I.A VIK MOI V Kl.l. K
aussitôt (lancée, et commença à prendre sur moi, par la force que lui donnait mon imagination, une autorité irrésistible et telle, qu’il me fallait suivre absolument toutes ses volontés.
Il m’ordonnait souvent de chercher à voir ce petit ange enfant. Aussi, bien des fois, enfant moi-même, je cherchais l’occasion de la rencontrer, et je la voyais avec une démarche et un extérieur si pleins de noblesse et si dignes de louange, que, certes, on pouvait dire d’elle cette parole du poète Homere : Elle ne paraissait pas la fille d'un mortel, mais la fille de Dieu.
■ Bien que la présence continuelle de son image dans ma pensée fût le moyen qu’employât l’Amour pour me subjuguer, toutefois il y avait en elle une vertu si haute, qu’elle ne permit jamais qu’il me gouvernât sans le fidèle conseil de la raison dans toutes les occasions où ce conseil était utile; et parce que résister aux passions et aux démonstrations naturelles dans une si grande jeunesse paraîtrait une chose fabuleuse, je n’en parlerai pas, et passerai sous silence beaucoup de choses qui seraient les conséquences de ce que je viens de dire. J’arrive donc aux souvenirs qui sont inscrits dans ma mémoire en caractères plus distincts.
Lorsqu’assez de jours se furent écoulés pour que neuf ans se fussent précisément accomplis depuis l’apparition de cette très-noble personne, le dernier de ces jours, il arriva que cette admirable dame, vêtue d’une robe éblouissante de blancheur, passa devant moi dans une rue de la ville, au milieu de deux nobles dames d’un âge plus avancé que le sien; elle tourna ses regards du côté
DA MK.
où je me tenais rempli «le crainte, et, grâce à celle ineffable courtoisie» if) qui est aujourd’hui récompensée dans l’autre monde, elle me salua, et avec tant de pudeur, que je crus toucher, dans ce moment, aux termes de la béatitude. L’heure de ce charmant salut fut exactement la neuvième heure «lu jour; c’était la première fois que sa voix arrivait jusqu’à mes oreilles, et j’éprouvai une si douce émotion , que je quittai la foule comme un homme ivre.
Réfugié dans l’endroit le plus solitaire de mon appartement, je me mis à réfléchir à cette dame si pleine «le courtoisie: comme je pensais à elle, un «loux sommeil s’empara «le mes sens, et j’eus alors une merveilleuse vision : il me sembla voir dans ma chambre un nuage couleur de feu, à travers l«»«piel je pus discerner la forme d’un seigneur (2) dont l’aspect eût jeté la crainte dans «juiconque l’eût regardé. En effet, il me parut rempli «l’une joie étrange; il parlait, et dans ses paroles il y en avait |>eu que je pusse comprendre: mais ces mots sor-
ti) Cortetial II y a, a ce mot, un commentaire dans le Convito dont nous donnons ici un extrait qui peut être utile au lecteur, parce que ce mot se représentera souvent dans les sonnets de Dante et Pétrarque. « Rien ne sied mieux à une dame que la courtoisie, et di sabusons les hommes du vulgaire qui croient que la courtoisie n’est autre chose que la générosité; la générosité n'est qu’un côté de la courtoisie. La courtoisie et l'honnêteté sont une et même chose, et parce quautrefois, dans les cours, les vertus et les l>olles manières étaient en usage (tandis qu’aujourd’hui c’est le contraire), ce mot de courtoisie se dériva de cour; et l’on disait courtoisie comme synonyme d’usage de la cour; mais si, aujourd’hui, on voulait prendre le vrai synonyme de cette expression, partout, et surtout en Italie, il faudrait employer le mot turpitude. «
Trnttato II, cap. xi.
(S) L’Amour
LA VIE NOUVELLE
tout me frapperont : Ego dominas luus (1 ). il mo sembla qu’il tenait dans ses bras une personne endormie et nue sauf un long voile de couleur rouge qui l’enveloppait. Je reconnus facilement que c'était la dame au salut, la même qui, le jour précédent, avait daigné s’incliner vers moi. 11 portait aussi dans l’une de ses mains un objet qui était tout enflammé et qu’il me montrait en disant : Vide cor tuum (2). A peine avais-je vu tout cela, qu’il éveilla la dame qui dormait, et fit tous ses efforts pour lui faire manger cet objet enflammé; ce qu’elle fit, non sans une grande hésitation; après quoi la joie de l'Amour ne tarda pas longtemps à se changer en larmes amères, et, tout en pleurant, il serrait cette dame dans ses bras et se dirigeait avec elle vers le ciel.
Ce rêve me donna une angoisse si vive, que mon faible sommeil se rompit, et je me réveillai. Aussitôt je commençai à réfléchir, et je trouvai que l’heure où j’avais eu cette vision était la quatrième depuis la fin du jour; d’où il ressort clairement que ce fut la première des neuf dernières heures de la nuit.
