Voir pages 36 et suiv
fection qui poussait Anchise au-devant d'Énée dans les Champs Élysées; c'est Cacciaguida, et non le poète, qui provoque l'entretien : il attendait avec impatience la venue de son petit-fils en qui dès longtemps il savait devoir retrouver le plus de lui-même. Aussi sa joie est-elle grande lorsque Dante lui demande quelle attitude il devra tenir à l'égard de ses contemporains, dans les épreuves qui l'attendent et après les révélations qui lui sont accordées. La suprême recommandation de Cacciaguida est qu'il faut avoir le courage de la vérité : il faut tout dire, sans s'inquiéter des colères que l'on peut soulever — et la noblesse de l'idée ne va pas sans une certaine rudesse d'expression, qui sied bien à ce soldat d'une époque héroïque : << Laisse, dit-il, se gratter ceux qui ont la gale ! >> Dante était digne d'entendre ces conseils, lui qui a souvent déclaré, ici et ailleurs, que tous les assauts de la Fortune ne réussiraient pas à l'ébranler (3, XVII, 23-24 et 129).
Un autre portrait d'histoire, celui d'un Florentin encore, est dessiné de main de maître dans l'entretien de Dante avec Farinata degli Uberti (1, X), mais il nous transporte un siècle plus tard, au milieu des querelles farouches des Guelfes et des Gibelins (p. 51 et suiv.), et l'art de Dante y apparaît sous un aspect différent, plus plastique et plus concentré. L'épisode, si l'on en retranche la parenthèse qui le coupe en deux, et la conclusion relative à la prescience des damnés, ne compte guère qu'une cinquantaine de vers ; mais il n'en faut pas davantage au poète pour accuser en termes vigoureux les traits de cette physionomie où se révèle toute l'âme du chef gibelin. Farinata est avant tout Florentin : il se dresse hors de sa tombe de feu, lorsque, aux paroles adressées par Dante à Virgile, il
a reconnu l'accent de sa ville natale ; mais dès ses premiers mots apparaissent ses préoccupations de caste et de parti : << Qui furent tes ancêtres? >> demande-t-il au poète, sur un ton qui trahit déjà son dédain. La réponse de Dante augmente encore sa défiance : il fait une moue comme pour dire qu'il se souvient à peine de ces gens-là ; pourtant il ajoute qu'ils ont été furieusement hostiles à sa maison; et aussitôt l'entretien du vivant et de l'ombre réveille toutes les haines, toute la fureur de représailles qui animait les deux partis irréconciliables.
L'orgueil démesuré des Uberti, qui souleva contre eux une telle impopularité que leur nom fut toujours exclu des amnisties, cet orgueil légendaire est exprimé, sculpté comme en plein marbre dans la statue de Farinata qui se dresse, hors de sa tombe, << de toute la hauteur de sa poitrine et de son front >>, et le poète a éclairé cette figure grandiose par l'expression du regard << qui semble prendre en pitié tous les tourments de l'Enfer >>. Mais cet orgueilleux est un << magnanime >>, et c'est aussi un vaincu : sa disgrâce fut injuste, penset-il, car tous ses actes avaient été dictés par l'amour de sa ville natale ; et combien d'autres, plus heureux que lui, pouvaient se vanter aussi légitimement d'avoir sauvé Florence d'une destruction imminente^? Ce peuple ingrat n'aurait-il pas dû le traiter moins durement, lui et ses descendants? Ainsi le farouche Farinata devient le représentant typique de ces victimes de guerres civiles incessantes, de ces exilés innombrables — Dante en fut un — qui n'acceptèrent jamais leur défaite, qui se raidirent contre l'irréparable, et
1. Au lendemain de l'écrasement des Guelfes àMontaperti, en 1260 ; voir p. 53.
s'immobilisèrent dans un culte de la patrie où n'entrait guère moins de haine que d'amour.
