LXXV1II
Il sc fclicitc de son noble amour, et il prévoit l’envie dont un jour sera l’objet de la part de tous les poètes et de tous les amants.
Doux dédain, douce paix, non moins douce colère, Doux tourment, doux regard qui me vient enflammer, Doux visage que j’aime et qui m’a su charmer,
Que la bonté l’anime ou le courroux l’éclaire !
Oh! non, ne te plains pas de n’avoir pour salaire Qu’une amère douceur qui va te consumer;
Mon âme, n’as-tu pas l’insigne honneur d’aimer La Dame à qui j’ai dit : Toi seule peux me plaire?
Sans doute, en me lisant, plus d’un soupirera
Et dira : Ce |>oëte a souffert dans sa vie
Pour un bien noble amour, et je lui porte envie!
Puis, rêvant à ma Dame, un aulre ajoutera :
Que ne suis-je donc né plus tôt pour la connaître,
Ou pourquoi Dieu plus tard ne l’a-t-il pas fait naître?
SONNETS
En revenant â Avignon, lu fatigue le force de s'arrêter la nuit en roule, et il s'adresse au Hliùne, son compagnon de voyage, qui va le précéder auprès de Laure.
Enfant des Alpes, toi dont le grand nom s’est pris Des rivages rongés où ton cours se promène (1),
Khône, nous approchons tous deux de ce pays
Où, moi, l’Amour me guide, où ton seul cours t’entraîne.
Va, toi qu’en aucun temps la fatigue n’enchaîne :
Tes flots par le sommeil ne sont jamais surpris,
Précède-moi là-bas aux rivages bénis
Où l’herbe est [dus épaisse, où l’ombre est plus sereine.
En pensant à ces lieux enchantés où fleurit Ta belle rive gauche (2), un espoir me sourit,
C’est que de mon retard elle a quelque tristesse.
Va baiser ses beaux pieds qui fouleront tes bords:
Dis-lui, dans ce baiser dont le flot la caresse,
Que mon désir est prompt, mais que faible est mon corps.
(l i Kh6ne vient du mot lutin rmlern, ronger, fi) Avignon.
PÉTKARgtE.
Viiiirtiêiiie anniversaire de son amour, <’» avril 1347.
Heureux en songe, hélas! je languis, trop content De n’embrasser qu'une ombre et de suivre un nuage Je laboure une mer sans fond et sans rivage,
Je bâtis sur le sable et j’écris sur le vent;
Et je me plais à voir mon soleil si souvent Qu’il atfaiblit ma vue et brûle mon visage,
Et je pourchasse en vain une biche sauvage,
Tel qu’un buffle boiteux au pas débile et lent.
Aveugle et sans désir pour les choses humaines,
Je verse, jour et nuit, le tribut de mes peines,
En invoquant Amour, et ma Dame et la mort.
Ainsi, depuis vingt ans, sans courage et sans force, Je ne vis que de pleurs, parce qu’un jour le sort M’a fait prendre à la fois l’hameçon et l’amorce.
SONNETS
Tous les dons de l’âme, de l’esprit et du corps se trouvent réunis chez
elle.
Avec un noble sang, la vie humble et tranquille,
Dans un esprit profond un cœur simple et pieux,
Les fruits de l’âge unis à la fleur juvénile,
Avec une âme gaie un aspect sérieux ;
C'est ce quelle a reçu de son astre docile;
Et louer dignement tous ces dons précieux Est sans doute au-dessus de la voix et du style Du poète ici-bas le plus aimé des cieux.
L’amour avec l’honneur se rencontrent chez elle,
Et la grâce embellit sa beauté naturelle;
Son silence éloquent parle au cœur par les yeux;
Elle a, dans le regard, je ne sais quelle empreinte A rendre la nuit claire et le jour ténébreux,
Et le doux miel amer, et plus douce l’absinthe !
PETRAR^l E.
SU
Il ne veut plus ni pitié pour lui-même, ni haine pour elle; résigné désormais, il veut seulement que le monde sache combien il est doux de mourir pour elle.