Réfléchissant à cette apparition, je me proposai de la raconter à plusieurs personnes qui avaient, dès ce temps-là, la réputation de célèbres troubadours, et, comme j’avais déjà moi-mème étudié l’art de dire des paroles en rimes, je me proposai de faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les fidèles d’Amour et les prierais de me donner l’explication de cette vision. Je leur écri-
(li Je suis (mi mailre.
(*) Vois (on rouir.
DANTK.
vis donc ce que j’avais vu dans mon sommeil, et je commençai ce sonnet :
A toute âmo, ici-bas de doux feux embrasée.
Pour qui j’écris ces vers, désirant en retour Demander leur avis, connaître leur pensée Et suivre leur conseil,... salut au nom d’Amour!
C’était l’heure où la nuit, d’étorles pavoisée.
Avait presque accompli l’un des tiers de son cours; L’Amour soudain parut dans mon humble séjour...
Oh ! souvenir amer dont mon âme est brisée!
L’Amour semblait joyeux; il tenait dans sa main Mon cœur, et dans ses bras ma dame bien -aimée Oui, paisible, dormait dans son voile enfermée.
Puis il la réveillait..., et ce maître inhumain
Lui donnait, humblement, ce cœur pour nourriture,
El s’en allait pleurant et cachant sa figure!
Je reçus à ce sonnet plusieurs réponses, dont les avis étaient très-différents les uns des autres. L’un de ceux qui me répondirent fut celui (t) que j’appelle le premier de mes amis, et qui m’envoya un sonnet qui commence par ces mots :
Vedeste al mio parère ogui valore.
Cet échange de sonnets fut, en partie, l'origine de notre amitié, lorsqu'il sut que c’était moi qui l’avais consulté.
(I) Guido Cavulranti.
LA VIK NOIVKLLK.
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Le vrai sens de cette vision ne Fut alors compris par personne; mais maintenant il est évident pour les pins simples d esprit.
Depuis ce rêve, l’esprit naturel commença a se voir troublé dans toutes ses opérations , parce que mon âme se donnait tout entière à penser à cette illustre dame. Aussi je devins, en peu de temps, si frêle et si débile, que beaucoup de mes amis étaient inquiets de mo voir ainsi . et beaucoup d'autres, par malice curieuse, cherchaient à savoir de moi ce que je voulais cacher à tout le monde.
Et moi, qui connaissais leurs demandes malintentionnées, j’obéissais aux ordres de l’Amour, qui suivait en cela les conseils de la Raison, et je leur répondais que c’était l’amour qui m’avait mis dans cet état; je disais l’amour, parce que je portais si bien ses traces sur mon visage , que je ne pouvais pas le dissimuler. Quand ils demandaient ensuite : « Quelle est donc la personne pour laquelle cet amour te consume à ce point? » je les regardais en souriant, et ne leur disais rien.
Un jour il advint que cette illustre personne était assise dans un lieu ou l’on écoutait les litanies de la reine de la gloire, et j’étais placé dans un endroit , duquel je pouvais voir ma béatitude.
Entre elle et moi, sur la même ligne., était également assise une noble dame d’un aspect très-agréable, qui me regardait souvent et s'étonnait de mes regards qui semblaient s’arrêter sur elle; beaucoup d’autres s’aperçurent de l'attention qu’elle mettait à me regarder, et l'on en fit si bien la remarque, que, lorsque je quittai ce lieu, j’entendis dire auprès de moi : « Voyez, c’est cette «lame qui
JO
DANTE
consume ce malheureux; » el comme on la nommait, je compris qu’on parlait de celle qui était dans le centre de la ligne directe qui partait de Béatrice, et se terminait à mes yeux. Alors j’en fus tout enchanté, dans la confiance où j étais quç, ce jour-là au moins, mes regards n'avaient pas trahi mon secret. A l’instant je conçus l’idée de faire de cette dame un manteau de la vérité; et je fis si bien, en peu de temps, que la plupart des personnes qui s’occupaient de moi crurent savoir mon secret. Cette dame me servit ainsi à le cacher pendant des mois et des années entières. et, pour rendre l’opinion des autres plus probable encore, je fis pour elle quelques bagatelles rimées qu’il n’est pas dans mon intention décrire ici, a moins quelles ne fassent quelque allusion à Béatrice; el ainsi je les omettrai toutes, excepté celles qui contiendraient quelque chose à sa louange.
Dans ce temps donc où cette dame me servait de prétexte pour ce grand amour, j’eus le désir de rappeler le nom de l’illustre personne que j’aimais et de le mêler aux noms de beaucoup de dames, en y comprenant spécialement le nom de l'aimable dame que l’on croyait aimée de moi. Je pris les noms des soixante plus belles femmes de la cité où le Seigneur a voulu que naquît ma dame, et je composai une épître sous forme de sirvente, que je n’écrirai pas ici. Je n’en aurais pas même fait mention, si je n’en voulais prendre l’occasion de dire la chose singulière qui m’arriva en la composant: ce fut que le nom de ma dame ne put entrer, |>armi les noms des autres dames, que le neuvième, à cause de la mesure.
La daine qui avait abrité si longtemps mon amour dut,