Celui qui avait été alors l'espoir des Gibelins, et leur plus ferme appui, le fils de Frédéric II, Manfred, fait dans la Divine Comédie une apparition toute différente, oii s'harmonisent des notes d'une douceur pleine de mélancolie ; car c'est une belle figure de héros que ce jeune prince âgé de vingt et quelques années, qui entreprit de poursuivre l'œuvre paternelle, et succomba en 1266, écrasé par Charles d'Anjou (p. 23- 24). Dante, on l'a vu (p. 333), adopte la tradition d'une conversion in extremis de Manfred, et il prête au personnage une grâce toute romanesque (2, III) : il est « blond et beau, son aspect est plein de charme >> ; les deux blessures auxquelles il a succombé, l'une au sourcil, l'autre à la poitrine, augmentent l'intérêt que sa seule vue inspire. Mais il sourit, car il est appelé au salut, et il ne récrimine contre personne : il se borne à rappeler, en termes mesurés, l'inutilité des représailles ecclésiastiques exercées contre sa dépouille. Une pensée prime pour lui toutes les autres : il recommande au poète de communiquer à sa fille, à « sa bonne Constance >>, femme de Pierre d'Aragon, l'heureuse nouvelle de son salut : quelle joie n'en éprouverat-elle pas, et sans doute sa piété filiale n'épargnera pas les prières, seules capables d'abréger l'attente infligée à son malheureux père.
Le dévouement à Frédéric II, l'attachement inaltérable à un maître, parfois t5n:annique mais toujours digne d'admiration, donnent une intonation de ferveur mélancolique et résignée au récit qu'un damné, Pier délia Vigna, fait de sa mort tragique. Ce Capouan, issu d'une famille fort modeste, mais doué d'une très vive intelligence, avait mené à Bologne la rude exis-
tence d'étudiant pauvre, et y avait acquis un maniement très sûr, très élégant de ce << beau style >> latin, alors si apprécié dans les chancelleries. Ce fut à ce talent, et sans doute à la vivacité, à la délicatesse de son esprit, dont plusieurs poésies italiennes nous permettent d'apprécier encore les côtés aimables, qu'il dut de gagner rapidement la faveur de Frédéric II, au point de devenir son ministre, son conseiller, son confident. Comment, tout d'un coup, de ce comble de fortune fut-il précipité dans une disgrâce complète, jeté dans un cachot où, de désespoir, il se brisa la tête contre les murs? C'est un mystère dont l'histoire n'a pas réussi à pénétrer le secret. Par la plume de Dante, Pier délia Vigna (1, XIII) explique que l'envie, ce fléau des cours, l'accusa de trahison auprès de l'empereur. Son tort avait été sans doute d'abuser de sa faveur << en écartant tout le monde de la confiance du maître >> ; il en fut exclu à son tour, à un moment où Frédéric, engagé dans une lutte difficile avec les communes lombardes, qui lui avaient infligé de sensibles échecs (p. 20 et suiv.), devait être accessible aux soupçons et sujet à des résolutions violentes ; mais l'âme du suicidé proteste qu'il s'acquitta toujours << avec fidélité de ses glorieuses fonctions >>.
La particularité la plus frappante de cet épisode, où les jeux de physionomie ne peuvent avoir aucune place, l'âme du damné habitant un des arbres du bois des harpies, est l'ingéniosité avec laquelle Dante a rendu les habitudes de langage et de style de ce poète imitateur des troubadours, de ce notaire impérial exercé à tous les artifices d'une rédaction savante et fleurie : son récit commence comme un << sirventés >> provençal (XIII, 55-56) ; son langage est plein de métaphores subtiles ou maniérées (v. 58-60, 63 et surtout
64-66), d'antithèses, de mots répétés ou d'allitérations (67-68, 70-71, 72, etc.). Pier délia Vigna était, en son siècle, ce que nous appellerions un << intellectuel >>; et c'est un art bien curieux, bien rafi&né que celui avec lequel Dante a rendu la forme très particulière de cette intellectualité.
