Voir A. Graf, Roma nel medio evo, t. II, p
pas moins remporté « sa grande victoire >> (2, X, 75), par laquelle celui qui << consola la pauvre veuve >> était rangé parmi les esprits altérés de justice (3, XX, 45).
La conversion du premier empereur chrétien, Constantin, formait le sujet d'une légende qui occupe une place beaucoup plus large dans la Divine Comédie. Voici à peu près comment Jacques de Varagine la raconte dans la Légende Dorée^. Atteint de la lèpre, en châtiment des persécutions qu'il avait exercées contre les chrétiens, Constantin se préparait, sur les conseils des prêtres païens, à prendre un bain dans le sang de nouveau-nés, et dans ce but il avait fait saisir trois mille enfants ; mais au dernier moment, en présence des pleurs et des cris lamentables des mères, le cœur lui manqua. La nuit suivante, saint Pierre et saint Paul lui apparurent en songe, et lui enjoignirent d'appeler l'évêque Sylvestre, qui s'était réfugié, avec les chrétiens de Kome, sur le mont Soracte : c'est de lui qu'il pouvait apprendre le vrai moyen d'être guéri. Sylvestre vint, instruisit l'empereur dans la foi et le baptisa ; Constantin fut aussitôt délivré de sa lèpre, et l'exemple de sa conversion fut imité d'abord par Hélène, sa mère, puis, en peu de temps, par tout le peuple de Rome. En reconnaissance de sa guérison miraculeuse et du salut apporté à ses sujets, Constantin, voulant laisser pleine liberté d'action au chef de l'Église, lui abandonna Rome avec la souveraineté sur tout l'empire d'Occident, et alla se fixer lui-même à Constantinople.
Cette légende était confirmée par un long et curieux
1. Composée pendant la jeunesse de Dante ; on trouve le même récit rapporté dans le Trésor de Brunetto Latini, écrit entre 1262 et 1266.
document que nous pouvons lire encore, l'acte de donation de Constantin au pape Sylvestre. Malheureusement cet acte est un faux audacieux. L'empereur Otton IIIj contre les vues duquel il se pourrait qu'il ait été fabriqué tout exprès, eut beau dénoncer le mensonge imaginé par un clerc, tout le moyen âge italien, les contemporains de Dante, et Dante lui-même, l'ont tenu pour authentique. Il fallut la naissance de l'esprit critique, conquête de l'humanisme auxv^ siècle, pour que le florentin Lorenzo Valla démasquât la supercherie. L'auteur de la Divine Comédie, sur ce point, ne devança pas son siècle ; il resta fortement attaché à la tradition qu'il avait trouvée établie : pour lui, le pouvoir temporel des papes avait été institué par Constantin. Mais le plus curieux est que, par suite de l'évolution de sa pensée politique, Dante se trouva fort gêné par cette donation de Constantin, qu'il n'a cessé de maudire, et dont il s'est efiorcé de démontrer la nullité au point de vue juridique. Quel n'eût pas été son soulagement s'il avait pu soupçonner la mystification, et si, tout en plaçant dans le ciel de Jupiter Constantin, dont la conversion avait arraché l'empire au paganisme, il n'avait pas eu à lui reprocher cette erreur, cette << bonne intention qui produisit de si mauvais fruits >> (3, XX, 56) !
La vérité avait été toute différente. Chacun sait que l'histoire de Rome, au v^ siècle, est une longue série d'humiliations et de pillages que les hordes barbares infligèrent à la ville éternelle : les Goths conduits par Alaric en 410, les Vandales en 455, les Suèves en 461 ; en 476 enfin, un chef hérule, Odoacre, déposa l'enfant de six ans, Romulus Augustulus, sur les épaules duquel, par une suprême dérision, on avait jeté le manteau de pourpre ; et jugeant sans doute que le jeu
avait assez duré, il négligea de lui donner un successeur. Au milieu de ces perpétuelles violences, de l'anarchie et de la misère qui régnaient dans la ville insultée, mutilée, une puissance nouvelle se révéla : celle de l'évêque de Rome. Seul son ascendant moral, grandi par tant d'épreuves, était capable d'opposer une barrière parfois elBScace à ce déchaînement de brutalité ; en outre, tandis que ces aventuriers barbares ne faisaient guère que passer, le pontife romain représentait l'autorité locale permanente, qui prenait soin de panser les plaies au lendemain de la bataille et qui aidait à vivre au milieu de ces bouleversements perpétuels. Ainsi grandit et s'affermit le prestige du chef de la communauté chrétienne de Rome ; son ambition croissant avec sa force, il ne tarda pas à se parer du titre de successeur de saint Pierre, et s'enhardit jusqu'à prétendre exercer une juridiction spirituelle sur les Églises du monde entier.
