‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 8 sur 71 · Encyclique Ascendit de mari ; voir Oebhart, p · texte numérisé non relu

Encyclique Ascendit de mari ; voir Oebhart, p

voqué de scliisme ni toléré d'hérésie parmi ses sujets : un peu plus de soumission aux vues temporelles des papes eût été mieux goûtée. Dans le camp gibelin, on tenait un langage tout différent. Le compilateur florentin des Cento novelle antiche, qui reflète assez fidèlement l'opinion régnante dans les petites cours de l'Italie septentrionale et centrale, ne tarit pas d'éloges sur la générosité et l'esprit de justice de Frédéric; il n'est pas jusqu'à son lieutenant le plus redouté, le sinistre Ezzelino da Komano, tyran de Padoue\ véritable incarnation du démon aux yeux des Guelfes, qui ne devienne, sous la plume du conteur, un assez bon diable.

L'attitude de Dante en présence de cette figure troublante est complexe et en partie contradictoire. On relèvera dans sa pensée d'autres fluctuations analogues, dues à l'évolution de ses sentiments touchant la papauté et l'empire : aux impressions purement guelfes de sa jeunesse succédèrent les réflexions nettement gibelines de l'âge mûr. Aux premières il doit l'opinion que Frédéric était un athée : en foi de quoi il l'a rangé parmi ces << épicuriens >> du sixième cercle « qui font mourir l'âme avec le corps» (1, X, 15, 119), sans pourtant camper le personnage en pied devant nous, et sans le faire parler. D'autre part, cet . empereur avait si nettement formulé le rôle purement ' spirituel de l'Église en face de l'autorité impériale, que j Dante trouvait en lui l'expression parfaite de ses propres conceptions politiques, et sa bienveillance pour ' l'œuvre de Frédéric perce dans l'épisode de Piero délia Vigna. Le colloque du poète avec le confident, le mi-, nistre tout-puissant de l'empereur, est empreint d'un'

1 . Dante nous le montre plongé jusqu'aux yeux dans un fleuve de sang (1, XII, 109-110).

respect, d'une pitié délicate et presque affectueuse dont l'Enfer offre seulement quelques exemples. Les causes de la disgrâce du << protonotaire impérial >>, qui s'était tué en prison, sont indiquées de façon à dissiper les mauvais bruits qui avaient circulé : non seulement Dante disculpe Piero délia Vigna de tout soupçon de trahison, mais celui-ci, bien que frappé par un maître jaloux de son autorité, et peut-être capricieux, rappelle en un vers plein de déférence et d'admiration — une admiration que l'on devine partagée par Dante — ce << seigneur qui fut si digne d'honneur » (1, XIII, 75).

Le grand effort tenté par Frédéric II, pour constituer en Italie un royaume indépendant de toute ingérence temporelle de l'Église, échoua misérablement. En 1248, les armes impériales, jusqu'alors constamment victorieuses, essuyèrent devant Parme un échec retentissant. Le légat du pape s'était enfermé dans la ville, qui soutint un siège héroïque : c'était un duel à mort. En face des remparts de Parme, l'empereur avait élevé un camp retranché, véritable ville improvisée, où il s'était établi avec son armée et sa cour, et qu'il avait ambitieusement appelée Victoria. Mais les assiégés profitèrent d'un moment de distraction de leur ennemi, trop sûr de vaincre, s'emparèrent de Victoria et la détruisirent après avoir fait un immense butin {Ep, VI). Ce n'était pas le seul signe précurseur d'une ruine prochaine : en 1245, le concile de Lyon déposait l'empereur ; son fils aîné, Henri, délégué de Frédéric en Allemagne, avait été emprisonné comme partisan du pape et s'était

donné la mort ; Frédéric II lui-même mourut inopinément en décembre 1250. Son second fils, Conrad IV, descendit en Italie pour faire valoir ses droits sur le royaume de Naples, et malgré l'opposition du pape, qui le déclara ennemi de l'Église, il réussit à s'emparer de Capoue, d'Aquino et de Naples ; puis il succomba à son tour (1254). Les haines guelfes imputèrent ces morts successives à Manfred, le bâtard de Frédéric II, qui se montra le véritable héritier de sa pensée, seul capable de continuer l'œuvre de son père en Italie.

