COMPOSES APRES LA MORT DE LADRE
SONNETS
Le poêle donne issue aux émotions dont il est plein par de douloureuses
exclamations.
Hélas! co beau visage, hélas! ce doux regard,
Hélas ! ce maintien noble et cette voix si Hère.
Qui, sachant adoucir l’humeur la plus altière, Donnait de ses vertus au plus vil une part!
Hélas! ce doux souris d’où s’échappa le dard Qui m’a promis la mort, le seul bien que j’espère ! Noble àme, destinée à régner sur la terre,
Si tu n’avais au monde, hélas! paru si tard!
11 convient que, |»our vous, je brûle et je respire; Car je fus tout à vous; aussi mon cœur soupire,
Et n’espère plus rien, n’espérant plus vous voir.
Vous m’aviez tout rempli d'espérance et d’envie, Lorsque je vous quittai si pleine encor de vie;
Mais le vent emporta nos paroles d’espoir!
l'ETHAKyl’K.
l..i perle qu'il a faite de Culmina et de Laure l'a frappe d'uue double plaie dont il ne veut pas guérir.
La colonne (!) est brisée, et le laurier [2; llélri,
Qui nie prêtaient leur force et leur ombre sereine ; Et ma pensée en vain en les cherchant se traîne Du levant au couchant et du nord au midi.
L'amour et l’amitié, dont la source a tari,
Me rendaient orgueilleux et joyeux de ma chaîne; Ni les perles, ni l’or, ni la puissance humaine Ne les rendront jamais à mon cœur appauvri.
Mais, si ce fut la loi de notre destinée,
Que puis-je donc de plus, en mon sourd désespoir, Que d’avoir l’œil en pleurs et la face inclinée?
O vie, à ton début, hélas 1 si belle a voir!
Comme on perd aisément, en une matinée,
Le noble fruit des ans qu'on ne peut plus ravoir!
(1) Culmina (Joseph), évêque de Lmnbez, dont la famille portait une colonne dans son écusson.
(2) Le laurier, emblème de Laure.
SONNETS
lit
l/Amour une seconde fois lui a tendu scs pièces; mais il s’en déliait, quand la mort encore une fois est intervenue.
Le nœud puissant d’Amour où je fus d’heure en heure Lié vingt et un ans,... la mort vint le briser;
Et le coup fut si dur que je ne puis penser,
Puisque je vis encor, que de chagrin l’on meure.
Mais l’Amour me tendit sous l’herbe un nouveau leurre, Et, ne se lassant pas de me tyranniser,
Par une autre étincelle il voulut m’embraser,
Et faillit réussir... j’en frémis et j'en pleure.
Et si je n’avais eu le douloureux trésor De mon expérience, ah! j’étais pris encor,
Car moins le bois est vert et plus vite il s’enflamme.
La mort m’a délivré pour la seconde fois;
Aujourd’hui, je le sens, il n’est contre ses lois Ni force, ni pouvoir, ni volonté de l’âme.
1‘KTKAHyl i£.
Dans lu solitude «le son c«t*ur, il s'ellrau* «lu passe, du présent et «le I' uir; il a repousse l'idée «lu suicide!
La vie au loin s envole et fuit sans s'arrêter : Derrière elle, à grands pas, la mort vient solitaire; Le passé, le présent, et le sombre mystère D'avenir... à la fois me font craindre et douter.
Attente et souvenir viennent m’é|>ou vanter!
O funestes pensers! Je ne saurais le taire,
Si je n’avais en l’âme une peur salutaire,
On me les aurait vu dans la tomlte emporter!
Mon cœur de ses beaux jours se souvient, et soupir»* En les voyant perdus; et contre mon navire J'entends gronder les flots et les vents incertains.
Je vois au port lui-même arriver les orages,
Mon nocher fatigué, sans mâts et sans cordages.
Et les phares brillants de mon amour... éteints!
SONNKTS.
Il reproche à son àme de lui rappeler toujours l/«Hire; il l'invite à s'éle-
ver au ciel.
A quoi penses-tu donc? et que fais-tu, pauvre àme? Vers le temps que tu sais envolé sans retour Pourquoi tourner les yeux? et pourquoi, chaque jour, Chercher de mon foyer à ranimer la flamme?
La voix tendre et les yeux de cette noble Dame,
Üue mes vers et ma voix ont décrits tour à tour,
Ne sont plus, tu le sais, et de mon triste amour Tu chercherais en vain cà renouer la trame.
Ne renouvelle pas la cause de nos maux ;
Dépose les pensers dont l’erreur nous entraîne; N’écoutons que celui qui vers le bien nous mène.
Cherchons le ciel, laissons les terrestres fardeaux;
11 nous faudrait, hélas! maudire notre cliaine,
Si sa vie et sa mort troublaient notre repos.
l’i:TKAH<Jt K.
Il accuse m*s pensées qui se liguaient contre lui, et surtout son cunir qui Taisait cause commune avec ses ennemis.
Donnez-moi le re|>os et calmez mon effroi,
O mes pensers! L'amour, la mort et la fortune Déjà m’ont assez fait une guerre importune;
Faut-il encor trouver des rebelles en tnoi?
Et toi, mon cœur, toujours déloyal et sans foi,
Tu formas avec eux une ligue commune,
Et je te vois chérir et servir la rancune De tous mes ennemis groupés autour de foi.
