DEDICACE
SONNET
Vous verrez l'Italie, où la nature et l’art S’unirent pour former des œuvres merveilleuses,
Qui fontqu’au boutdu monde et jusqu'aux mers brumeuses Le nom de l’Italie est grand de toute pari;
Vous verrez son soleil qui n’a point de brouillard,
Son sol toujours fécond, ses cités glorieuses.
Ses marbres éloquents, ses toiles lumineuses,
Sans en rassasier jamais votre regard.
Ne vous étonnez pas s'il se fait un miracle.
Lorsque vous parviendrez jusqu’à la tombe où dort Le doux Cygne toscan dont l’amour fut l’oracle;
Car il st; lèvera par un suprême effort,
Et dira de sa voix grave et mélodieuse ; a \ous êtes comme Laure et belle et gracieuse. »
Puis son ombre au tombeau redescendra, joyeuse D’avoir encore ici sur vos traits admiré Le visage charmant qu’il avait adoré.
Le rôle de la femme était nul dans l’antiquité; la résignation était sa seule vertu. En Orient, elle était esclave; en Grèce, elle était confinée dans le gynécée; et si à Rome sa destinée s'était un peu relevée, c’est que les fils étaient si grands, que le respect arrivait quelquefois jusqu’aux mères.
Mais à Rome comme à Sparte, comme à Athènes, les chants des poètes étaient en l’honneur des courtisanes, et l’amour n’était un dieu dans l'Olympe que par l’inceste et l’adultère.
Platon déposséda ce dieu enfant; il donna à ce
mot amour une valeur métaphysique qui lui ôtait
PRÉFACE
son individualité, mais qui l’associait à la pensée même de ce dieu unique que son génie lui avait révélé.
Ce fut une immense révolution de la pensée; mais elle ne s'étendit pas jusqu’à la femme, car elle restait en dehors de ces reves philosophiques. Ce n'était donc encore que le travail de la pensée humaine qui préparait le terrain pour l’arrivée du christianisme.
En effet, cet anathème qui pesait sur la destinée de la femme ne devait être levé qu’à la naissance du Messie.
Alors la maternité devient divine; la beauté devient chaste; la femme devient l’intermédiaire entre le créateur et la créature. La foi , l’espérance et la charité sont ses plus beaux attributs, et la glorieuse communauté du martyre la rend l égale de l’homme sur la terre et dans le ciel. Enfin l’esprit chevaleresque du moyen âge la fait souveraine et dépose à ses pieds la rudesse des barbares du Nord.
Maintenant les poètes de la femme vont venir; la poésie ne renaît que pour la célébrer.
Nous voyons d’abord les poètes provençaux apparaître; mais les langues nouvelles bégaient en-
PRÉFACE
core, et leurs essais ne sont que des préludes gracieux qui préparent la venue des grands poètes italiens.
Ces grands poètes sont Dante et Pétrarque. Leurs premiers chants sont des chants d’amour. Tous deux aiment avec la fougue de l’âge et l’ardeur de la passion ; mais Béatrice est une femme du siècle nouveau; elle est pure, et elle inspire la pureté; elle est chaste, et Son amant sera chaste ; mais Laure est une sœur de Béatrice, et Pétrarque l’aime vingt et nn ans; et, pendant ce long espace de temps, la passion du poète s’épure, et le visage doux ou sévère de Laure suffit pour faire pluie ou soleil, hiver ou printemps dans ce cœur qu’elle gouverne à son gré; ces deux femmes meurent chastes, et telle est la force de l’amour qu’elles ont inspiré, qu’il survit à la mort et se nourrit de l'espérance d’être couronné dans une autre vie.
C’est que, pour Dante et pour Pétrarque, l’amour n’est plus l’enfant mutin d’Anacréon et d’Horace; c’est, comme tous deux l’appellent, un maître puissant qui les domine, qui les ploie sous le joug et
leur montre du doigt le ciel comme seule espé-
rance î
PRÉFACE
En effet la forme, à cette époque, n’est plus rien : l'àme est tout! Voyez les premiers essais des mosaïstes et des peintres primitifs : au lieu des nudités grecques et romaines, voyez ces longues robes dont les plis roides et inflexibles semblent craindre de trahir des beautés qui pourraient éveiller les sens; toute la pensée est dans la figure et dans les yeux levés languissamment vers le ciel.
Ainsi l’amour que nous a transmis le moyen âge, c’est l’amour rêvé par Platon, né et grandi sous les auspices de la religion chrétienne, armé chevalier dans les beaux temps de la chevalerie , et placé dans le ciel par les artistes et par les poètes.
PRÉFACE
Dante et Pétrarque, par l'exemple de leur vie et par leurs j>oésies, sont les révélateurs et les plus grands interprètes de cette nouvelle religion de l’amour dont ils sont, en quelque sorte, les martyrs et les saints.