Autrefois je voulais, dans ma juste querelle,
Par une plainte amère et par des vers brûlants,
Que ce cœur, resté froid malgré son doux printemps, Sentit de la pitié quelque vive étincelle;
Je voulais réchauffer cette glace rebelle Par le souftle embrasé de mes soupirs ardents,
Ou du moins inspirer, par l’éclat de mes chants, Contre l'indifférente une haine immortelle.
Maintenant je ne veux, dans mon humilité,
Ni pour moi de pitié, ni pour elle de haine;
J’accuse seulement mon étoile inhumaine,
Et je chante toujours sa divine beauté.
Afin que, si bientôt je meurs d’amour pour elle. Chacun sache combien ma mort fut douce et belle.
Si elle mourait, que deviendraient pour lui lu nature et la vie
Parmi colins qu'on vante ot qu’on dit les plus belles, Qu’elle arrive! aussitôt son front rayonnera.
Et devant ce beau front leur beauté pâlira,
Comme devant le jour les étoiles rebelles.
Je crois comprendre, Amour, ce que tu me révèles : Aussi longtemps, dis-tu. qu elle nous restera,
U sera beau de vivre, et puis... tout changera,
Les vertus périront et mon règne avec elles.
Si du ciel la nature éteignait les flambeaux,
Faisait taire les vents et desséchait les eaux,
Si la terre perdait sa féconde parure,
Et nous, le sentiment, le plus beau don des deux,
La terre resterait moins seule et moins obscure Que le jour ou la mort fermera ses beaux yeux.
’ilti
PETRAHylK.
Il se lève le matin avec le soleil, et il pense à sa dame, qui est pour lui ce que le soleil est pour la nature.
A l’aube, les oiseaux, de leur gazouillement Font retentir les bois de la vallée obscure,
Et les joyeux ruisseaux, aux Ilots de diamant,
Parmi les prés fleuris font courir leur murmure.
Toujours jeune et fidèle à son antique amant Dont elle aime «à baiser la blanche chevelure.
L’Aurore, que précède un long frémissement,
Me réveille aux doux bruits de toute la nature.
Moi, je salue alors le lever du soleil
Et de l’astre adoré qui, plus que lui vermeil,
De mes yeux éblouis fait abaisser les voiles.
Un jour, je les ai vus se lever tous les deux :
Le soleil devant lui fit pâlir les étoiles,
Et pâlit à son tour devant d’aussi beaux yeux.
SONNETS
Il se demande d'où viennent ces beautés merveilleuses réunies dans sa
dame.
Où l’Amour a-t-il pris l’or de ses blonds cheveux ? Sur quel buisson la rose a-t-elle été cueillie,
Quelle neige a fourni son éclat merveilleux,
Pour recevoir d’Àmour et la forme et la vie?
Les perles d’où jaillit sa voix pure et bénie,
Quelle mer les jeta de son sein amoureux?
Ou l’Amour a-t-il pris celle grâce infinie
Que l'on voit sur ce front plus serein que les deux?
Quels nobles séraphins, quelle divine sphère Ont inspiré ces chants qui m’ont si bien perdu Que je n’ai plus, bientôt, rien à perdre sur terre?
Quel soleil alluma ce doux feu répandu
Dans ces yeux qui sans cesse à mon cœur éperdu.
Par la crainte et l’espoir, font la paix et la guerre?
Aux compagnes de sa dame absente : elles lui apprennent que la jalousie de son époux a retenu Laure , et qu'elles l'ont laissée toute en pleurs.
Vous qui me souriez en restant sérieuses,
Et qui, toutes ensemble, êtes seules pour moi,
En quels lieux est ma vie et ma mort? et pourquoi Ne vois-je pas ici ses traces lumineuses?
— Par son doux souvenir nous paraissons joyeuses ,
Tristes de son absence... une sévère loi
La retient aujourd'hui loin de nous et de toi :
Envie et jalousie en sont peu généreuses.
— L’homme a-t-il donc pouvoir sur les coeurs pleinsd’amour
— Il en a sur le corps, l’âme est plus haut placée. ..
Toutes nous l’éprouvons, aujourd’hui c’est son tour.
Mais sur le front on lit le cœur et la pensée ;
Aussi nous avons vu s’obscurcir ce beau jour.
Et ses beaux yeux étaient humides de rosée.
SONNETS