Tu reçois de l’Amour tous les secrets messages;
En toi le sort se plaît à jeter ses orages,
Et dans toi le trépas inscrit le souvenir
Du coup qu’il a porté, que seul il peut guérir. Chacun de mes pensers trop aisément t'abuse;
Ainsi donc, ù mon cœur, c’est toi seul que j’accuse !
SONNETS
Scs sens lui redemandent Laure, leur soleil, l'objet de leur amour; ses yeux veulent la revoir, son oreille l’entendre encore, ses pieds suivre encore sa trace. Lui, il ne peut rien leur rendre.
Ce soleil, ô mes yeux, que vous cherchez en vain, N’est voilé que pour vous, car le ciel s’en décore; C’est la qu'il nous attend... nous l’y verrons encore, Et de notre retard peut-être il est chagrin.
Tu ne |>eux plus, oreille, ouïr le son divin L)e sa voix qui résonne en un lieu plus sonore ;
Et vous ne trouvez plus la trace que j’adore,
O mes pieds, elle foule un plus noble chemin!
Et pourquoi donc alors me faites-vous la guerre? .Malgré moi, s’il vous faut renoncer aujourd’hui A la voir, à l’entendre, à la trouver sur terre,
Itlàmez la mort... ou bien louez plutôt celui Qui lie et qui délie, ouvre et ferme sans cesse,
Et fait suivre les pleurs de joie et d’allégresse.
I*KTRAIK>IK.
lui douleur epure sa pahsion. Premiers efforts pour dégager l’ànic de la matière; I^aure est au ciel, il désire, mais lie peut encore la voir.
Si l’amour ne peut rien aux maux que je supporte, De ma vie ici-bas il faut borner le cours,
Tant est puissant l’effroi qui me poursuit toujours. Quand le désir survit où l’espérance est morte.
Aussi je m’épouvante, et ma crainte est si forte, Que je passe «à pleurer et les nuits et les jours,
Sur la mer en fureur naufragé sans secours,
Et dans l’obscur chemin voyageur sans escorte !
Sa seule image encore est présente «à mes veux ; Car mon guide n’est plus, il est au haut des deux Et de son auréole un seul rayon m’éclaire;
Mais je ne puis la voir... Un voile douloureux Me dispute l'aspect de sa douce lumière,
Et fait avant le temps blanchir tous mes cheveux.
SONNBTS.
sr>:i
IVois ans si: >onl écoulés depuis que Laure a quitté la terre pour retourner au ciel; lu pensée du poète peut bien lu suivre dans son vol, |>ourquoi son unie ne suit— elle pus
su pensée?
Dans les jours les plus beaux de la saison fleurie,
A l’àge où le cœur cède au pouvoir de l’amour, Laissant sa douce écorce au terrestre séjour,
Ma Laure, toute belle et sans voile,... est partie.
Vivante, elle est montée à sa noble patrie,
D’où ses regards sur moi rayonnent à l’entour: Hélas ! tpie n'ai-je vu venir ce dernier jour.
Qui, le premier, se lève à l’éternelle vie?
Pourquoi, de mes pense rs accompagnant l’essor, Mon âme, loin des nœuds qui la tiennent encor,
Ne la suit-elle pas vers la sainte demeure?
Le retard |>our mon cœur est triste et menaçant Et me rend mon fardeau de plus en plus pesant ; Ah! qu’il eût mieux valu mourir à la même heure!
2ot
Son àiue, devenue plus clairvoyante, s’est dégagée du voile de la matière; il lui scnddc la voir, ou plutôt il la voit et elle lui parle.'
Quand le chant des oiseaux a mon oreille arrive, Quand la brise du soir dans les feuilles frémit,
Et lorsqu’un doux murmure avec les flots s’enfuit Au milieu du gazon et des fleurs de la rive,
Assis ou bien errant, que je pense ou j’écrive...
Celle que nous aimions et que Dieu nous reprit, Vient à moi... je l’entends, à mon cœur qui gémit, Répondre avec l’accent d’une pitié plus vive,
Et me dire : A quoi bon ces humaines douleurs? Pourquoi changer tes yeux en un fleuve de pleurs? Avant le temps brisé, jtourquoi le plaindre encore?
Ne pleure pas sur moi : mes jours, par le trépas,
Se sont faits éternels... et, fermés ici-bas.
Mes yeux se sont ouverts à l’éternelle aurore!
SONNKTS.
Il est À Vaucluse. Après les parules que Laure lui a fait entendre dans son apparition, c'est en vain que tout parle d'amour autour de lui, c'est en vain que la nature déploie toutes ses tentations.
Jamais, en aucun lieti, je ne vis pins brillante Celle que je ne puis et voudrais voir toujours: Jamais, en aucun lieu, par un plus libre cours,
Au ciel je n’ai livré plainte plus déchirante.
Et jamais je n’ai vu de rive plus charmante, Endroits plus retirés, plus discrets alentours!
Non, dans Chypre jamais n’auront vu les amours De nids plus ombragés, de plaine plus riante.
Les eaux parlent d’amour; et l’air et les rameaux, I^es herbes, les laissons, et les petits oiseaux,
Et les fleurs, tout me dit : Il faut aimer sans cesse.
Mais toi, sainte du ciel qui me montres le port... Par l’amer souvenir de ta cruelle mort.
Tu me fais mépriser le monde et son ivresse.
l’KTMAKpi K.
l.c voilà initié aux myjtcricu<cs communications îles esprits célestes avec les esprits exilés sur la terre; il revoit Laure souvent et toujours compatissante.