Les poésies lyriques de Dante sont peu connues; on les oublie presque dans l’ombre que projette son grand poème de la Divine Comédie.
Celles de Pétrarque font sa gloire en Italie et dans le monde.
Dans le nombre des poètes qui, après eux, ont chanté l’amour, les plus célèbres en Italie sont Michel-Ange et le Tasse ; c’est la même école platonique et chrétienne. Dante et Pétrarque reconnais-
PRÉFACE
sent en eux des frères, et ils forment à eux quatre la plus belle part de la gloire littéraire de l’Italie.
Presque toutes ces poésies amoureuses ont été écrites en sonnets.
Le sonnet est un petit poème complet qui encadre avec précision et netteté l’idée ou le sentiment que le poète veut y enchâsser. Le mot soneito vient évidemment de suono , parce que dans l’origine on y adaptait de la musique, et on le chantait en s’accompagnant sur le luth.
Le sonnet est, dit-on, d’origine arabe, et a été introduit en Europe par les troubadours provençaux qui l’ont trouvé implanté dans leur patrie par le passage des Arabes d’Espagne.
C’est vers le milieu du xin° siècle que le sonnet acquit droit de cité en Italie, grâce à Guitton d’Arezzo qu’on considère comme le premier poète qui ait écrit en langue toscane. Il était né trente-cinq ans avant Dante. Le premier il donna au sonnet des règles fixes; c’est de lui que Pétrarque dit dans ses Triomphes :
Guitton d’Arezzo
Che di non psser primo par ch’ ira aggia...
PRÉFACE
En eft’et, cette pâle lumière fut bientôt éclipsée par l'astre de Dante.
Si Guitton fut en quelque sorte te Cimabué de la poésie italienne, on peut dire que Dante en est le (iiotto , niais seulement dans les gracieuses poésies de sa jeunesse ; car plus tard, dans son grand poème, il devait à lui seul faire arriver la langue toscane à son apogée, tandis qu'il fallut tout un siècle d'artistes pour faire faire les mêmes progrès à l'art de la peinture.
Pétrarque, lui, est bien le Raphaël de la poésie. C’est la même beauté, la même chasteté, la même perfection que chez le peintre d’Urbin.
Nous cesserons là ces comparaisons qui pourraient paraître puériles si nous les poursuivions en cherchant au Tasse une parenté avec le Corrége ou le Guide.
Mais Michel-Ange ne peut être comparé qu à luirnèine. Vous trouverez chez le poète, ainsi que chez I artiste, les mêmes qualités et nous oserons dire les mêmes défauts. Si l'un tourmente le marbre, l'autre tourmente aussi quelquefois la pensée; mais c'est la même ampleur de style et la même hauteur de conception.
Mi!
PRÉFACE
Nous avons entrepris de traduire un choix des poésies lyriques de ces grands poètes. Si les sonnets de Pétrarque ont eu déjà les honneurs de la traduction, ceux de Dante, de Michel-Ange et du Tasse, n'ont pas encore été traduits en vers français.
La réunion de ces quatre poètes nous a paru intéressante; on aura, en quelque sorte, l’histoire du sonnet d’amour en Italie, histoire représentée à ses époques principales par ce que le génie italien a eu de plus grand et de plus beau dans les arts et dans la poésie.
l ue traduction bien faite doit être connue la gravure d’un tableau; être traducteur comme Calamatta est graveur serait atteindre à la perfection.
Nous ne prétendons pas avoir eu assez de talent et de bonheur pour arriver jusque-là, tant s’en faut ; mais, alin d’en approcher le plus possible, nous avons d’abord traduit en vers, parce que le vers seul peut tenter de reproduire la couleur et l’harmonie du vers. Puis nous avons conservé la forme rigoureuse du sonnet; car il nous semble que c’est le moins qu’on puisse faire que de conserver à l’auteur qu’on traduit la physionomie qu'il a préférée.
La difficulté devait être bien plus grande, sans
PRÉFACE
aucun doute; niais cette difficulté même nous a été utile et nous a fait, au moins, conserver tous les plans de ces petits tableaux, si nous n’avons pas réussi à en reproduire tous les tons et toutes les linesses.
Cette traduction a été commencée en 1842 en Italie; elle a été souvent interrompue et toujours reprise avec un nouveau charme. Nous 11e songions guère alors à la publier; ce n'étaient que des études où nous nous plaisions , et elles ne prouvaient qu’une chose, notre amour pour la langue du beau pays où résonne le si :
li bel pacse ove il si suona.
Dantk.
Nous devons craindre du lecteur le jugement que nous avons nous-mêmes plus d'une fois porté sur notre traduction; mais il a une ressource toujours à sa disposition, c'est celle de fermer le livre et d'oublier les traducteurs.