Mais s'il voyait grandir chaque jour son autorité morale, le pape n'avait aucune puissance matérielle : exposé au moindre coup de main des envahisseurs et aux violences de factions toujours désireuses d'accaparer son prestige à leur profit, il fut réduit par la force des choses à chercher un appui hors d'Italie. Cette politique fatale ne s'est guère démentie pendant onze siècles d'histoire romaine. Dès la seconde moitié du viii® siècle, en effet, devant les empiétements et les menaces du royaume lombard, les papes Etienne II et Adrien I^'^ firent appel à Pépin le Bref et à son fils Charles, rois des Francs. Les Lombards furent vaincus, leur royaume détruit, et le pape obtint de vastes territoires à gouverner au nom de ses protecteurs ; ceuxci reçurent en retour le titre de «patrice >> d'abord, puis celui d'empereur. Charlemagne fut solennelle-
ment couronné à Rome en Fan 800, le jour de Noël, par le pape Léon III. Ainsi se trouva effectivement constitué le pouvoir temporel, en même temps qu'était restaurée la dignité impériale.
Il est vrai que le texte de la donation consentie par Pépin et confirmée par Charlemagne ne fut jamais publié ; c'est même cette circonstance qui a permis de fabriquer la prétendue donation de Constantin. Dante, avec tous ses contemporains, n'a rien su du rôle joué à cet égard par celui qu'il rappelle avec honneur comme ayant << défendu la sainte Église contre les morsures du Lombard >> (3, VI, 94-96).
La question des rapports de l'Église et de l'empire se trouvait donc nettement posée dès le ix^ siècle ; les papes, forts du précédent de Charlemagne venu à Rome pour y recevoir la couronne impériale, et s'appuyant un peu plus tard sur le texte de la fameuse donation, se considérèrent comme seuls détenteurs du pouvoir suprême en Occident; s'ils sacraient un empereur, ils ne faisaient que lui déléguer une portion de leur autorité.
Reste à voir comment, dans la pratique, cette conception abstraite avait été réalisée : les empereurs avaient-ils pu s'accommoder du rôle subalterne auquel les papes entendaient les réduire? Ces << deux moitiés de Dieu >> n'étaient-elles pas fatalement sorties tour à tour de leurs attributions respectives? La réponse à ces questions ne saurait être fournie que par un résumé de cette inextricable querelle des investitures qui, par bonheur, ne rentre pas dans le cadre de
cette étude, Dante n'en ayant conservé presque aucun souvenir dans son poème. Il suffira de rappeler deux exemples des violences réciproques dont usèrent l'un vis-à-vis de l'autre l'empire et la papauté, pour donner le diapason des colères déchaînées entre les deux pouvoirs rivaux.
