‹ Dante, Pétrarque, Michel-Ange, TasseChapitre 43 sur 88 · LX · texte numérisé non relu

LX

Il reconnaît la rapidité du temps et ht vanité de lu terre; mais il ne peut pas les accuser. — Dieu leur a donne le mouvement et à lui le libre arbitre; il renonce non pas à l'amour, ninis à ce qu’il peut avoir d’impur.

O temps, illusions, dont la vague splendeur Aveugle, en l’entraînant, la faiblesse mortelle î Jours plus prompts que le vent, la flèche ou l'étincelle, I)e vos songes enfin je reconnais l’erreur!

A vous n’est pas la faute, elle est toute à mon cœur;

Car Dieu, pour vous enfuir, a déployé votre aile,

Et moi j’avais des yeux... mais mon regard rebelle, J’en rougis, n’a rien vu que ma propre douleur!

Et maintenant c’est l’heure... elle est déjà passée...

De diriger plus haut mes yeux et ma pensée,

Et de poser un terme à mes plaintes sans lin.

Amour, ce n'est pas toi, c'est ton mal que j’évite,

Tu sais par quels efforts ! Ce n'est pas du destin Que nous vient la vertu, c’est l’œuvre du mérite.

SONNKIS.

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Invocation. Il si* résigne, car Dieu avait le droit de la reprendre, et il était juste qu'elle retournât au ciel.

0 toi dont les parfums et les vives couleurs Dépassaient les trésors de la féconde Asie.

Et par qui l’Occident, orgueilleux de tes fleurs,

Fit de tout l’Orient naître la jalousie ;

O Laurier (1), doux séjour des célestes splendeurs Où se réunissaient pudeur et courtoisie,

Tu vis ma noble Dame et le maître des cœurs Assis modestement sous ton ombre choisie.

Et moi, j’avais fait là le nid de mes pensers!

Par la glace et le feu mes sens bouleversés Ont trouvé du bonheur jusque dans leur supplice;

Et le monde était plein du bruit de scs vertus, Quand Dieu, pour en orner le séjour des élus,

La reprit;... et ce fut son droit et sa justice.

(1) Double allusion à Laure et au laurier de Vaucluse.

l'KTRARyi'E.

Laure no lui apparaît plus; qu’a-t-il fait pour mériter rot oubli? Bst-ello courroucée contre lui?

0 gage précieux que le destin sévère M'enleva, mais que Dieu me garde en sa bonté,

Hélas! ton cœur de moi s'est-il donc écarté?

N’es-tu plus de mes jours l’étoile tutélaire?

Tu daignas visiter ma couche solitaire Jadis... et maintenant qu’as-tu donc arrêté?

Ne dois-je plus te voir? l’ai-je donc mérité?

Et connaît-on au ciel la terrestre colère.

Telle qu elle est parfois dans un cœur amoureux Qui se nourrit alors des larmes de nos yeux,

Et veut vaincre l'Amour dans son propre domaine?

Toi qui connais mes maux, toi qui lis dans mon cœur, Qui seule peux linir ma trop longue douleur,

Que ton ombre du moins vienne adoucir ma peine!

SONNETS

La douce apparition de I^iure, qu'il a méritée par sa prière et sa foi, est venue encore une fois le eousolcr; elle lui reproche doucement scs pleurs égoïstes.

De larmes et de deuil, fatale nourriture Dont l'Amour est prodigue, hélas! je me nourris; Et je tremble souvent et souvent je palis, Mesurant, plein d’effroi, ma profonde blessure.

Mais celle qui n’eut pas d’égale en la nature,

Du ciel vient visiter la couche où je languis;

Je n’ose, [>our la voir, lever mes yeux surpris... Mais elle, à mon chevet, s'asseoit et me rassure.

Sa généreuse main vient essuyer mes yeux,

Et de sa douce voix le son harmonieux Fait descendre en mon cœur une paix infinie.

Au cœur désespéré que sert-il de savoir?

Sèche tes pleurs, dit-elle, et puissé-je te voir Vivant ainsi que moi, dont la mort fut la vie!

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l*KTRARQl K.

Los douces visions continuent : c'est avant l'aurore qu’elle descend , et, comme toutes les ombres, elle disparait au lever du jour.

Pensant à ce regard dont le ciel se décore,

A la tète dorée, au visage enchanteur,

A la voix angélique et pleine de candeur,

Qui consolaient ma peine et que, triste, j’implore !...