Une <1e fois en ces lieux fuyant la foule vaine,
Kl me fuyant moi-même autant que je le peux,
Je vais baignant le sol des larmes de mes yeux Et remplis de soupirs les coteaux et la plaine !
Uue de fois solitaire, en ma course incertaine,
J’ai parcouru les bois épais et ténébreux, Cherchant de toutes parts la Dame de mes voeux Que j’appelle souvent, mais que la mort enchaîne!
Tantôt nymphe naïve, il me semble la voir,
Uui du fond de la Sorge, à l'onde transparente,
Se lève, et, sur les bords, timide vient s’asseoir;
Tantôt elle apparaît, foulant l'herbe odorante Et les (leurs, comme eût fait une dame vivante... Kl sa pitié |>our moi sur son front se fait voir.
SONNKTS.
Plein de reconnaissance, il la remercie de ses apparitions qui le consolent. Maintenant il sait deviner sa présence et reconnaître ses trares.
Chère âme, dont souvent le retour a calmé Les douleurs de mes nuits par ce regard si tendre Et si doux, que la mort n’a rien pu que le rendre Plus divin mille fois à mon esprit charmé,
Merci, cent fois merci ! Ton aspect bien aimé Consent à ranimer mon pauvre cœur en cendre;
Je commence «à te voir chaque jour redescendre Dans les chemins tleuris du val accoutumé.
Ici, je te chantais, jadis, plein d’allégresse;
Aujourd’hui, tu le vois, j’v viens pleurant sans cesse, Pleurant non pas sur toi, mais sur mes longs tourments!
Je n'ai qu’un seul rejtos à mes peines sans nombre.
C’est, lorsque tu reviens, de deviner ton ombre A la marche, à la voix, au front, aux vêtements!
l'KTRARQI'K.
Souvent la douleur reprend son empire sur des sens révoltés. Ilreproclie alors à lu Mort le coup dont elle l'a frappé; mais son àmc a recours à sa consolation.... Ne la revoit-il pas?
Par toi, les plus beaux yeux dont le rayon ail lui Se sont éteints, ô Mort! et le plus beau visage A changé de couleur, et l’esprit le plus sage,
Pompant ses doux liens, dans le ciel s’est enfui;
Et, par toi, je n’ai plus mon trésor aujourd’hui;
Tu fis taire l'accent de son divin langage,
Et tu m as laisse? seul, pleurant et sans courage,
Si bien, qu’entendre ou voir, |>our moi, n’est plusqu’ ennui.
Il est vrai que souvent la pitié la ramène Ici -bas consoler et mes maux et ma peine,
Elle, mon seul refuge en ce triste séjour!
Ce qu elle dit alors,... si je pouvais le dire,
Et dire sa beauté,... j’enflammerais d’amour I. homme et l’ours, et le tigre et tout ce qui respire.
SONNKTS.
Il se plaint de la faiblesse inhérente à l'humanité, faiblesse qui le ramène trop tôt à la terre, et ne lui permet de la voir que pendant de courts instants.
Mon esprit est si prompt, et si faible «à la fois,
Qu'il ne peut qu’un instant se la créer vivante;
Ce remède est bien court pour ma douleur poignante, Mais je ne soulîre pas au moins quand je la vois.
L'Amour, qui dès longtemps me fait porter sa croix,
Fait trembler tous mes sens, sitôt qu’en conquérante,
Sur le seuil de mon âme, elle vient rayonnante Avec son doux visage et son aimable voix.
Ainsi qu'en son palais entre une reine altière,
File entre, et de ce cœur inquiet, agité,
Chasse les noirs pensers par sa sérénité.
Mon âme, qui ne peut souffrir tant de lumière,
Me dit en soupirant : O jour trois fois heureux,
Où pour descendre en nous File a choisi tes yeux !
2(iO
l*KTRAMV« .‘K.
il raconte encore ses entretiens mystérieux avec le pur esprit de su daine; elle n pour lui le apur d'une amante et d'une mère.
Jamais mère à son fils, enfant de son amour,
Ni l'é|K)use à l’époux, n’employa plus d’étude,
Plus de doute et de peur et de sollicitude A donner un conseil dans quelque mauvais jour,
Uue celle qui, du haut de l’éternel séjour.
Voyant de mon exil la triste solitude,
Descend me visiter* et, par douce habitude,
Me jette un long regard qui trahit tour «à tour
Ou la mère, ou l'amante, au cœur tendre ou pudique, Et sa voix m’encourage et nie guide et m’indique Entre tant de chemins quel est le meilleur choix?
Je la vois signaler les écueils de la vie;
A m’élever à Dieu sa grâce me convie,
Et je n’ai d'antre trêve à mes maux que sa voix.
SONNETS
Avec quelle sollicitude clic descend le consoler et lui apporter de divins conseils; il en est heureux, il en est lier... II suivra ses avis et obéira à son chaste enseignement.
Une ne puis-je, animant la divine atmosphère. Faire revoir à tous, celle qui fut jadis .Ma Dame, et qui souvent descend du paradis Vivre, sentir, aimer et marcher sur la terre.
Oh ! combien d’envieux alors je pourrais faire, Quand elle vient craignant que mes sens interdits Ne me trompent, ou bien que mes membres roidis Dans les chemins obscurs ne restent en arrière !