Le duc de Saxe et roi d'Allemagne, Otton P^, étant venu guerroyer au sud des Alpes, jugea l'occasion favorable pour se faire couronner roi d'Italie à Milan (961), puis empereur à Rome (9 février 962) par le pape Jean XII. Pour plus de sûreté, il avait fait occuper par ses reîtres le Monte Mario qui commande Rome. Cette précaution prise, il déclara qu'à l'avenir aucun pape ne pourrait être élu hors de la présence de ses délégués, et ne serait consacré avant d'avoir juré fidélité à l'empereur. Jean XII, assez triste personnage d'ailleurs, essaya de secouer cette tutelle incommode ; mais Otton le déposa et fit élire à sa place une de ses créatures, Léon VIII, un laïque qui dut parcourir toute la série des ordres avec une rapidité vertigineuse. Làdessus Otton s'éloigna de Rome, et Léon VIII jugea prudent de fuir ; les Romains le déclarèrent déchu, rappelèrent Jean XII, qui mourut sur ces entrefaites et fut remplacé par Benoît V. Mais Otton reparut, s'empara de Benoit V, l'exila en Saxe et rétablit Léon VIII ; à la mort de ce dernier, Otton imposa aux Romains Jean XIII, par lequel il fit couronner d'avance empereur son fils Otton II (967). Tels furent les débuts de l'empire germanique dans ses rapports avec Rome, et Dante n'a pas dédaigné d'en tirer argument en faveur de sa thèse favorite : la suprématie du pouvoir civil (DM, m, 11).
A ces affronts, la papauté répondit par d'éclatantes représailles, dont la plus célèbre reste inséparablement
associée au nom de Canossa : dans ce donjon bâti sur une des dernières saillies de l'Apennin, au bord des plaines de l'Emilie, un jour du rigoureux hiver de 1077, l'empereur Henri IV, vaincu, repentant, humilié, exténué, vint faire amende honorable aux pieds de l'implacable Grégoire VII — scène hautement tragique, d'une grandeur un peu féroce, comme les passions de ce siècle ; le pape y savoura imprudemment la joie de piétiner sa victime, et son attitude eut le double effet d'exalter l'enthousiasme des partisans du gouvernement théocratique, et d'enflammer d'indignation quiconque avait le respect de l'autorité impériale.
Une des plus curieuses réticences de la Divine Comédie est précisément celle qu'on y relève en ce qui concerne la tragédie de Canossa : dans aucune œuvre de Dante n'apparaît la moindre allusion à Grégoire VII ni à Henri IV. Comme il ne saurait être question d'un oubli, on doit penser que l'omission a été volontaire^ : le poète, si passionné qu'il fût, ne pouvait méconnaître la noblesse et la pureté de cette figure de pape qui avait essayé d'extirper de l'Église la simonie et de réformer les mœurs du clergé ; il ne pouvait pas davantage s'empêcher de haïr en Grégoire VII le pontife plus politique qu'évangélique, dont les empiétements hardis dans le domaine temporel servaient d'exemple à l'ambition d'un Boniface VIII, le plus détesté des ennemis de Dante. Trop scrupuleux pour le damner, trop convaincu que son œuvre politique avait été mauvaise pour le béatifier, le poète a préféré n'en point parler ; et ce silence est encore, à sa façon, un témoignage éloquent de la passion avec laquelle les hommes
1. Fr. D'Ovidio, Dante e Gregorio VII, p. 356-397 de ses Studi svlla D.C., 1901.
du XIII® siècle envisageaient le rôle du héros de Canossa.
Une autre omission singulière, dans l'œuvre de Dante, est celle du nom d'Arnaud de Brescia, ce réformateur, ce tribun, qui essaya de ramener à Rome la pauvreté évangélique avec les institutions républicaines, et tint assez longtemps en échec l'autorité temporelle des papes. Son équipée eut du moins pour conséquence de réaliser, contre lui (1155), l'accord des deux puissances rivales, Adrien IV et l'empereur Frédéric P^, « le bon Barberousse, dont Milan parle encore avec douleur » (2, XVIII, 119-120). L'épithète « bon » surprend, au moment même où le poète rappelle la prise et la destruction de Milan, après deux ans de siège, en 1162; mais il ne s'agit évidemment ici que de la vaillance avec laquelle Barberousse, type accompli du seigneur féodal, beau, chevaleresque, intrépide, dur aux vaincus, revendiqua les droits méconnus de l'empire, et mourut à la croisade, en fidèle soldat du Christ, malgré ses démêlés avec la papauté.