Quant à nos poètes bien-aimés «pii ont été pour nous l'objet d'études si douces et si pures, nous leur devons bien des excuses pour les livrer ainsi travestis au public ; mais il y a longtemps que nous
PRÉFACE
avons reconnu notre faute et que nous leur avons adressé cet acte de contrition.
O poètes amants, que votre amour pardonne !
Nous vous avons, hélas! traduits et mutilés,
Nous avons profané ces autels étoilés Où chacun de vous quatre a placé sa madone.
Sous l’éclat dont la muse ainsi les environne,
Nous aurions dû, les yeux par le respect voilés, N’admirer, que d’en bas, leurs fronts immaculés,
Sans oser de nos mains toucher à leur couronne.
Raphaël eût pu seul éterniser leurs traits,
Et, leur donnant le nom de vierges aux sonnets,
Leur trouver dans son ciel une place assez haute.
Poètes, pardonnez! Voyez... chacun de nous Se frappe la poitrine, et vous dit à genoux :
C’est ma faute, ma faute et ma très-grande faute!
DANTE
A DANTE
SONNET
Béatrice est au ciel : là son œil attendri
Suit toujours cet amant qui chanta sa mémoire
Et qui lui confia son amour et sa gloire ;
Dès neuf ans à ses veux son étoile a souri.
Pour la rejoindre, il a, pâle et le pied meurtri. Traversé tout l'enfer; et jusqu'au purgatoire Il a continué sa course expiatoire;
Car ce fut là ta vie, ù Dante Alighieriî
Mais enfin, sur le seuil de la céleste sphère.
Tu pris le rameau d’or de cette main si chere Et tu t'agenouillas plein d’amour et de foi;
O fut alors, tandis qu’une ingrate patrie Condamnait à l'exil ta vieillesse flétrie.
Une les jiortes du ciel s’ouvrirent devant toi î
Dante! A ce nom, l’on se sent saisi d’un respect involontaire, on se découvre la léle comme si l’on entrait dans une de nos cathédrales gothiques. Debout et solide comme elles, Dante a traversé les siècles, et nous ramène par le souvenir vers ces immenses ténèbres du moyen Age dont il est la lumière! Nous assistons aux grandes luttes des Guelfes et des Gibelins, ces deux noms barbares fl) venus du Nord comme des conquérants pour décimer l’Italie; nous revoyons la Florence féodale, ses agitations turbulentes et ses guerres civiles; nous quittons cette patrie ingrate pour labourer avec lui les mers orageuses de l’exil dans cette barque sans voiles et sans gouvernail qui
(«; Welf H Weibling. — Voyez l’ouvrage de M. Ozanam, Dante et ta Philotophie catholique du xiii* necle. ouvrage précieux après lequel il ne reste plu» qu'a être plagiaire.
l»A MK.
l’a porlé vers tant de ports, tant de fleuves, tant de rivages (1). Kntin, avec lui, nous montons et descendons les escaliers étrangers, et nous mangeons le pain amer de l’hospitalité (2).
Pourquoi ce privilège d'omiper de lui la postérité comme il a occupé son siècle?
Parmi les poètes, les uns sont des révélateurs d'avenir, vagues prophètes, nobles rêveurs, étoiles vacillantes dont les rayons ne nous échauffent pas; les autres nous apportent des plaintes et des regrets, échos de douleur qui ne se réveillent que dans ceux qui ont les mêmes souffrances, mais qui sont muets pour la foule.
Théologien, soldat, philosophe, citoyen et poète, Dante fut à la fois action et pensée. Il touche tous les sentiments, à toutes les croyances, à toutes les passions de l’homme; il est à lui-même son poème.
Il combattit à Campoldino dans les rangs des Guelfes, fut au premier rang, et remporta avec eux la victoire (1289>. Il fut l’un des six prieurs de Florence (IM juin 1300). Nous le voyons quatorze fois ambassadeur, et c'est dans sa dernière ambassade à Rome qu'il reçoit la sentence du parti guelfe qui le condamne à une amende de six mille livres et au bannissement (27 janvier 1302); deux mois après, il était par contumace condamné à être brûlé vif (10 mars 1302''.
Chassé de sa patrie, il conserve pour elle un amour qui
(1) Voramrnic io sono slato Icgnn son/n \cln r scn/.a govvrno portait» a tliversi porli r fori c liti, <!al vonlo arrrn rhr vapora la dolorosa povcrta.
Dvui, Cnnrîin, Irai. I.cap. m.
(i) PjkttAOISO, \\l|,
Tu provrrai si ronu1 iu «li sale Ko pane altmi, e cotne è duro rallr l,o scendcrc e il salir per l’altrui seale.