Klle guide mes pas; et j’écoute sa voix,
Son chaste enseignement qui craint d’être sévère, Kt son tendre reproche et sa juste prière.
J’irai, j’obéirai... je le veux et le dois,
Car sa parole est douce et si pleine d’ivresse, Quelle ferait pleurer les rochers de tendresse.
FETKARyl'K.
HH
Sennucio, son ami, est mort aussi; il le félicité et le charge de saluer ses amis et de raconter à l.aure ce qu’il fait sur la terre.
Sennucio, mon ami, depuis que sur la terre Tu m’as laissé tout seul, je me sens consolé, Puisque de ta prison prisonnier envolé,
Tu liages maintenant dans la pure lumière.
Et tu vois à la fois l'un et l’autre hémisphère, Les astres voyageurs dans le ciel étoilé,
Et tu vois comme ici l’œil de l’homme est voilé; Aussi de ton bonheur mon chagrin se tempère.
A la sphère d amour où sont les nobles cœurs,
Va saluer Guiton, Cino, François et Dante,
Et de tous nos amis la troupe triomphante.
Dis à ma Dame, enfin, que je vis dans les pleurs, Et qu’errant dans les bois je répète mes plaintes
En me souvenant d’elle et de ses œuvres saintes.
SON N RTS.
Les lieux où vécut lo personne aimée gardent l’empreinte de son passage. Pétrarque est à Vaucluse, et chaque rocher, chaque arbre, chaque Heur, lui rappellent celle qu’il a perdue.
J'ai rempli de soupirs tout l'air qui m’environne En revoyant ces lieux, où naquit la beauté A qui j’avais donné les fruits de mon été,
Les fleurs de mon printemps, l’espoir de mon automne;
Elle est montée au ciel recevoir sa couronne ;
Et de ce prompt départ justement attristé,
Et loin d’elle ici-bas me voyant seul resté.
Je verse tous ces pleurs dont le monde s’étonne.
11 n'est pas un rocher dans ces sauvages monts,
Il n’est pas une feuille au fond de ces vallons, il n’est pas une goutte au bord de ces fontaines,
Il n’est pas un oiseau chantant dans ces forêts,
Ni de biche en ces l)ois témoins de mes regrets,
Qui n’écoutent ma plainte et ne sachent mes peines.
l’KTKARVIK.
'■Kii
.Après avoir dompté scs sens et élevé son âme, il a pu voir l^iurc au ciel et écouter scs conseils; aussi il recounnit aujourd'hui qu'elle eut raison «l’être sévère pour son amour.
Celle qui fut toujours des belles la plus belle,
I>ont le ciel fut l’ami si courtois et si sur,
Avant le temps pour moi, vers les voûtes d’azur Partit pour retrouver son étoile jumelle.
Le voile se déchire, et je vois avec elle Que sa vertu fit bien, dans ce bas monde obscur, D'étouffer ce qu’en soi ma flamme avait d’impur En étant pour moi douce à la fois et cruelle.
Je l’en remercie, elle et son divin conseil,
(Larson tendre courroux m’a, par un prompt réveil, Hetidu de mon salut le soin et la mémoire.
L’on nous a vus créer, ô puissance de l’art!
L’un par des chants, et l’autre au moyen d'un regard, Elle en moi la vertu, moi pour elle la gloire.
SONNETS
Il l'appelait cruelle, combien il avait tort! Il se repeut et la remercie
île sa sévérité.
C’est ainsi qu’est le monde, aujourd’hui je préfère Ce qui m’a tant déplu : je crois bien fermement Que mon salut est né de mon cruel tourment,
Et que j’aurai plus tard la paix après la guerre.
Désirs toujours trompés, espérance éphémère,
Illusions sans fin, rêves de tout amant!
Ah ! qu’il a mieux valu, sainte du firmament,
Pour vaincre mes désirs, être pour moi sévère!
Déjà l’amour aveugle et mon cœur abusé M’égaraient tellement que j’allais, insensé,
Malgré moi, vers les lieux où n’était pas la vie;
Toi qui guidas mes pas vers un chemin meilleur,
Toi dont le doux reproche a su dompter mon cœur,
O toi qui m’as sauvé... sois à jamais bénie!
l’KTIt AKQLE.
II u été privé des apparitions de Laure; aussi il est triste et décourage ; désormais il ne chantera plus.
Les yeux dont j'ai chanté la splendeur douce et fière. Et les mains, et les pieds, et les traits accomplis Qui m’avaient à moi-même arraché tout épris.
Et m’ont fait une vie au monde singulière;
Les cheveux mêlés d’or, ondoyants de lumière,
Et le rapide éclair de son divin souris Qui faisait resplendir sur terre un paradis...
N’ont plus de sentiment et ne sont que poussière.
Et moi je vis encore : oh ! regrets et tourments f Je me vois livré seul à la fureur des vents,
Sans phare devant moi, sans agrès au navire!
Ici sera la lin de mes longs chants d’amour;
La source de mes vers s’est tarie en un jour,
Et mes humides pleurs ont détendu ma lyre.
SONNETS
Il s’étonne que le inoiulc entier ne partage pas sa douleur et ses regrets; et cet oubli, qui pèse déjà sur de si nobles cendres, lui fait maudire la fragilité humaine.
Vivante, elle habitait dans mon cœur amoureux Comme une noble dame en un lieu solitaire;
Maintenant je suis mort de sa mort... O mystère!
