, où tout est lumière — groupements symboliques de lumières ou mouvements expressifs de lumières — Dante, pour être logique, aurait dû supprimer jusqu'aux préoccupations humaines, car l'activité intellectuelle des élus doit s'absorber dans la contemplation directe et constante de Dieu, souverain bien, science suprême. Mais on ne pouvait s'attendre à un pareil suicide de la poésie ! Le Paradis, pour notre plus grande joie, présente des épisodes purement humains, au moins par les pensées; c'est déjà un assez beau tour de force que s'est proposé Dante, de limiter ses ressources expressives à une progression d'effets lumineux. Il y a déployé une étonnante virtuosité. Certes on peut regretter qu'il ait dû si souvent dire que la langue est inhabile à répéter, la plume incapable de raconter les splendeurs dont il a été le témoin, et même que sa mémoire n'a pu en conserver qu'une empreinte très affaiblie, (3, XXXIII, 55-57) ; mais jusque dans ces aveux d'impuissance on sent une telle profondeur de conviction et les ressources verbales au moyen desquelles le poète les renouvelle sont si prestigieuses qu'il en atténue la monotonie dans la mesure du possible^.
Mais surtout Dante a réussi à rendre presque sensibles certaines splendeurs qui, par définition, sont inimaginables, grâce^àjun emploi continu de comparaisons appropriées,"^qui se succèdent avec une abondance intarissable ; et c'est ici que l'acuité de sa vision
1. Dans le passage cité, il n'y a pas moins de trois comparaisons pour exprimer l'impuissance de la mémoire, v. 58-60.
et la puissance de son imagination Font admirablement servi. Si l'on notait une à une toutes les comparaisons qu'il tire du feu, des astres, des lueurs qu'émettent diverses substances inflammables^, des éclairs ou des bolides^, celles aussi qu'il emprunte à la musique^ ou à la danse^, on se rendrait bien compte de la merveilleuse richesse de son observation. Grâce à cette verve jaillissante d'images, jointe à la profondeur de sa conviction, Dante a su mener jusqu'à bout, sans faiblir, ce prodigieux crescendo. Les tro derniers chants du Paradis peuvent, à cet égard, êtri tenus pour une création unique dans l'histoire de la poésie. La lecture, sans doute, en est difficile ; le plaisiii. que l'on y prend est d'un genre sévère : il faut Fache-I ter par un efîort dont assez peu de lecteurs se sentent capables. Mais tel est l'enthousiasme du poète, telle est sa sincérité, d'artiste autant que de croyant, telle est son ingéniosité pour nous suggérer, par des comparaisons accumulées, la vision dont nos yeux sont incapables, que l'on demeure confondu par une pareille intensité d'imagination et d'invention verbale. Cette conclusion de toute la symphonie lumineuse du Paradis ne peut être qualifiée que par un mot : elle est éblouissante.
Les pages les plus lues de la Divine Comédie, les
1. Par exemple, 2, XVIII, 28 ; 3 IV, 77 ; IX, 114 ; V, 133 ; XIV, 52 ; XVI, 28 ; XVII, 123 ; XIX, 4.