Je m’étonne et ne sais comment je vis encore;

Et je mourrais, si celle en qui grâce et douceur S’unissent pour charmer et consoler mon cœur Vers moi ne descendait un peu devant l’aurore.

Oh ! quel accueil charmant, tendre, chaste et pieux ! Et comme au long récit de mes jours douloureux Elle prend intérêt, m’écoute et m’encourage !

Puis, dès que la clarté l’avertit du matin,

Au ciel elle retourne (elle en sait le chemin),

Et de ses yeux les pleurs coulent sur son visage.

SONNETS

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Il u prit- humblement Laure «le lui apparaître; un messager compatissant a porté sa prière jusqu'au ciel; elle a bien voulu l’exaucer; il l’a vue, et elle lui a parlé.

Quel ange de pitié, messager bienfaisant,

Conduit au ciel la voix de ma mélancolie Vers celle dont jamais la bonté ne m’oublie,

Et dont le doux regard est le plus doux présent?

Elle apaise mon coeur triste et reconnaissant,

Et son divin orgueil jusqu’à moi s’humilie,

Si bien qu’avec la mort je me réconcilie,

Et vivre ne m’est plus un fardeau trop pesant.

Heureuse, elle qui peut rendre heureux par sa vue, Ou par quelque parole arrivant imprévue,

Comprise de nous seuls... quelque divin conseil...

Comme : « Mon coeur te plaint, ô mon ami fidèle,

« Mais c’est pour notre bien que je te fus cruelle... » D’autres encore, à faire arrêter le soleil !

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PKTRARQLK.

Il semble douter de la réalité de ses visions. Aussi est-il découragé, ses plaintes sont égoïstes, car le bonheur divin de Laure ne peut le consoler.

Peut-être, en d’autres temps, l’amour fut le bonheur; On le dit; je l’ignore... Aujourd’hui, rien sur terre N’est plus dur; et chacun en saura le mystère,

S’il en a, comme moi, ressenti la douleur!

Celle qui d’ici-bas fut la gloire et l’honneur,

Et qui vit dans le ciel au sein de la lumière,

Me fut rarement douce et plus souvent altière,

Et morte, elle enqiorta le repos de mon cœur.

La mort m’a tout ravi, jusques à l’espérance;

Et le bonheur divin qui fut sa récompense Ne peut me consoler de mon sort douloureux.

J’ai chanté, j’ai pleuré; je ne puis autre chose,

Mais jour et nuit le deuil qui dans mon cœur repose Se répand au dehors par mes vers et mes yeux.

Le doute ne dure pas longtemps dans le cœur du poète; son esprit irourmandc ses sens. C'était blasphémer que de prétendre que la béatitude de Laure ne pouvait le consoler.

L’amour et la douleur, par un commun accord,

Ont égaré ma voix, hélas! et l’ont contrainte A devenir l’écho d’une éternelle plainte;

Mais si je l’en croyais, je le sens, j’aurais tort.

Pour adoucir les maux dont j’accuse le sort Et consoler mon cœur, ne vois-je pas ma Sainte Assise auprès de Dieu, familière et sans crainte,

De Dieu quelle adora dans la vie et la mort!

Et je console ainsi ma misère profonde ;

Plutôt que la revoir dans notre enfer humain,

J’aime encor mieux mourir, ou vivre seul au monde !

Car je vois par l’esprit son vol aérien Suivre des séraphins la troupe jeune et blonde,

Aux pieds de l’Éternel, son Seigneur et le mien.

jour où Laure mourut, Dieu envoya au devant d’elle pour la recevoir une troupe des plus beaux séraphins.

Des plus beaux séraphins la troupe bienheureuse, Habitante du ciel, lorsqu’arriva le jour Où ma Dame mourut, vers elle avec amour Précipita son vol, émue et curieuse:

« Quelle est cette beauté nouvelle et radieuse? »

Se disaient-ils entre eux, voltigeant à l’entour,

« Pourquoi de tout un siècle, en ce divin séjour,

« N’avons-nous jamais vu forme si merveilleuse? »

Elle, toute riante en ces nouveaux palais,

Cependant se mesure avec les plus parfaits,

Et d’instants en instants se retourne inquiète,

Et regarde, et de loin semble écouter mes pas; Aussi, j elève au ciel mes désirs et mes bras;

Car je l’entends prier pour que rien ne m’arrête.

SONNETS

Pour prix de cet amour, dont elle doit aujourd'hui reconnaître la chas teté, qu'elle obtienne de Dieu pour lui la faveur de se réunir à tous ces élus qui voient, ainsi qu’elle,

Dieu face à face.