NOTICE
sYxhale souvent en regrets touchants (1 ) ; niuis il n'y rentrera pas, f*arce que son honneur et sa gloire ne peuvent accepter les conditions ignominieuses qu’on ose mettre à son retour (2).
'I, Il lirllo ovilc ov’io dormi agnello! dil-il on parlant do Florence.
l'Afl.VUlS, XXV, V. 8.
» J ai pitio do tous les malheureux, mais ma plus grande pitié osl pour ceux <1 in vivent dansl'exil, et no peuvent voir leur pairie que dans leurs reves. »
Or vulgarr Eloquio, livre 11, cli. iv.
< Nous qui avons aujourd'hui pour pairie le monde, comme les poissons ont la mer, bien que nous ayons bu l'eau de l'Arno avant d’avoir eu des dents, et bien que nous aimions tant Florence que pour l'avoir aimee nous souffrons un injuste exil, nous appuyons l'epaulc de notre jugcmeni sur la raison plutôt que sur le sentiment, etc. ••
lir ciilg. Elaq ., liv. I, ch. vt.
« Ah', pldt ail souverain de I univers que le motif qui me fait parler de moi n’eût jamais existé, que personne n’eùl eu de torts v is-à-vis de moi, et que je u'eusse pas eu a souffrir injustement l'exil et la pauvreté. Depuis qu'il a plu aux riloyeus de la très-belle el de la très-célèbre fille de Rome, Florence, de me rejeter de son doux soin, dans lequel j'ai été mis au momie, et nourri jusqu'au sommet de la vie, el dans lequel je voudrais pouvoir reposer mou esprit fatigue el finir les jouis qui me sont comptes, l’on m'a vu voyageur dans loule Fllalie, el, presque mendiant, montrer a Ions les plaies de la destinée. -
i'onrilo, Ir. I, eh. ni.
2, On exigeait qu'il payât une amende, qu'il se rendit en prison, et qu'il eu sortit un cierge a la main, pour aller faire amende honorable devant l'eglise principale de Florence. « Est-ce là, s’errie-l-il dans une lettre latine, est-ce là la façon dont rentrera Dante Alighieri dans sa patrie, après un exil de près de quinze ans? Ksi-ce la le prix de mon innocence que loin le monde connaît? , / Est-ce là le prix de mes sueurs el de mes longues études? Loin de moi, loin de tout homme voue à la philosophie, celle bassesse qui est le propre d’un comr de houe ! Que j'aille, moi, faire amende honorable a la porte île l'eglise comme le ferait quelque misérable pédant nu tout homme sans réputation! Loin de moi, loin d'un homme qui proche l'équité, l'idée de me faire tributaire de ceux qui m'offensent, comme s'ils avaient bien mérité de moi! Non, ro n’est pas là Ir rhemin pour retourner dans sa patrie, o mon pere! Si vous ou d'autres pouvez en trouver un qui n'cnlovch Dante ni la réputation ni l'honneur, ah! certes, je l’acrepte, et je ne reviendrai pas à pas lents, je vous assure; mais, si le moyen n'est pas honorable, je ne rentrerai jamais a Florence. Eh quoi ! le soleil et Ips étoiles ne se voient-ils pas de tous les points de la terre? Ne pourrai-je partout méditer sur la vérité, qu i! faille d’abord faire dp moi un homme sans gloire Pt sans honneur aux yeux du peuple de ma patrie ; et le pain certes ne me manquera pas. »
UANTK.
Dante est né à Florence, U* 14 mai «T A lighieri degli
Alighieri et de donna Bella sa femme: il fui baptisé à Saint- Jean-Baptiste sous le nom de Durante que l'usage changea et maintint en celui de Dante. Brunetlo Latini, philosophe, poète et savant, auteur de plusieurs ouvrages, entre autres du Trésor qui fut composé en langue française et écrit en France, était sans doute l'ami de sa famille, car il tira l’horoscope du nouveart-né et prétendit lire dans les destinées de l'enfant la glorieuse carrière qu’il devait parcourir. Ce fut, ajoute-t-on, la raison qui l’engagea à se charger de son éducation. Il fut donc son maître, et entre le maître savant et l’élève prédestiné il y eut un attachement profond dont nous lisons les preuves dans un touchant passage de la Divine Comédie.