On sait comment toute la valeur du grand empereur vint se briser contre la célèbre ligue lombarde, à Legnano (1176), et comment à Constance, sept ans plus tard, il dut signer une paix par laquelle il reconnaissait, sous certaines réserves, l'indépendance des communes lombardes et laissait les papes étendre leur influence dans l'Italie centrale, notamment en Toscane.
Vaillant chevalier avant tout, Barberousse montra aussi une fine intelligence politique : pour réparer l'échec sensible qu'il avait subi dans le nord et le centre de la péninsule, il prit une revanche éclatante à l'extrême sud. A ce moment, les droits à la couronne de Fouille et de Sicile, où régnait une dynastie nor-
mande, étaient revenus à une femme, Constance, fille du roi Koger P^. Barberousse s'empressa de faire épouser cette princesse à son fils, qui fut, après lui, l'empereur Henri VI. Des bruits singuliers circulèrent sur cette union : Constance, disait-on, s'était retirée dans un couvent lorsqu'on l'en arracha pour lui faire contracter ce mariage, auquel eUe ne consentit jamais au fond de son cœur ; aussi Dante a-t-il placé << la grande Constance » dans la région céleste réservée aux âmes pieuses que la violence des hommes a obligées à rompre leurs vœux (3, III, 118). Plus âgée de dix ans que son mari, auquel elle fit attendre six ans un héritier, elle avait atteint la quarantaine lorsque cet événement se produisit^. L'annonce de cette maternité tardive laissa, dit- on, sceptiques les bonnes gens de Palerme, qui flairèrent quelque machination, une substitution d'enfant destinée à recueillir les droits de Constance. Pour couper court à ces mauvais bruits, on imagina un expédient simple et ingénieux : la reine accoucha sur une place publique de Palerme, sous une grande tente dont l'accès fut ouvert à toutes les femmes qui voulurent entrer.
Cette historiette ne résiste pas à l'examen ; car, pour conmiencer, ce n'est pas à Palerme, mais à lesi, prè d'Ancône que naquit, le 26 décembre 1194, le fil d'Henri et de Constance. Mais ce détail est seconj daire ; l'essentiel est que l'héritière des rois de PouiUJ et de Sicile ait donné un petit-fils à Barberousse, ej que ce personnage vraiment extraordinaire, Frédé-| rie II, devînt tour à tour un objet d'admiration, de stupeur et de scandale pour les hommes du xiii® siècle.
1. A. Luchaire, Innocent III: Rome et V Empire (1904), p. 165. — G. ViUani {Gron., IV, 20, et V, 16) donne géuéreueement à Constance plus de cinquante ans !
L'importance du mouvement scientifique, philosopliique et poétique, dont sa cour sicilienne devint le centre, sera signalée en son lieu ; il suffit ici de résumer l'attitude de ce nouvel empereur en face de la papauté et de l'Italie, telle surtout qu'elle est apparue à Dante et à ses contemporains^.
Orphelin de père et de mère à quatre ans, Frédéric fut confié à la garde du pape Innocent III, qui porta le prestige et la puissance du saint-siège plus haut encore que n'avait réussi à le faire Grégoire VI I^ Ce grand pape n'a pas été tout à fait exclu de la Divine Comédie, mais il s'en faut de peu, car Dante n'a rappelé son rôle qu'à propos de l'approbation qu'il accorda à la règle de saint François (3, XI, 92). Sous la tutelle de ce profond politique, Frédéric adolescent se montra, dit-on, d'une docilité exemplaire : paré du double titre de << roi des Komains >> et de << roi de Sicile et de Naples >>, il fut tenu entièrement à l'écart i des luttes que se livraient en Allemagne les prétenj dants à l'empire ; il promit même solennellement au I pape de ne jamais réunir sur sa tête la couronne im- I périale et celle de Sicile, Mais après la mort d'Innoj cent m (1216) et celle d'Otton IV (1218), Frédéric, 1 seul descendant de la dynastie de Souabe, n'hésita i pas à se faire couronner empereur à Rome, en 1220, I Allemand par son père Henri VI, qui fut un échan- I tillon encore très barbare de la race germanique^,
' 1. Je renvoie sur ce point le lecteur français aux excellentes pages qu'Emile Gebhart a consacrées à Frédéric II, au eh. IV de son Italie mystique (1890).