Que ferais-je ici-bas, tandis quelle est aux deux !
Mon âme qui n’a plus son trésor précieux,
Et mon amour privé de sa vive lumière,
Auraient dû, de douleur, faire fendre la pierre;
Mais nul autre que moi n’a de pitié pour eux.
Ils pleurent en secret, car toute oreille est sourde;
Moi seul je les écoute, et ma vie est si lourde Qu’il ne me reste rien que soupirs de douleur!
Vraiment nous sommes tous poussière et cendre impure, Vraiment la volonté n'est qu’une nuit obscure,
Vraiment l’espoir de l’homme est un rêve trompeur!
» l>ETRARQl’K.
“2(iK
Il nuus fait pénétrer au dedans de son cœur, et nous fait assistera l'entretien de ses propres pensées, d’abord lorsque Laure vivait, et aujourd'hui qu'elle n’est plus.
Jadis, pleins de l’objet qui fut nia vie entière.
Mes pensers me disaient : «Sa pitié va venir,
« Elle va s’éiîiouvoir... enfin, se repentir...
« Elle parle de nous... elle craint, elle espère... »
Et depuis que la mort sonna l’heure dernière Qui la vit d’ici-bas vers les anges partir:
— « De là liant elle |>eut nous voir et s’attendrir...
« Disent-ils, seul espoir qui nous reste sur terre 1 »
O divine beauté! doux éclat d’un beau jour!
Belle àme, à tout jamais bénie et fortunée,
A ton divin berceau si vite retournée!
Pour tes jours d’ici-bas te voilà couronnée,
Toi que rendit célèbre au terrestre séjour Ta vertueuse vie et mon ardent amour.
SONNETS
Il s'accusait jadis de cet amour qui absorbait sa vie; maintenant d le proclame, il s'en glorifie. Qui donc ne l’envierait pas, bien qu’il ne lui reste plus qu'un souvenir?
Aujourd’hui je m’excuse au lieu de m’accuser;
Bien plus, mon àme est Hère et se sent honorée l>e la noble prison, si longtemps ignorée,
Oue ma voix aujourd’hui voudrait éterniser.
La Parque en fut jalouse, et sa main vint briser \je lil qui me tramait une chaîne adorée,
Et rompit dans mon cœur cette flèche dorée...
Aussi la mort me plaît, je la veux courtiser.
Car il n’est pas de cœur amoureux de la vie Et de l’indépendance, au point qu’il n’eût envie D’échanger tout cela contre son souvenir.
Préférant soupirer pour son unique image A chanter |)our toute autre, et voir enfin venir La mort d’un œil joyeux après un long servage.
ilO
Rien n'est plus rare que la réunion «le la beauté et «le l'honneur dans la même personne. Tous deux étaient en elle; la. mort les a séparés.
L honneur et la beauté, dès longtemps ennemis,
Avaient cessé leur guerre et leur longue querelle,
L’un ou l’autre jamais ne lui devint rebelle Depuis qu’ils se trouvaient en elle réunis.
Les voilà, par sa mort, épars et désunis;
L'un qui suivit son vol est au ciel avec elle,
L’autre est dans son tombeau! Les yeux dont la prunelle M’a blessé huit de fois sont désormais ternis;
Son doux maintien n’est plus, ni sa voix humble et pure Qui s’inspirait d en haut, ni son tendre regard Dont mon cœur a gardé souvenir et blessure.
Et moi... si je ne dois la suivre que plus tard ,
Peut-être un jour viendra que ma plume affaiblie Consacrera son nom, ses vertus et sa vie!
Le poète retombe encore dans le doute et dans la douleur; il regrette le passé, craint le présent, et n’ose interroger l’avenir.
Quand derrière je vois tous ees jours de malheurs, Qui, fuyant, ont fait fuir les Ilots de ma pensée, Quand je vois de mon feu la cendre dispersée Et fermé le refuge où je versais mes pleurs;
Les illusions loin, et les douces erreurs-,
Mon trésor en deux parts, dont chacune opposée Est l’une au ciel, et l’autre au tombeau déposée...
Et pour toujours perdu le prix de mes douleurs;
Je frissonne et je sens un tel vide en ma vie,
Qu’au plus infortuné je porterais envie,
Tant j’ai d'effroi de voir mon pauvre cœur à nu î
Oh! mon étoile, oh! ciel, oh! mort, oh! destinée! Oh! pour moi toujours douce et fatale journée ! Dans quel gouffre sans fond m’avez-vous descendu?
miunyi t.
XXMll.
Dai»s lu «iuute qui le poursuit, il s'interroge avec effroi, et ne peut trouver (te solution ù sa douleur. Aussi ses veux ne sécheront-ils pas leurs larmes.
Où retrouver le front dont le pli respecté Faisait tourner mon cœur au gré de son envie?
Où revoir les beaux yeux, étoiles de ma vie,
Qui versaient à mon cœur la joie et la clarté?
Où donc est la vertu pleine d'humilité,
Le mérite, l’esprit, la parole |»oIie, •
Et toute cette grâce en elle recueillie,
Qui de moi si longtemps ont fait leur volonté?
Oit sont les doux regards qui tempéraient leur flamme Pour laisser un peu d’ombre et de calme à mon âme, Et me permettre au moins de lire sur son front?
Où donc est-elle enfin la beauté que j’adore?
Oh! combien elle manque au monde, et plus encore A mes yeux dont les pleurs jamais ne tariront !