En face de Conrad, souverain germanique qui franchit les Alpes à la tête d'une nombreuse armée, pour revendiquer un héritage lointain, Manfred représente l'Italien, à qui ces provinces font retour en vertu d'une espèce de droit naturel : de son père, il tenait la hardiesse, la passion des arts et de la poésie, le goût du luxe et de la vie orientale. Sur la charmante tête de ce jeune prince à la chevelure fauve^ se reportèrent toutes les sympathies et les espérances du parti gibelin. L'héritier légitime de la dynastie de Souabe était alors un enfant de trois ans, le fils de Conrad — on l'appela Conradin — que sa mère élevait en Allemagne, et ce fut d'abord en son nom que Manfred, prince de Tarente, se chargea de la régence du royaume ; puis, en 1258, le bruit de la mort de Conradin ayant circulé, Manfred fut solennellement couronné à Palerme, et les traditions de Frédéric II redevinrent plus que jamais en honneur à sa cour (DVE, 1, 12).

Cependant l'Église ne le tenait pas moins que son père pour un hérétique et un infidèle ; et comme l'excommunication ne pouvait rien contre lui, Urbain IV

1. «Il était blond et beau avec une physionomie pleine de noblesse. » (2, III, 107).

eut l'idée de faire appel à un prince étranger tout dévoué au saint-siège, pour délivrer l'Italie de ce scandale. Saint Louis, pressenti, refusa; mais l'offre, renouvelée par Clément IV, fut acceptée pour le frère cadet du roi, Charles, comte d'Anjou et de Provence. Ainsi l'Église, une seconde fois, sollicitait l'intervention de princes français pour la défense de son autorité temporelle.

Charles, couronné à Rome, entreprit sans retard la conquête de son royaume ; l'entrée lui en fut facilitée par une trahison au passage du Garigliano (1, XXVIII, 16-17), ce qui lui permit de marcher droit sur Bénévent, où l'attendait Manfred (12 février 1266). La bataille fut acharnée : les troupes guelfes, fanatisées par la prédication de la guerre sainte contre le << sultan de Lucera >>, déployèrent une vigueur exceptionnelle ; du côté de Manfred, la cavalerie allemande et les fidèles archers sarrasins n'épargnèrent pas leur vie, mais le contingent des Fouilles fit défection au moment décisif. Dédaignant d'échapper par la fuite, Manfred, dit-on, se dépouilla des insignes de la royauté, et mourut obscurément dans la mêlée. Pendant trois jours on ignora ce qu'il était devenu ; enfin son cadavre fut reconnu, et comme les barons qui l'avaient trahi le réclamaient pour lui donner au moins la sépulture, Charles d'Anjou refusa, car il s'agissait d'un excommunié. Il le fit seulement jeter dans un trou, au bout du pont de Bénévent ; puis l'armée victorieuse défila, et chaque soldat jeta une pierre sur le corps. Ainsi se trouva élevée l'espèce de pyramide barbare qui signala aux passants la place où reposait le beau Manfred. Cette sépulture était, paraît-il, encore trop honorable, car l'évêque de Cosenza, à l'instigation de Clément IV, déterra le corps et le fit porter hors du royaume qui

était une terre de l'Église. Tous ces faits avaient produit une impression profonde en Italie : et Dante, qui a tiré peu de poésie du personnage de Frédéric II, a évoqué la noble et douce figure de son fils dans un épisode touchant du Purgatoire (ch. III).