Dante et Brunetto Latini se rencontrent dans l'enfer. « Kst-ce vous que je vois ici, messire Brunetto? » s’écrie le poète. Fl, après quelques paroles échangées, le maître continue : « Si mon jugement ne m’a pas trompé lorsque j’étais encore dans ce beau séjour de la terre, tu n'as qu’à seconder l'étoile sous
laquelle tu es né, et lu ne peux faillir d'aborder au port de la gloire; et si la mort ne fût pas venue trop tût pour moi, en te voyant si favorisé du ciel, je t’aurais encouragé à l’étude. » Plus loin, c'est le poète qui parle ; « Ah! si ma prière eût pu être accomplie, vous ne seriez pas eucore exilé de l’humaine nature, car j’ai gardé dans ma pensée et je revois aujourd'hui avec douleur la chère et douce figure paternelle de celui qui, sur la terre, m’enseignait comment l’homme de\ient éternel (i), et, tant que je vivrai, ma langue rendra témoignage de la reconnaissance que je vous dois. »
Toutes les heureuses facultés de l’esprit, de l'intelligence et du coeur, se développèrent rapidement chez le jeune élève de Brunetto Lalini. Il se rend à lui-même justice dans ces vers qu'il met dans la bouche de Béatrice, quand elle lui demande compte de ce qu’il a fait des facultés que Dieu lui avait données en partage :
Ottesli lui lut ttelln sua \ita nova Yirtualnienlc cite ngtti ahito «lestro battu avrebbe in lui mirahil prova.
Purg., xxx, y. 115.
Son ardeur pour l’étude était poussée à un tel point, que sa santé en était souvent altérée Si.
Dante perdit son père de bonne heure; sa mère, laissant a
'lj Clin in la mente inc litta, ed or m'arcora l.a car;» huona immaginc patenta lli vni, quando ncl inondn ad nra ad ora M'inwpa»»!? rnme l'iiom s’rtcrna.
Im ., cl). XV, V. Hô.
« A forer dr fatiguer mes veux par la lecture, les esprits dr la vue devinrent en moi si faibles, que les étoiles me paraissaient toutes comme entourées d'un cercle blanc, ei re ne fui que par un long repos dans des lieux (rais et fermes a toute lumière, et en baignant le globe de l'onl dans l'eau vive, que mes yeux reprirent de» forer» et que ma vue revint en bon Hat. Ne t’etontir pas lerieur, si j'ai dans ma mémoire tant d'écrivains. >•
/>*• mlg. Hluq , li\. Il, cap. )».
DANTE
Brunetlo Latini le soin de ses études sérieuses, s’occupait de donner au jeune enfant des jouissances moins austères et plus douces. Il apprit le dessin. Il dit lui-même, dans le petit livre que nous avons traduit, qu’un jour il s’occupait à dessiner des anges en souvenir de Béatrice. Son amitié pour Giotto, cet enfant que Cimabué alla chercher parmi ses moulons pour en faire le premier peintre d’expression qui ait paru au moyen âge, est célèbre, et a sans doute donné lieu, autant que le mérite du peintre, au souvenir qu'il nous en a laissé dans son poème (I).
Vasari prétend que les scènes de l’Apocalypse peintes par Giotto dans l’église du monastère de Sainte-Claire, à Naples, furent de l’invention de Dante; il est certain aussi qu’il fournit à son apii non-seulement des sujets, mais des dessins. Il avait travaillé avec lui à l’esquisse du tableau qui représente la grande scène de l’enfer, et qui est dans une église de Padoue (2).
Outre le dessin, Dante apprit encore et aima la musique; il jouait du luth et chantait, il eut pour ami intime le Florentin Oasella, chanteur célèbre, homme de mœurs faciles et aimant la bonne chère. Dante le rencontre au purgatoire; après un échange de paroles amicales, il le prie de chanter (3). Casclia
(I) Crcdelle Cimabo nclla punira
Ti’tier lo campo, e ora lia Uiolln il j<riil«
Si chc In lama <li io|ni oscura,
l'um;., cap. \i, v,!U.
’i) V,\s, vm, Vitadei pillori. — Bk.wkxuto in hioi.v. Comment. <!>■ Ihnir.
— Uamjisucci, Vie tir Uiotlo.
'.%i Si’ nuova Ickk«‘ non li loiilic
Memoria o uso allatnoroso canin Clic mi snlca quciar mile mie voplie, l)i rio li piarria ronsolnn* ali|unnlo I. 'anima min rhe con la sua iicrsona Venendn «pii e alfannala lanto.
baur rhr nrlln mcnlr mi rntfiomt Comineio e|(li nllor si ilolce meule Clic la (tnlrcftza aiicor mi siioua....
l'cr.c., cap. it, v . KM».
NOTH.H.
entonne une canzune que le poêle avait composée en l'honneur de Béatrice, et lui fait éprouver un tel plaisir que le souvenir l’en charme encore. Toutes les ombres se sont arrêtées suspendues à sa voix, et il faut que le vieux Caton (J) vienne gourtuander leur paresse pour qu’elles reprennent leur marche vers la porte du purgatoire.
Dante aima aussi beaucoup un autre musicien, appelé Belaqua, excellent fabricant d'instruments de musique. Il parait qu’il était d'une humeur paresseuse, car il le place dans le groupe des négligents, à la porte du purgatoire, où il atleud son tour, assis, les bras autour des genoux et la tôle penchée sur la poitrine.