SONNETS
Toujours le doute! Voilà longtemps que su divine vision ne lui est apparue, aussi il envie à la terre, au ciel, à lu mort, aux élus, le bien sans lequel il ne peut vivre.
Combien je porte envie, ô terre, à ce moment Où ton sein se ferma sur sa mortelle image Et vint me disputer l'aspect de ce visage Qui consolait mes yeux et charmait mon tourment!
Combien j'en porte, hélas! au jaloux firmament Qui dans son sein avare enferme et tient en gage Son esprit délivré du terrestre bagage,
Et qui, {tour les mortels, s’ouvre si rarement!
Combien... à ces élus de la sphère infinie,
A qui le sort donna sa douce compagnie
Que cherchaient ardemment et mes yeux et mes pas!
Et combien à la mort, impitoyable et dure,
Qui, meurtrissant mon cœur par la même blessure, S’arrête à ses beaux yeux et ne m'appelle pas!
Si les visions avaient cessé, c'est qu’il était loin «le Vaucluse. Il y revient après une longue absence... Il reconnaît bien ces beaux lieux; il ne se reconnaît pas lui-même.
Vallon plein fies soupirs que m’arrache ma peine, Fleuve qui de mes pleurs a vu grossir ses eaux, Habitants des forets, libres et gais oiseaux.
Poissons emprisonnés que chaque rive enchaîne,
Doux sentier qui sans but dans ses détours m’entraîne, Air qu’agite ma plainte en douloureux échos,
Et vous que j’ai cessé d'aimer, charmants coteaux,
Où, par douce habitude, Amour encor me mène...
Ah! je vous reconnais, vous et vos alentours;
Mais je ne reconnais ni moi, ni mes beaux jours;
Mon cœur s’est fait logis (I) de douleur éternelle...
Ici je la voyais... je reviens voir ces lieux,
Où, laissant ici-bas sa dépouille si belle,
Esprit pur et sans voile, elle est montée aux deux.
q) Albergo.
SONSKTS.
Oui, c’est à Vaucluse seulement que sa pensée s'idéalise asse* pour voir Laure; aujourd'hui ce n'est plus Laure qui vient, c'est lui qui monte jusqu’au ciel, où il la revoit au milieu des élus.
Mon âme a pris son vol aux lieux où semble née (.elle qu’ici je cherche et ne retrouve plus,
Et je la vis au ciel où de tous les élus,
Plus belle et moins altière, elle est environnée :
Elle me prit la main : « Ton âme pardonnée « Me rejoindra; mes vœux ne seront pas déçus; u Je suis celle de qui tu pleurais les refus,
« Et qui devant le soir ai fini ma journée.
« Mon bonheur n eutre pas dans votre esprit mondain; « Je n’attends que toi seul, et ce beau voile humain (4) « Que tu chérissais tant et qui resta sur terre. »
Hélas! elle se tut et retira sa main ;
Sans quoi, le chaste son de cette voix si chère Au ciel eût retenu mon âme prisonnière.
(!) Le poète parle ici de la résurrection des corps.
PKTHARQl'K.
Redescendu «le ce ciel qui s'est referme sur lui, il redevient homme, et sa plainte s'exhale en invoquant l'Amour et tous les témoins de sa félicité passée.
Amour, du temps heureux compagnon regretté,
Qui suivais avec moi cette rive adorée Où je te réclamais ta promesse sacrée Près du fleuve témoin de ma fidélité;
Herbes, feuilles et fleurs, rochers, air enchanté, Ombres, vallons secrets, coteaux, plaine dorée,
Asile où s'enfuyait mon âme torturée,
Port où contre les vents mon front s'est abrité!
Gracieux habitants «le la foret profonde,
Nymphes, ruisseau limpide en ton cours incertain, Vous, poissons, qu'il renferme et nourrit de son onde!
Mes jours, par scs beaux yeux transparents au matin, La mort les a troublés!... Ainsi va donc le monde... Du jour où naît chacun, à chacun son destin !
SONNETS
Si Dieu «*ûl permis à Luire «le vieillir, le génie «lu pnëte aurait mûri avec le temps, et il l’eût chantée dignement.
Tant que mon cœur sentit l’amoureuse morsure,
Et que les feux d'amour ont consumé mes sens,
Jour et nuit j’ai cherché, par des chemins glissants,
La cruelle qui, seule, eût guéri ma blessure.
J'eus l’audace, en chantant, d’élever un murmure Contre elle et contre Amour! mais, hélas! impuissants, Mon génie et ma voix n’ont pu dans leurs accents Dévoiler les secrets de ma pensée obscure.
Ce feu n’est plus que cendre, un marbre l'a couvert; Mais, si Dieu, prolongeant ses jours jusqu’à l’hiver, M’eût permis de la voir aussi dans la vieillesse.
Keprenant mon labeur que je laisse imparfait,
Et blanchi dans mon style, en parlant, j’aurais fait Les rochers se briser et pleurer de tendresse.
WXIV.
Il aime Avignon comme berceau de son amour, mais il n'y retourne pas, parce que cette ville renferme les ennemis de sa dame.
Belle âme, dégagée aujourd’hui de ces nœuds,
Les plus beaux que jamais ait formés la nature , l)u haut des cieux contemple ici ma vie obscure,
Qui change en pleurs amers tous mes pensers joyeux.