O toi, qui vis joyeuse auprès du Tout-Puissant, Comme l’a mérité ta sainte et noble vie.

Assise au haut du ciel, astre resplendissant Plus rayonnant que l’or ou la pourpse d'Asie !

O modèle sacré ! tu peux en ce moment,

Dans celui qui voit tout, voir par quelle magie,

Par quel fidèle amour, par quel pur sentiment J’ai versé tant de pleurs et tant de poésie!

Et tu sens que pour toi mon cœur fut en ces lieux Ce qu’il est dans le ciel,... ne désirant sur terre Rien de toi que l’éclat du soleil de tes yeux ;

Aussi, pour compenser cette trop longue guerre Qui m’a fait fpir le monde.... obtiens du Dieu jaloux Que j’aille sans retard me réunir à VOUS.

il attend le messager de sa dame qui doit l’amener vers elle; il se prépare à la mort du juste et du sage.

Chaque heure je crois voir le messager paraître Que me doit envoyer la Dame qui m’attend ;

Aussi je me suis fait plus humble et moins ardent; Au dedans, au dehors j’ai changé tout mon être,

Et j’ai, dès à présent, peine à me reconnaître,

Moi, de ce que j’étais déjà si différent!

L)e voir enfin le but mon cœur serait content,

Et le but, je le crois, bien loin ne saurait être.

Heureuse, heureuse l’heure où libre je fuirai La terrestre prison, l’heure où j’y laisserai Ce vêtement si frêle et si lourd à mon âme ;

L’heure où, de cette nuit à l’horizon obscur M’envolant dans le sein de ce beau ciel d'azur,

A la fois je verrai mon Seigneur et ma Dame !

SONNETS

La nuit, lorsque dans ses rêves il ose Ini raconter tous les propres de son amour, il l’entend soupirer et verser des larmes. H s’éveille alors plein de remords de l’avoir fait pleurer.

Dans nies tristes sommeils je sens sa douce haleine Si pure autour de moi, que dès lors, sans frayeur,

4e lui dis tous les maux qu’a ressentis mon cœur;

Car tant qu’elle a vécu, j’osais parler à peine.

Je lui dis ce regard dont la splendeur soudaine Alluma le foyer de ma longue douleur,

Puis ces tourments mêlés de peine et de bonheur,

Et d’heure en heure Amour serrant plus fort ma chaîne.

Elle, de la pitié prend les douces couleurs,

Se tait et fixement me regarde,... soupire,

Et de ses yeux divins laisse échapper des pleurs;

Mon àme éprouve alors un douloureux délire,

Et contre soi s’irrite, et, brisant son sommeil,

Se retrouve encor seule a son triste réveil.

U a pour bien mourir doux grands exemples devant lui : la mort du Christ et celle de sa dame.

Chaque jour me paraît retarder de mille ans Le jour où je suivrai dans ce beau ciel limpide Celle qui maintenant me protège et me guide,

Par un meilleur chemin, aux deux étincelants;

Et j’oppose un coeur ferme aux trompeurs errements D’un monde que je fuis... un éclair si rapide Du ciel est descendu dans mon âme lucide,

Que je compte à regret mes jours et mes tourments.

La frayeur de la mort ne saurait plus m’atteindre; Car le Christ a souffert bien plus et sans se plaindre Pour me rendre a mon tour persévérant et fort:

Et, naguère, la mort pénétra chaque veine De Celle dont l’amour décida de mon sort,

Sans troubler un instant sa figure sereine.

SONNETS

Pourquoi craindrait-il la mort? Lu mort n'a pas eu d'amertume pour elle, son visage n'en a pas été altéré; c'est Laure qui, au contraire, a su adoucir l’aspect de la mort.

La mort ne pouvait pas changer son doux visage ;

Mais son visage a pu rendre douce la mort;

Est-il donc pour mourir besoin d’un grand effort,

Quand mon unique bien m’appelle et m'encourage?

Celui qui de son sang nous donna l’héritage ,

Et qui brisa le seuil qui mène au sombre bord.

Me rend par son trépas plus tranquille et plus fort;

Viens donc, ô mort! pour moi tu n’es qu’un doux présage.

Le temps doit approcher; mais s’il tardait encor,

O mort! ne l’attends pas; car je pris mon essor Du moment où ma Dame a quitté cette vie;

Et depuis, mon esprit n’a plus compté «le jours...

Au début de sa vie, à la tin et toujours Sa trace par mes pas fut constamment suivie !

PKTHAIKM’K.

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