Toutes ces amitiés de Dante pour de grands artistes n’empêchèrent pas son affection pour des hommes sérieux et graves. Son plus grand attachement fut pour Guido Cavalcanti, fils de Cavalcante Cavalcanti : c'était un beau jeune homme, poli mais dédaigneux et se plaisant dans la solitude; le peuple disait de lui que l’objet de ses recherches était de trouver que Dieu n’existait pas. Il laissa la réputation d’un logicien et d’un philosophe. Dante fait mention de lui dans plusieurs passages de la Divine Comédie.
Que le lecteur nous pardonne d’être entrés dans ces longs détails sur la jeuuesse de Dante; nous croyons pourtant qu’ils ne peuvent manquer de l’intéresser, car ils le mettent, pour ainsi dire, dans l’intimité de l'auteur que nous voulons lui faire aimer ici, et non plus seulement lui faire admirer avec crainte et respect. Le lecteur peut maintenant le voir avec nous dessiner dans l’atelier de Giotto et s’entretenir avec lui de son art; il peut le voir écoutant son ami Casella chanter ou lui soumettant une nouvelle canzone ù mettre en musique, ou bien le suivre dans la
l Caton, dans lo pormi' ilr Danlr, «■>( mis a la «anli- <li"> abords «lu purgatoin*.
U DAME
boutique de Belaqua, quand il va lui reprocher sa lenteur à lui rendre le luth qu’il devait réparer, et le plaisanter sur son péché habituel de paresse; enfin, après cet usage frivole de la matiuée, il pourra s’enfermer en tiers avec lui chez Guido Cavalcante pour assister là à de sérieuses conversations, quelque dispute philosophique sur l'existence de Dieu ou quelque discussion sur la poésie; car nous savons que Guido dédaignait assez les vers, et n’avait pas pour Virgile le respect et l’affection qu’avait Dante (i).
Dante fut d’une stature moyenne; son visage était long, son nez aquilin, ses yeux un peu à fleur de tête, son menton prononcé et sa lèvre inférieure saillante; son teint était brun, ses cheveux et sa barbe épais, crépus et noirs; il avait la physionomie rêveuse et mélancolique, et la démarche grave comme il convient à un philosophe.
C’est ainsi que nous le dépeignent Boccace, Benvenuto da lmola et d’autres commentateurs.
Les anciens portraits de Dante le représentent déjà avancé dans la vie; on en a découvert un, il y a peu d’années, dans la chapelle du vieux palais du podestat à Florence; il fait partie d’une fresque peinte par Giotlo et récemment réparée par M. Antoine Marini. Ce portrait est curieux et plein d’intérèl : Dante tient une grenade à la main , il a vingt ans, l’air poétique et rêveur; on voit que la politique n’a pas encore passé par cette •tôle.
Mais il était plus jeune encore, il n'était qu'un enfant, lorsque sou cœur se prit, pour une autre enfant de son âge, d’une affection qui devait durer toujours et diriger toute sa vie; nous
i,t; Dniis V Enfer, eliap. \,i. (m, nous lisons a l'appui île celle opinion que llanli' s'adressant nu pere de (îuido, lui dil : Je lie liens pas de moi-meme; le unifie que mus mjer a mes rotes, c’est Virgile que peut-eire mire lils dédaignerait.
(‘'•■rseriii tîuido voslro ehl»e a disdegno.
NOTICE
empruntons à Benvetiulo d'Imola le récit de la première entrevue de Dante et de Béatrice.
« Folco Portinari, père de Béatrice, avait, suivant son habitude, choisi le mois de mai pour réunir à sa table ses voisins et leur famille; Dante, alors âgé de neuf ans, avait suivi son père Alighieri qui taisait partie des convives; il vit par hasard, au milieu d'autres jeunes enfants, la fille de l’hôte de la maison, à peu près de son Age, d'une figure charmante, d’un caractère plus charmant encore; elle entra tout à coup dans son coeur et n’en sortit plus, tant que dura sa vie, soit par une conformité d’humeur et de caractère, soit par une singulière influence du ciel. »
V a-t- il rien de plus aimable et de plus touchant que cette allection de deux beaux enfants purs comme des anges!
Béatrice était née la même année que Dante; son père, Folco Portinari, était un citoyen de Florence, riche et considéré (1); il avait sa demeure là où fut construit depuis le palais Salviati , et sa maison était voisine de celle des Alighieri. Dante, dans son poème, donne aux yeux de Béatrice la couleur de l’émeraude^). Elle avait donc les yeux de ce bleu tirant sur le vert, couleur que les flots de la mer ont quelquefois. Nous n'anticipcrons pas sur le portrait charmant que fait Dante de ses qualités dans la Vie nouvelle , ni sur les |>elits événements qui marquèrent les phases de cru amour, le lecteur y perdrait trop; nous dirons seulement que col amour fut toute la vie de Dante, il l’encouragea à l'étude, lui donna le goût et le besoin de la gloire, lui inspira tous les nobles sentiments du cœur, et le lit poète.
