‹ Dante, Pétrarque, Michel-Ange, TasseChapitre 5 sur 88 · I.A VIE NOl VKI.I.K · texte numérisé non relu

I.A VIE NOl VKI.I.K

ajouta : Si tu veux raconter quelque chose de tout ce que je viens de te dire, dis-le de façon à ne pas laisser deviner l’amour simulé que tu as montré à ces personnes, ou qu'il te faudrait montrer à d'autres.

Après ces paroles, tout le rêve «le mon imagination disparut subitement, par la grande part (I) que l’Amour me donna de lui-même; je devins alors tout autre et je chevauchai, ce jour-là, pensif et accompagné de nombreux soupirs. Le soir je commençai ce sonnet ;

Je m’en allais rêveur, chevauchant l’autre jour.

Kl chagrin «le partir, lorsque, sur mon passage.

Au milieu du chemin je rencontrai l’Amour,

Vêtu légèrement en habit de voyage.

Il avait triste mine et chétif équipage,

C<mune s’il eût perdu sa puissance et sa cour;

Il soupirait tout bas et tenait son visage Baissé, pour ne pas voir les passants d’alentour.

SitOt qu’il reconnut ma figure attentive.

Il prononça mon nom, en me disant : « J’arrive Des lieux où fut ton cœur par mon consentement;

Pour un nouveau projet je l’emporte à présent. »

Puis il s'unit à moi d’une façon si vive.

Qu’il disparut soudain, je ne sais pas comment!

Au retour de ce voyage, je me mis à chercher cette

(1) l„’e*pression est prise presque matériellement ; l'Amour disparut, parce qu'il s’était incorporé à Dante.

l»A!NTK.

dame que mon maître m’avait nommée dans le chemin des soupirs; et, afin d'abréger mon récit, je dirai qu’en peu de temps je la fis si bien le manteau de la vérité, que plus de personnes que je n’aurais voulu dépassaient, par leur médisance, les ternes de la courtoisie, ce qui me fit plusieurs fois une peine infinie.

Par cette raison, c’est-à-dire par ce propos indiscret qui accusait cette seconde dame de m’inspirer un amour coupable, la véritable dame de mes pensées, la dame qui fut l’adversaire de tous les vices et la reine des vertus, passant un jour dans une partie de la ville où j’étais, me refusa son doux et charmant salut dans lequel résidait toute ma béatitude.

Mais je veux interrompre un moment le cours de mon récit pour faire comprendre l’effet prodigieux que son salut faisait sur moi.

Je dis que, lorsqu’elle m’apparaissait, dans quelque endroit que ce fût, l’espoir de son merveilleux salut me produisait cet effet, que je ne pouvais plus haïr personne; bien plus, je sentais naître au dedans de moi une flamme de charité qui me faisait pardonner à quiconque’ m’avait offensé, et celui qui alors m’aurait fait une question n’aurait eu |>our réponse «pie ce mot seul : Amour, prononcé avec un visage rempli d’humilité.

Lorsqu’elle était au moment de s’incliner, un esprit d’Amour anéantissait tous les autres sens, mettait en avant les faibles esprits de la vue, et leur disait : «Allez honorer votre dame; » et lui se mettait à leur place. Celui qui eût voulu connaître l’amour n’aurait eu, dans ce moment, qu’à observer le tremblement de mes yeux.

LA VIK NOLVKLLK.

Lorsque eniln la noble «lame saluait de son salut, nonseulement l’Amour ne pouvait pas atténuer les rayons éblouissants de ma béatitude, mais lui-même, par excès de bonheur, devenait tel, que mon corps, qui était alors tout entier sous sa domination, ne se mouvait plus, la plupart du temps, que comme on fait mouvoir une chose lourde et inanimée.

Il doit paraître évident que ma béatitude avait son origine dans ce salut, et que souvent elle était si vive, que je n'avais plus de faculté pour en jouir.

Maintenant je reviens à mon sujet.

Je dis que, lorsque ce salut me fut refusé, j’en éprouvai une si vive douleur, que, m’éloignant du monde, j’allai dans un endroit écarté et j’arrosai la terre de mes pleurs.

Lorsque j’eus soulagé ce besoin que j’avais de pleurer, je me réfugiai dans ma chambre, où je pouvais gémir sans être entendu. Et là, pendant que je demandais miséricorde à la dame de courtoisie, et (tendant que je disais à l’Amour : Viens secourir ton fidèle serviteur, je m’endormis dans les larmes comme un jtetit enfant que sa mère a corrigé. Au milieu de mon sommeil, il me sembla voir, dans ma chambre, s’asseoir auprès de moi un jeune homme vêtu de blanc et dont l’aspect était rêveur. Il avait ses regards tournés du côté où j’étais couché, et, quand il m'eut regardé un instant, il m’appela en soupirant et me ditces paroles (1) : FM mi, tempus est ut prœtermittantur simulacra rwstra.