Ton cœur a dû bannir les soupçons rigoureux Qui parfois me rendaient ta vue acerbe et dure ;
Sans crainte désormais, que ton cœur se rassure, Écoute mes soupirs, tourne vers moi les veux;
Hegarde le rocher où la Sorgue a sa source.
Là tu verras un cœur qui, perdu sans ressource, Parmi l’herbe et les eaux vit de ton souvenir.
Mais ne m’apparais plus, si mon pas solitaire Hante jamais les lieux que je voudrais bénir,
Mais où je pourrais voir ceux qui t’ont pu déplaire.
loutre ne lui esl pas apparue ; cependant, grâce à l'Amour, il a cru voir dans l'ombre scs trares lumineuses se diriger vers le ciel.
L'astre dont les sillons larges et lumineux M’ouvraient du paradis la sublime carrière,
De retour dans le ciel, a caché sous la pierre Sa mortelle dépouille et le jour de mes yeux !
Kt maintenant je vais, errant dans tous les lieux;
Mon cœur est lourd, ma marche est lente et solitaire, Mes yeux remplis de pleurs sont baissés vers la terre; Le monde ne in’est plus qu’un désert ténébreux!
Aussi, cherchant partout, partout je me dirige Où je la vis jadis... Toi dont la main m'afflige,
Amour, oh! guide au moins mes pas et mon espoir !
Je ne puis la trouver... seulement je crois voir.
Loin des laes infernaux, vers les routes sacrées,
Dans l’ombre étinceler ses traces adorees.
lu
Ni l’art, ni le fcénie ne purent la louer et ln chanter comme elle le méritait; l'Amour seul pouvait le faire.
f’ai voulu la chanter... l’Amour compatissant Aidait le faible vol de ma muse incertaine Pour chanter dignement ces beaux nœuds, et la chaîne Que la cruelle mort rompit dans un instant.
Mais je me vis à l’œuvre, hélas! plus impuissant Que le faible rameau qu’un poids trop lourd entraîne : « A qui veut trop monter une chute est certaine,
« Dis-je; l’homme ne peut ce que le ciel défend. »
Non, la lyre inspirée et la voix la plus pure Et l’art ne pourront pas atteindre où la nature A déployé son vol pour cet être divin.
L’Amour seul y parvint, et sa faveur insigne Sut si bien l’embellir que je n’étais pas digne Seulement de la voir... mais ce fut mon destin.
SONNETS
(.>110 n'a-t-il le ^nic pour faire passer le nom île Laure à la postérité Ce qu'il a pu tenter pour immortaliser ses Iteautes extérieures, il ne l'ose pas pour célébrer la beauté de son âme.
Proférant à l'Arno la Sorgue et son rivage, Préférant à l’or vil la libre pauvreté,
Pour elle j’ai vécu... De ma félicité Je ressens l'amertume et n'ai plus de courage;
Et depuis, vainement, aux hommes d’un autre âge J'essayai de chanter son altière beauté;
Pour attacher son nom a la postérité,
Mes vers sont impuissants a tracer son image.
Ces attraits enchanteurs, ces charmes si nombreux üu’on aurait mieux compté les étoiles des cieux, J’ose encor leur donner un retlet de sa vie;
Mais sitôt que j’arrive à son esprit divin,
Soleil qui n’éclaira le monde qu'un matin.
Je sens faiblir l’audace, et l’art et le génie.
C'est l'Amour lui-même qui a voulu qu’il essayât de la chanter; mais il est resté au-dessous de la vérité.
La merveille d’amour qui dédaigna la terre Et n’apparut qu’un jour au monde émerveillé, Que le ciel nous montra comme une passagère Et reprit pour orner son palais étoilé;
L’Amour, qui tout d'abord à moi s’est révélé, Veut que je la décrive à la foule étrangère;
Et dans mes faibles vers, vainement conseillé,
. J’ai vu la vérité devenir mensongère.
Mon esprit ne peut pas égaler sa beauté,
Je l’avoue et le sais... La môme chose arrive A tout sincère amant, qu’il parle ou qu’il écrive !
Celui dont la pensée atteint la vérité
Sait que les mots sont vains, il se tait ou s'écrie :
Oh! bienheureux les yeux qui la virent en vie!
SONNETS
Il (iemamlc coiucil a l’Aiuour pour chanter dignement les vertus de Laure, et l'Amour lui répond.
Amour, ah! tonds la main à mon génie en peine, Soutiens mon faible esprit qui bronche à chaque pas, Pour chanter les vertus et les divins appas l)e celle qui demeure en la céleste plaine.
Maître, donne à ma voix et la force et l’haleine; Qu’elle arrive au sommet que n’atteint pas mon bras; Le monde vit ma Dame et ne la connut pas,
Tant sa vertu fut grande, altière et surhumaine !
« Ce que le ciel et moi nous possédons de bien,
« Dit-il, les doux conseils, le pudique entretien,
« Tout fut en la beauté que la mort nous retire ;
« Nul être aussi parfait n’apparut, dès l’instant « Qu’ Adam ouvrit les yeux; il suftit... en pleurant « Je le dis... il te faut en pleurant le redire. »
PÉTKARQl K.
‘2Ki
Le retour du printemps ramène le rè^nc de l’Amour. Pour lui, c'est le retour des plus amers souvenirs, et ces bruits de la nature qui renaît ne peuvent le distraire.