Béatrice mourut le 9 juin 1290, à l'àge de vingt-cinq ans; son illustre amant ne devait mourir à Kavenne que le 13 septembre 1521, à cinquante-six ans.
I j Son nom est msrril |t.irini le* Inenfaiieiir* de l lutpn.il de Sainle-Marir- Nouvellr, sur une laide de pierre que l'on voit enenre.
•i, Posln l'a vrai dinanri agit smeraldi.
Pim.., c. xxxi, v. lis.
Hi
OA.MK.
Un in«>t maintenant sur la Vilunmcu.
Jusqu'au moment où le cœur s’éveille à l'amour, l'homme a peu de souvenirs; la vie ne date que du jour où le cœur se sent vivre, c'est ce que Dante appelle la vie nouvillc.
Ce petit livre, mêlé de prose et de vers, est l’histoire de son premier amour; c’est le commentaire des poésies faites en l’honneur de celle qu’il aimait, truand on lit ce curieux ouvrage, on croit avoir sous les yeux une de ces délicates miniatures du moyen âge remplies de détads finement touchés; vous voudriez reprocher un peu de roideur dans certaines poses, mais que de grâce dans le reste! un peu de pédantisme, mais que de naïveté partout !
L'auteur n’est pas encore vieux (iiheltn, implacable dans
NOTULE.
ses haines, le sombre et orgueilleux banni, le pourvoyeur de l’enfer, le chantre du purgatoire*, le peintre exalté du paradis; c’est le jeune homme amoureux, c'est l'étudiant qui met au service de son amour ses thèses de philosophie et toute sa science récemment acquise.
Ceux qui ont prétendu que l’amour de Dante pour Béatrice était un rêve, et ne cachait qu'un symbole, ont lu ce livre avec une préoccupation savante bien aveugle, s'ils n’y ont pas vu le sentiment le plus candide et le plus pur qui ait jamais existé.
U y a dans la Divine Comédie des symboles et des allégories; c'était la mode du temps, et M. Ozanam (1) nous a donné à ce sujet des éclaircissements précieux ; nous sommes cependant bien loin de leur accorder un but systématiquement mystérieux et politique. Où donc serait l’obscurité? Dante ne cache pas le fouet sanglant dont il tlagelle les abus de son temps. Guelfes et Gibelins ne nous paraissent pas combattre à l’ombre des énigmes; on leur connaît d’autres champs de bataille au grand soleil. Cæ qui nous parait obscur l’est devenu, mais ne pouvait l'être au temps de Daute. On a été jusqu’à dire que la langue vulgaire avait été préférée par lui comme une espèce d’argot politique (qu’on nous pardonne le mot ) destiné à cacher sa pensée. Comment le croire? Cette langue était celle de tout le monde, elle ne se composait pas d’hiéroglyphes, elle n’était exceptionnelle que comine langue littéraire. C’était, ce nous semble, au contraire, pour être mieux entendu de tous, que ce grand pamphlet fut écrit en langue vulgaire. Rapportons-nousen, au reste, à l'avis de Dante :
« Le premier, nous dit-il, qui écrivit en langue vulgaire y fut entraîné par le désir de se faire comprendre d’une dame qui n’entendait pas les vers latins (2). »
(I llanlr rl la l,hilmophir au Mil* siècle.
• •i) Voyez pjijji* lîl ' Yir iwurrllr j.
DAME
Voilà, suivant nous, une raison plus juste que toutes tes autres, et qui a te mérite d’ètrc plus chevaleresque dans sa simplicité.
Revenons à notre Vie nouvelle, nous qui croyons à l'existence
de Béatrice et à l'amour de Dante.
Béatrice a-t-elle répondu à cet amour?
Il y u tant de modestie dans cette œuvre charmante, tant de chasteté, tant de respect de la femme aimée, qu'on y chercherait vainement la preuve d’un amour partagé, à moins qu’on ne cherche dans ce que le poêle ne dit pas; et, en effet, un des motifs qu’il donne pour ne pas traiter le sujet de la mort de Béatrice dans son livre, c’est que « il ne serait pas convenable de l'entreprendre, parce qu’en traitant ce sujet, il faudrait faire mon propre éloge, ce qui serait présomptueux et blâmable (!).»
Sans doute Béatrice, à son lit de mort, aura parlé de lui; peut-être a-t-il été appelé près d’elle; peut-être lui a-t-elle dit qu’elle l’aimait et qu'elle regrettait de mourir.