Grâce à l'appui de Charles d'Anjou, << l'homme au grand nez >> (2, VII, 113, 124), que Dante détestait, la papauté fut délivrée de ses ennemis les plus redoutés. Charles les extermina jusqu'au dernier; car lorsque Conradin, âgé de dix-sept ans, vint courageusement réclamer l'héritage de son père et de son oncle, le nouveau roi de Naples ne se contenta pas de le faire prisonnier à Tagliacozzo (1268) ; la sécurité de sa conquête lui parut exiger davantage : il fallait que cet adolescent fût décapité. Les Vêpres siciliennes (1282) ne tardèrent pas à témoigner hautement de l'impopularité du régime inauguré par le prince angevin (3, VIII, 67-75). Mais, en attendant, le parti guelfe était partout vainqueur : les empereurs Rodolphe P^ de Habsbourg, Adolphe de Nassau, Albert pr de Habsbourg ne se montraient pas au sud des Alpes, et les papes pouvaient s'abandonner sans contrainte à cette soif de domination et à cet amour des richesses que Dante devait leur reprocher avec tant d'insistance et de vivacité. Parmi les pontifes de la période qui suivit la ruine de la maison de Souabe en Italie, Dante nous montre Adrien V se purifiant du péché d'avarice (2, XIX, 99 et suiv.), Nicolas III au cercle des simoniaques (1, XIX, 64 et suiv.), et Martin IV, friand jusqu'à en mourir des anguilles du lac de Bolsena, parmi les gloutons (2, XXIV, 20-24).

On put croire un instant qu'un pape réformateur allait mettre bon ordre à ces scandales grandissants. C'était en 1292 : à la suite de la mort de Nicolas IV,

le conclave resta réuni deux ans, sans réussir à tomber d'accord sur un nom, les forces des candidats rivaux étant égales. De guerre lasse, quelques cardinaux proposèrent de faire un choix en dehors du sacré collège, et l'on s'entendit pour élire un vieil ermite, Pietro da Morrone, qui vivait dans la région montagneuse de Sulmona, où il jouissait d'une grande réputation de sainteté ; mais son principal mérite, aux yeux du conclave, était sans doute son âge — quatre-vingts ans — qui laissait prévoir l'occasion prochaine de procéder à une nouvelle élection.

Pape malgré lui, Célestin V eut peut-être l'intention de réformer l'Église ; mais la tâche était au-dessus de ses forces, et il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'y avait aucune entente possible entre ses auxiliaires indispensables, les cardinaux, et lui; il se démit donc après une expérience de cinq mois. Ainsi, des deux côtés à la fois, Eome se trouvait empêchée de jouer son rôle providentiel en Italie et dans le monde : les successeurs de Frédéric et de ses fils désertaient ce << jardin de l'empire >> (2, VI, 105) et s'en désintéressaient, et les papes s'abandonnaient sans aucune retenue à toutes les passions mondaines. Telle était la fatalité qui pesait sur l'Italie désorganisée, que si le hasard amenait un homme vraiment pieux à monter sur le trône de saint Pierre, il se voyait réduit à en descendre presque aussitôt !

Tous ceux qui, avec Dante, rêvaient d'une restauration de l'esprit évangélique à Rome furent grandement déçus ; ils le furent d'autant plus que la retraite volontaire de Célestin V livra la place au pape le plus entreprenant que l'on eût encore vu dans le maniement des affaires politiques. Sans réfléchir au grand âge de Pietro da Morrone, que sa vie d'ermite avait mal pré-

paré au rôle qu'il avait été appelé à jouer, sans considérer que sa sainteté pouvait lui valoir à brève échéance les honneurs de la canonisation^, le poète ne voulut retenir que cette abdication insolite qui replongeait l'Église dans les pires dangers, et il a dénoncé durement dans le vestibule de l'Enfer, parmi ceux qui n'ont pratiqué ni le bien ni le mal — tels les anges restés neutres entre Dieu et Lucifer — << celui qui par lâcheté a fait le grand refus >> (1, III, 60). Tous les commentateurs anciens ont reconnu Célestin V dans ce personnage ; et si quelques critiques modernes ont essayé, vainement d'ailleurs, de proposer d'autres identifications, c'est faute de comprendre que ce pape, quelle que fût sa sainteté, avait, aux yeux de Dante, trahi les desseins de la Providence qui voulait peut-être, par ses mains, restaurer l'autorité spirituelle de Kome.

1. Il fut canonisé en 1313; on verra plus loin que l'allusion à Célestin V est sûrement antérieure à cette date.

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