Zéphire, qui revient, autour de lui ramène Sa joyeuse famille, herbes, gazons et fleurs : Philomèle gémit en racontant sa peine;
Et voici le printemps aux vermeilles couleurs.
Tout sourit : de l'éther la voûte est plus sereine, Vénus répand partout la joie et les ardeurs;
L’air et l’onde, et la terre, et les monts et la plaine, Ont tressailli... l’amour se prend à tous les cœurs.
Mais moi je pleure, hélas! et redouble la plainte Que mon cœur douloureux adresse à cette sainte Qui dans l’azur des deux en emporta les clés;
Et le chant des oiseaux, et l’écho de la plage.
Et le doux entretien de dame belle et sage.
Ne sont que de vains bruits pour mes sens isolés.
SONNETS
Il compare son sort à celui de l'oiseau qui regrette le printemps en voyant arriver l’hiver. Cependant il est plus misérable encore.
Charmant petit oiseau dont les chants sont des larmes, Qui vois derrière toi le beau temps envolé,
La sombre nuit venir et l’hiver désolé,
Et fuir les jours d’azur et les mois pleins de charmes;
Si par le même coup parti des mêmes armes Tu voyais mon bonheur comme le tien croulé,
Tu viendrais dans le sein du pauvre inconsolé Partager avec lui ses chants et ses alarmes.
Je ne sais si le sort est égal entre nous,
Car l’objet de tes pleurs vit peut-être... mais elle,
La mort en est avare, et Dieu même jaloux.
Mais l’heure sombre et triste, et la saison rebelle,
Me font ressouvenir des jours amers et doux,
Et je veux que ma plainte à tes plaintes se mêle.
Rien lie peut le distraire de sa douleur; rien ne le console que l'espoir de mourir pour revoir celle dont la vue a causé tous ses maux.
Ni par le ciel serein l’étoile lumineuse,
Ni sur la mer d’azur le sillon des vaisseaux,
Ni dans les camps bruyants cavaliers et chevaux,
Ni les daims bondissant dans la forêt ombreuse :
Ni l’avis attendu d’une nouvelle heureuse,
Ni les dires d’amour racontés aux coteaux,
Ni dans les prés fleuris, le long des clairs ruisseaux, Le doux chant d’une dame et belle et vertueuse...
Rien ne pourra jamais jusqu’à mon cœur venir. Tant celle dont je pleure à chaque instant l’absence Avec soi dans la tombe a su l’ensevelir !
J’ai peine à supporter le poids de l’existence,
Et j’appelle la mort par le pieux espoir De revoir celle, hélas! qu’il fallait ne pas voir.
SONNETS
XLUI.
Son propre cœur l'a quitte pour la suivre au ciel, tjuaiui |H>urra-t-il dénouer les liens qui enchaînent son corps à la terre?
J'ai vu s'enfuir le temps où jeune et plein d’ardeur Dans les feux de l’amour je vécus auprès d’elle;
Le temps où je la vis et la chantai, mortelle,
Et qui ne m’a laissé que regrets et douleur.
Et j’ai vu se fermer les yeux dont la prunelle M’a jeté, sur la terre, un tel regard au cœur.
Que ce cœur aussitôt, à moi seul infidèle,
L’a suivie en sa tombe et jusqu’en sa splendeur;
Car il est maintenant au ciel avec son àme Qui triomphe immortelle au sein du firmament, Comme son doux passé près de Dieu le réclame !
Ah ! quand pourrai-je enfin, jetant ce vêtement Qui m’enchaîne aux douleurs de cette solitude,
Me mêler aux élus dans leur béatitude?
xuv.
Le dernier jour qu'il a vu Laure, elle était pâle et mélancolique; tout aurait dû lui apprendre qu’il la voyait pour la dernière fois; comment n’a-t-il rien deviné?
O mon âme ! toi qui, présageant ta douleur,
Au temps heureux déjà chagrine et réfléchie, Recueillant chaque mot de sa lèvre chérie. Cherchais un souvenir pour ton futur malheur;
A ses yeux, à son front recouvert de pâleur,
A sa pitié nouvelle, à sa voix attendrie,
Tu jtouvais bien me dire, hélas! trop avertie :
Ce jour est le dernier de tes jours de bonheur.
Quelle étrange douceur tu sentis, ô mon âme!
Et quel feu nous puisions à la divine flamme De ces yeux que jamais je ne devais revoir,
Lorsqu’à ces deux amis bien-aimés et fidèles,
En partant, je laissai mes deux parts les plus belles, Ma secrète pensée, et mon cœur plein d’espoir!
SONNETS
Laure allait accueillir son amour devenu par rnge moins ardent et plus pur; mais la mort a détruit ce beau rêve.
Déjà se flétrissaient les fleurs de mon été»
Le feu qui me brûlait commençait à s’éteindre; J'atteignais le sommet que chacun doit atteindre, D’où chaque jour descend vers la mort emporté ;
Et ma chère ennemie, avec sécurité,
Déposait ses soupçons et ne semblait [tins craindre De sourire à mes maux dont chacun déjà moindre Cédait au doux effort de sa tendre bonté.
Tout près était le temps où l’amour se rencontre Avec la chasteté; temps heureux qui nous montre Les deux amants assis l’un vers l’autre, et causant...
Mais de mon seul bonheur, de mon espoir lui-même La mort se fit jalouse, et vint, la face blême. Comme un fier ennemi devant moi se posant î
l'KTRAKyi E.
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