Un dernier portrait d'histoire mérite encore d'être mis à part dans cette longue galerie, c'est celui de Guido da Montefeltro, le conseiller perfide malgré lui, ce fin matois rompu à toutes les ruses, dupé finalement par un plus roué que lui, par Boniface VIII (1, XXVII). Guido représente un aspect caractéristique d'une époque de guerres civiles et de terreurs mystiques : ce condottiere s'était rendu célèbre par ses exploits, << exploits de renard, non de lion >>, par sa connaissance de << tous les stratagèmes et de toutes les tromperies >> ; mais il se décida, en homme avisé qu'il était, à se retirer du monde et à faire pénitence, quand il jugea que sa carrière approchait de son terme. Aucun patron ne lui semblant aussi capable de l'aider à sauver son âme que saint François, il se fit cordelier ; et il ne songeait plus qu'à expier ses crimes, quand le tentateur, sous la forme d'un pape en quête d'un conseil technique, vint le relancer au fond de son couvent : Guido, rassuré par l'absolution qu'il reçut d'avance, conseilla une trahison (p. 138). Peu après il apprit à ses dépens ce que valait le pardon si libéralement octroyé par Boniface : à sa mort, le démon qui arracha son âme à saint François le lui enseigna par raison démonstrative ; et depuis ce temps, Guido médite, sans aucune bienveillance, sur l'attitude de ce << prince des nouveaux pharisiens, dont les armes sont dirigées, non contre les juifs ou les Sarrasins, mais contre les chrétiens >> , de ce << grand prêtre, qui
le replongea perfidement dans son premier péché >>. Tout l'épisode a une allure sarcastique très accusée, qui ne pouvait manquer de séduire Voltaire, au point qu'il a osé le traduire en vers^.
Les portraits et les drames d'un intérêt largement humain, indépendant de la considération des mœurs et des passions de l'époque où vécut Dante, sont moins nombreux ; mais ils prennent place parmi les plus parfaitement beaux de tout le poème. On est trop disposé à négliger l'épisode d'Ulysse, où est éloquemment glorifié l'héroïsme qu'inspire à l'homme la passion d'accroître son champ d'action et ses connaissances : il semble cependant qu'il mériterait de devenir plus populaire, en un temps où les explorateurs, non plus de la mer mais de l'atmosphère, accomplissent chaque jour allègrement le magnanime sacrifice de leur vie. Dante n'a négligé aucun des détails capables de mettre en relief le caractère presque surnaturel de cet enthousiasme, qui semble abolir, chez celui qui en est saisi, toute autre affection : les sentiments de père, d'époux, de fils ne peuvent rien contre cette passion (1, XXVI, 94 et suiv.). Accompagné d'une poignée de matelots fidèles, Ulysse s'élance, sur une frêle embarcation, au delà des Colonnes d'Hercule, vers l'inconnu. Alors il harangue ses compagnons, endurcis par de longues navigations, pour leur représenter combien il sera beau d'employer les derniers efiorts d'une énergie déjà sur son déclin à parcourir le monde inhabité : << Considérez, leur dit-il, la noblesse de votre race ; vous n'êtes pas nés pour vivre comme des brutes, mais pour déve-
l.Dictionn. philosophique; la traduction qu'il donne du morceau marque une grande inintelligence de l'art sévère et passionné de Dante.
lopper votre activité^ et vos connaissances. >> Ce discours excite une telle émulation parmi ces hardis marins que, malgré l'âge qui alourdit leurs membres, ils se courbent sur les rames avec une ardeur toute juvénile. Alors commence << le vol insensé >> vers l'occident d'abord, puis toujours plus vers le sud ; ils voguent ainsi cinq mois, au bout desquels paraît à l'horizon une montagne d'une hauteur prodigieuse : c'est la terre^ ! Mais aussitôt une tempête s'élève, et trois fois fait tournoyer sur lui-même le navire, qui coule à pic : les flots vengés se referment sur ces précurseurs de Christophe Colomb. En une cinquantaine de vers, Dante a mis dans la bouche d'Ulysse un des plus beaux récits épiques qu'ait jamais conçus un poète; et ce qui en accroît encore la valeur, c'est que les données classiques sur lesquelles est construit l'épisode se réduisent à peu près à rien^ : la part de l'invention est ici très large, et l'on ne peut se défendre de penser que des tentatives faites dès le moyen âge pour explorer les côtes africaines de l'Océan ont bien pu stimuler l'imagination de Dante*.
Après l'épopée, le Ijrisme. Celui-ci abonde et atteint
1. FîXît^e, c'est-à-dire la plénitude des facultés actives qui constituent l'homme complet.
2. Dans la pensée de Dante cette terre ne peut être que la montagne du Purgatoire, dont l'approche est interdite aux vivants.