A ces mots, je crus le reconnaître, puisqu’il m’appelait

;l) .Mon lils, il est temps de mot Ire do roté fous ces simulacres.

1HVIK.

ainsi qu’il l’avait déjà fait plusieurs fois, et, comme je le regardais, je vis qu'il pleurait pitoyablement, et qu’il attendait que je lui adressasse quelques paroles; alors, prenant courage, je commençai à parler «avec lui dans mon sommeil. « Seigneur des nobles cœurs, pourquoi pleurestu? » Ët il me répondit par ces paroles (I) :

« Ego tanguant centrum circuit, cui simili modo se habent circumferentiœ ; tu autem non sic. »

Alors, réfléchissant à ces paroles qui me semblèrent fort obscures, je fis de nouveaux efforts sur moi-même pour parler, et je lui dis : Seigneur, quel est le sens des paroles que vous venez de prononcer? Et lui me répondit en langue vulgaire : « N’en demande pas plus qu’il ne t’est utile. » Alors je commençai à lui parler de ce salut qui m’avait été refusé, et lui en demandai la raison; il me répondit de cette manière : « Notre Béatrice a entendu dire à plusieurs personnes qui causaient de toi que la dame que je t’ai nommée dans le chemin des soupirs recevait, par ta faute, quelque dommage à sa réputation. La noble dame, qui est l’adversaire de tout ce qui est mal, n’a pas daigné te saluer de peur de saluer un homme sans délicatesse; bien quelle doive, en vérité, connaître une partie de ton secret par la longue habitude qu’elle a de te voir, je veux pourtant que tu lui rimes quelques paroles qui lui fassent comprendre le pouvoir que j’ai pris sur toi à cause de son mérite, et qu’elle sache" comment tu fus tout à elle depuis son enfance. Appelle en

(I) Je suis comme le centre «lu cercle où aboutissent tous les points de la circonférence ; mais, toi. tu n’es pas de m*'me.

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témoignage de tes paroles celui qui sait la vérité et prends-le pour arbitre; ce témoin , qui n’est autre que moi, s'en entretiendra volontiers avec elle, et, par ce moyen , elle connaîtra le fond de ta pensée, et saura à quoi s’en tenir sur les propos de ceux qui médisent de toi. Fais en sorte que ta justification ne s adresse pas directement à elle, ce qui ne serait pas convenable; aie soin que tes paroles n’aillent pas la trouver dans un endroit où je ne serais pas auprès d’elle; enfin, mêle à tes vers une suave harmonie à laquelle je m unirai toutes les fois qu'il sera nécessaire. »

Aussitôt -qu'il eut dit ces paroles, il disparut, et mon sommeil fut brisé.

Je jugeai, par souvenir, que cette vision s’était offerte à moi à la neuvième heure du jour, et, avant de sortir de la chambre où j’étais, je résolus de faire une ballade qui contînt ce que mon maître m’avait commandé d’y mettre; la voici :

Ballade, va-t’en rejoindre PAmOur,

Et, tous deux, allez retrouver ma Dame Four que mon pardon, que la voix réclame.

Far lui soit plaidé, près d’elle, en ce jour.

Ballade, il est vrai que ta courtoisie Te permettrait, seule et sans compagnie.

De montrer partout ton front sans détour;

Mais si tu prétends, en toute assurance,

D’ètre bien reçue avoir l’espérance, ïl ne te faut pas aller sa/is l’Amour.

DAME

Car, hélas! si celle à qui lu veux plaire.

Comme je le crains, s’irrite après moi.

Et si tu n'avais l’Amour près de toi ,

Tu devrais aussi craindre sa colère.

Quand l’Amour sera ton doux compagnon.

Pour toi, tout d’abord, demande pardon.

Et dis d’une voix bien douce et bien tendre :

« Madame, celui qui m'envoie à vous.

Plein d'humilité, met à vos genoux L'excuse qu'ici je vais faire entendre.

L’Amour, que voilà, lui fit une loi De porter ses yeux sur une autre dame,

Mais son cœur pour vous est toujours de flamme; S’il a fait cela, vous savez pourquoi?

Hélas! diras-tu, son cœur est fidèle.

Et garde sans cesse une foi si belle Qu'aimer et vous plaire est son seul besoin;

Son cœur fut à vous dès la première heure.

Et l’est pour toujours, à moins qu’il ne meure. » Prends de tout ceci l'Amour à témoin.

Mais si ta demande, auprès d’elle , est vaine,

, Par un autre vœu cherche à l’attendrir;

Qu’elle me commande, au moins, de mourir,

Et je jure, hélas! d’obéir sans peine.

Puis parle à l’Amour dont on voit les mains Entr'ouvrir les cœurs des pauvres humains.

Et qui dans le mien pénètre et sait lire :

Dis-lui que, par grâce et pour tes doux chants.

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