Mais lui ne le dit pas; il voulait que la mémoire de Béatrice
nous arrivât pure comme celle d'une sainte. Ne trouvons-nous pas une nouvelle preuve qu'elle ne fut jmis indifférente à tant d’amour dans 1e xxx‘ chant du Purgatoire de la Divine Comédie, où elle le couvre de confusion en lui parlant de ses infidélités? Cr n’est pas seulement la sainte qui parte, c'est la jeune fille jalouse, même au ciel , de vœux qui n’étaient pas |»our elle.
Il faut avouer que notre poêle avait plus d’une fois donné lieu à ces reproches, et il y a dans ce petit livre un épisode plein de grâce. Après la mort de Béatrice, une dame, qui voit Dante pleurer, lui montre une vive pitié; 1e poète la remercie et lui envoie des vers; cette pitié lui fait verser des larmes plus douces qu’il ne voudrait, puis il oublie de pleurer. Il est difficile de
(I) Vo>«. pillir H7 1 Vie nouvelle ).
NOTICE
Il)
mieux nuancer une apparence d'infidélité. Heureusement Héit- Irice, vêtue comme au premier jour, jeune comme au premier temps de son amour, passe comme une vision dans un de ses rêves, et su vue seule fait couler de nouveau ses larmes et lui rappelle cet amour auquel il veut rester éternellement fidèle (1).
A la fin de la Vie nouvelle , Dante annonce clairement le poème de la Divine Comédie , et s'écrie qu’il dira de Béatrice ce qu’on n'a jamais dit d’une aulre dame.
Jamais promesse ne liit plus magnifiquement tenue.
:| j II parait que le remords de celle infidélité passagère a poursuivi Dante jusque dans sa vieilli sse, rar nous lisons dans le Concito : « Dico e aflVrmnrhe la donna di die m'innamorai appresso lu primo amorc. Tu la kellissima e onestissiina ligtia dello itnperadore dell’universo alla quale Pitagora pose nome lllosotia. » N'eu déplaise a l'illustre Dante, mais reri nous parait el tchermu
drlla vérité (expression de la Vit» nuara j. Au reste, nous rerommandons ]
relie nouvelle ex ru se aux amants inlideles.
LA VIE NOUVELLE
Ici commrnrr un livre que Dante lllfhlerl de Florence a falt(l).
Dans cette partie du livre de ma mémoire, avant laquelle on aurait, à peine, pu lire quelque chose, se trouve une rubrique qui dit : Ici commence une vie nouvelle. Sous ce titre, je trouve beaucoup de choses inscrites et des compositions qu’il entre dans mon projet de rassembler dans ce petit livre, sinon toutes, au moins leur substance.
Déjà, depuis ma naissance, le ciel de la lumière avait presque accompli sur lui-même sa neuvième révolution, lorsque, pour la première fois, apparut à mes yeux la glorieuse dame de ma pensée, que beaucoup de personnes
(1) Nous avons traduit le plus littéralement possible, parce que nous avons voulu conserver la physionomie toute moyen àffe du livre; faire autrement , il nous semble que c’eût été revêtir d'un habit moderne un des portraits de (ïiotto.
DAM K
ont nommée Béatrice, parce que c’était le seul nom qu’elles pussent lui donner.
Elle était dans ce monde depuis assez longtemps déjà l>our (jue le ciel étoilé se fût avancé vers l’orient de la douzième partie d’un degré; de sorte que, lorsqu’elle m’apparut, elle commençait sa neuvième année, et moi j'avais presque accompli la mienne.
Elle était vêtue d’une étofl’e de couleur rouge, riche à la fois et simple, et toute sa parure était appropriée à sa grande jeunesse.
A ce moment, je le dis dans la plénitude de la vérité, l’esprit vital , qui a sa demeure dans la chambre la plus secrète du cœur, commença à trembler si fortement, que toutes mes artères battaient avec une terrible violence, et cet esprit tout ému disait ces paroles : Ecce Deus for tior me qui veniens dominabitur mihi (I).
Dans ce moment, l’esprit organique, qui demeure dans la chambre haute du cerveau vers lequel tous les esprits des sens jiortent leurs perceptions, commença à s’émerveiller, et, s'adressant spécialement aux esprits de la vue, dit ces paroles : Apparut t jam beatitudo vestra (2).
Dans ce moment encore, l’esprit naturel, qui demeure dans la place où s’élabore la nourriture de l’homme, commença a gémir, et dit en pleurant ces paroles : Heu miser! quia fréquenter impeditus ero, deinceps (3).
Dès lors l’Amour domina mon âme, qui lui hit tout
(ij Voici un Dieu plus Tort que moi qui me subjuguera.
(ïj Votre béatitude est apparue.
lit) Malheur k moi! car bien souvent je serai trouble.