I.A VIE NOI VELI.K
vers ce temps, quitter la ville et partir pour un juiys trèséloigné.
Me voyant alors privé de cet aimable abri, je m'en effrayai et m'en désolai plus (pie je n’aurais pensé; puis, m’imaginant que, si je ne parlais pas de son départ avec un fieu de douleur, on s’apercevrait plus tôt de ma ruse, je me proposai de faire entendre quelques plaintes dans un sonnet que j’écris ici, parce que ma véritable dame fut la raison immédiate de certaines paroles qui s’v trouvent, comme s’en apercevra bien celui qui saura le comprendre.
J'écrivis donc ce sonnet :
Vous, qui vous promenez dans les chemins d’ Amour, Suspendez votre marche, et voyez en ce jour S’il est une douleur à la mienne pareille;
Arrêtez, je vous prie, et prêtez-moi l’oreille;
Kt quand vous saurez tout, vous verrez si mon cœur Ne s’est pas fait asile éternel de douleur!
Amour, sans regarder à mon peu de mérite.
Mais prodigue envers moi de sa grâce d’élile.
Sur la terre longtemps, me fit des jours si doux.
Que j’entendais souvent dire d’un ton jaloux :
Dieu! par quelle faveur singulière et soudaine Son cœur s’est-il rempli d’une humeur si sereine?
Mais de mon fol espoir j’ai perdu le trésor.
Je l’ai vu s’envoler avec mon rêve d’or;
Aussi je suis si pauvre aujourd'hui, que je nos^
De mon secret malheur dire, tout haut, la cause.
I»ANTE
Comme ceux qui, par honlc et par confusion.
Cachent à tous les yeux leur imperfection,
Je porte sur mon front les couleurs de la joie.
Mais, au dedans, mon cœur dans les larmes se noie (i).
Après le départ de cette dame, il entra dans les profonds desseins du roi des anges d’appeler à sa gloire «ne jeune femme, d’un extérieur distingué et gracieux, et qui vivait dans cette même cité. J'aperçus son corps étendu sans vie au milieu d'un grand nombre de dames que la compassion faisait pleurer. Alors, me rappelant que je l'avais vue dans la compagnie de la très -noble Béatrice, je ne pus retenir des pleurs, et je résolus de dire quelques |>aroles sur sa mort, en récompense de ce que je l'avais rencontrée quelquefois avec ma dame ; je fis allusion à cette circonstance dans la dernière partie des paroles (pie je composai; c’est ce qui apparaîtra clairement à ceux qui sauront les comprendre. Je fis donc ces deux sonnets, dont le premier commence :
Aux pleurs que verse Amour, amants, mêlez vos pleurs. Écoutez la raison qui fait couler ses larmes;
C’est qu’il entend les cris et les sanglots d’alarmes Des dames dont les yeux témoignent les douleurs;
(1) Ce sonnet et l'un des suivants ont également dans le texte vingt vers. Les quatrains sont devenus des sixains et les tercets des quatrains C'était peut-être un essai pour agrandir le cadre du sonnet; cet exemple n'a pa« été suivi. On nous pardonnera de n'avoir pas été dans celui-ci aussi sévère pour la rime que pour les sonnets réguliers, à cause des difticultés de notre langue.'
LA VIH NUL VKLI.fi.
C’est que la mort, à l’un de nos plus nobles cœurs.
Vient d'imposer l'effort de ses cruelles armes;
Ah! c'est qu’elle a frappé la dame en qui les charmes,
Les modestes vertus et la grâce étaient sœurs.
Écoulez comme Amour lui rend hommage et l’aime :
Je l’ai vu sur la terre; il est venu lui-méme Verser des pleurs amers sur ce corps gracieux;
Puis il leva les yeux; car cette àme choisie,
Qui parmi nous, sur terre, eut tant de courtoisie,
A sa place déjà dans le séjour îles cieux.
Et le second :
O mort jalouse, impitoyable.
Mère ancienne de la douleur,
Tyran cruel, juge implacable!
Puisque, par ton arrêt, lu désoles mon cœur,
Ma voix constante, infatigable.
Veut, pour te châtier, être un fouet vengeur!
Si tu veux, devant nous, faire amende honorable,
Je serai ton accusateur;
Je dirai le forfait dont tu te rends coupable,
Non que j'apprenne rien à qui sait ta rigueur.
Mais pour te dénoncer et te rendre exécrable A qui d’ Amour, plus tard, sera le serviteur.
Tu ravis à ce monde et grâce et courtoisie.
Et la vertu qui sied si bien à la beauté;
DAM K
El de nos jeunes cœurs, la sombre jalousie
Chasse le doux espoir et l’aimable gaîté.
Je ne dis pas le nom de celle qu'a choisie
Aujourd’hui la cruelle On sait sa pureté!
Et celui qui, plus tard, n’aura pas mérité
Le ciel ,... n’aura jamais sa douce compagnie!
Quelques jours après la tnorl.de cette amie de Béatrice, des circonstances imprévues me forcèrent de partir de la ville et d’aller vers le pays où se trouvait la dame dont j’avais fait le manteau de mon amour. Bien que le but de mon voyage ne fût pas aussi loin que le lieu où elle faisait son séjour, et bien que je fusse avec nombreuse compagnie, cependant ce voyage me déplaisait tellement, que mes soupirs suffisaient à peine à soulager l’angoisse que ressentait mon cœur en s’éloignant de sa béatitude. Tout à coup le très-doux seigneur, qui m’avait subjugué par les attraits de la très-noble dame, apparut à mou imagination comme un pèlerin vêtu légèrement et couvert de pauvres habits. 11 me sembla consterné; il avait les regards fixés sur la terre, seulement il les tournait quelquefois vers un beau fleuve aux eaux claires et rapides qui s’en allait le long du chemin où j’étais.
Il me parut que l’Amour, car c’était lui, m’appelait par mon nom et me disait : Je viens de chez cette dame qui fut longtemps ton bouclier, et je sais qu elle ne reviendra plus. Aussi j’ai repris ce cœur que je te faisais avoir près d’elle; je le }>orte à une autre dame qui deviendra pour toi le manteau de la vérité, comme était la première.
Il me la nomma, je la connaissais bien, et l’Amour