3. Ovide, Métam. I. xiv, v. 436-440. Voir R. Fornaciari, Studi su Dante (1901) p. 102 et suiv. ; G. Finali, Cr. Colombo e il viaggio d'Ulisse nel poema di Dante (Città di Castello, 1895); A. Chiappelli, Dalla trïlogia di Dante (1905) p, 58 et suiv.
4. P. Amat di San Filippo mentionne « la hardie et malheureuse tentative des Vivaldi qui, au xni^ siècle, deux siècles avant Vasco de Gama, entreprirent de doubler le cap de Bonne - Espérance » {Bibliogr. dei vîaggiafori italiani, 1874, p. VI).
une acuité d'émotion unique dans le célèbre épisode de Françoise de Kimini (1, V). Le lyrisme y apparaît non seulement dans la forme d'hymne à l'amour qu'affecte la première réponse de Francesca (100-106), mais encore, si l'on peut ainsi s'exprimer, par les caractères négatifs du genre lyrique : l'élément narratif est ici à peu près absent ; l'élément dramatique fait entièrement défaut. Francesca se borne à dire qu'elle est née << auprès de cette mer où le Pô trouve la paix avec ses affluents >> — les commentateurs précisent non sans opportunité : à Kavenne, ville paisible entre toutes — ; elle ajoute qu'elle et son compagnon ont été perdus par l'amour, et indique, en un mot plein de réticences, que leur commun bourreau est un fratricide; Dante nous avertira plus directement, mais seulement un peu plus tard, que ces deux amants étaient beau-frère et belle-sœur (VI, 2). Sur une question du poète, Francesca raconte la scène fameuse où, lisant ensemble le roman de Lancelot, tous deux échangèrent le baiser fatal ; mais elle insiste uniquement sur l'ivresse croissante qui les gagne à mesure que se déroule l'aventure de la reine Guenièvre, jusqu'au moment où le livre leur tombe des mains — et c'est tout. Qui était cette femme que Dante appelle Francesca^? Quel était son mari? Comment ce beau-frère, dont le poète ne révèle aucunement le nom, gagna-t-il l'amour de sa belle-sœur? Leur liaison dura-t-elle longtemps? Et comment se produisit la catastrophe? Autant de questions auxquelles le texte de Dante ne fournit aucun moyen de répondre. Si les commentateurs n'avaient pas été plus explicites, nous serions sans doute fort perplexes ; mais la poésie sublime du
1. Elle ne se nomme pas ; c'est le poète qui, l'ayant reconnue, l'appelle par son nom (v. 116).
morceau n'y perdrait rien pour nous, bien au contraire ; car le récit de Boccace, le plus détaillé et le plus célèbre de tous, ne réussit à éviter ni la vulgarité réaliste, ni la banalité romanesque des nouvelles même les plus tragiques du Décaméron. Tout cela n'a rien de commun avec la poésie de Dante. Les dramaturges modernes qui ont porté à la scène cette Francesca du conteur ont été en général bien mal inspirés.
Peut-être aussi leur était-il difficile d'agir autrement, car Dante ne leur fournissait aucun de ces conflits de passions qui sont l'essence même du drame : cet amour avait-il eu à lutter, dans le cœur de Francesca, contre d'autres affections, ou contre le sentiment du devoir? La faute avait-elle été accompagnée ou suivie de déchirements et de remords? Pour peu qu'on essaie de reconstituer et de préciser l'histoire et la psychologie de ces deux amants, soit à l'aide du roman dont Boccace n'est sans doute pas l'inventeur, soit avec les quelques données historiques que l'érudition moderne a retrouvées^, si grande envie que l'on ait de rendre leur aventure touchante et vraisemblable, on se heurte à certains détails fâcheux ou déplaisants, qui altèrent dans ses lignes fondamentales la noble création de Dante. La Francesca du poète manque à un degré surprenant de complexité dramatique : elle ne sait et ne sent qu'une chose, son amour ; tout le reste semble aboli pour elle. Mais, c'est justement en cela que la conception de Dante est si originale et si forte : il a arraché son héroïne à toutes les vulgarités inévitables d'une aventure, qui ne fut sans doute qu'un fait divers tragique, pour faire d'elle l'image absolue, définitive, de l'amour — et de la souffrance. Il l'a saisie, immobili-