2. Voir Achille Luchaire, Innocent III, la 'papauté et V empire; 0 vol. Paris 1904-1908.
3. Ainsi s'exprime un historien allemand, Karl Federn, Dante (trad. ital., Bergame, 1903), p. 50.
normand et surtout sicilien par sa mère, pùréméilt italien par son éducation, Frédéric II fondit en une synthèse originale ces diverses hérédités ; mais il fut par-dessus tout un méridional, disons même un oriental ; car il ne faut pas oublier que la Sicile, point de jonction de toutes les civilisations écloses sur les bords de la Méditerranée, semble tendre la triple pointe de ses côtes vers l'Europe, vers l'Asie et vers l'Afrique. Si, dans l'antiquité, elle avait été colonisée par les Grecs et disputée par les Carthaginois aux Romains, elle avait ensuite reçu la visite des Sarrasins et des Normands. Restée en relations étroites avec les musulmans d'Espagne, elle accueillait libéralement les juifs chassés de tous les autres pays. Or, à chacune de ces sources, Frédéric emprunta quelque chose; mais sa conception de la monarchie fut surtout orientale.
Sa solution du conflit entre l'autorité spirituelle et l'autorité impériale était l'absorption de la première par la seconde : il se considérait comme au-dessus de toutes les foudres dont les papes pouvaient le menacer. Excommunié à satiété, trois fois mis au ban de l'Église et finalement déposé par un concile, il ne se laissa troubler par aucune de ces représailles ; son idée était que, la religion étant chose purement individuelle, le clergé n'avait à s'occuper que de l'exercice du culte et de la direction des âmes ; l'Église ne devait pas exister en tant que corps organisé ; elle n'avait pas à jouer de rôle politique. Souvent Frédéric II dut envier les empereurs de Constantinople et les Kalifes, qui n'étaient pas obligés de compter avec la rivalité d'un pouvoir religieux !
Pour entreprendre de réaliser une conception aussi hardie, il fallait avoir les mains entièrement libres, réunir en sa personne tous les pouvoirs, toutes les jurii
dictious, toutes les forces de ses États. Frédéric n'hésita pas à rompre le pacte féodal sur lequel reposait la société de son siècle : il enleva toute autorité à ses vassaux, foula aux pieds leurs privilèges, et s'entoura de deux ou trois hommes de confiance, esclaves de sa volonté, qu'il avait tirés du néant où, d'un geste, il pouvait les replonger — tel ce Piero délia Vigna, auquel Dante a consacré un des plus curieux épisodes de l'Enfer (ch. XIII). Ainsi isolé au sommet de la hiérarchie ecclésiastique et de la hiérarchie féodale, également hostiles, Frédéric avait besoin d'une garde prétorienne d'une fidélité à tout-e épreuve, prête à toutes les besognes, quelque chose comme des janissaires; il les eut. C'était un corps de Sarrasins qu'il établit et isola dans un campement, près de Lucera : il se les attacha par des bienfaits et des privilèges, notamment en leur laissant la liberté de vivre selon leurs lois et leurs usages. Séparés du reste de l'islam, ils étaient dans la main de l'empereur, et les menaces d'excommunication n'avaient aucune prise sur eux. Que manquait-il encore à ce descendant des Hohenstaufen pour être un véritable souverain oriental? On murmurait tout bas, avec scandale, que l'empereur avait un harem !
Une personnalité aussi puissante, aussi originale, aussi déconcertante, était bien faite pour déchaîner les passions les plus contraires. Du côté guelfe, le pape avait donné le ton dans ses encycliques : Frédéric était la bête de l'Apocalypse, un nouveau Lucifer lancé à l'assaut du trône de Dieu ; une figure de l'Antéchrist^, et, pour tout dire d'un mot, un athée — on disait alors un << épicurien >>. L'Église ne lui savait aucun gré de ce qu'il n'avait jamais soutenu d'antipape, jamais pro-